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HISTOIRE
POÉSIE PROVENÇALE
II.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
Chants populaires de la grèce moderne, Paris, 1824. 2 vol. in-8.
De l'origine de l'épopée chevaleresque du moyen âge, Paris, 1832.
Brochure in-8.
Histoire de la croisade contre les hérétiques albigeois, Paris,,
1837. 1 vol. in-4.
Histoire de la gaule méridionale sous la domination des conqué-
RANS germains, Paris , 1836. 4 vol. in-8.
Imprimé chez Paul Reitooard, rue Garancière, t;. 5.
;rrov.
HISTOIRE
POÉSIE PROVENÇALE
œURS FAIT A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS.
Par C. FAURIEL,
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TOME DEUXIEME.
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A LEIPZIG, ] A PARIS,
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W. ENGELMANN. T BENJAMIN DUPRAT.
1847.
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HISTOIRE
DB LA
POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XVI.
POÉSIE LYRIQUE DES TROUBADOURS.
I. — Poésie amoureuse.
BERNARD DE VENTADOUR.
Ces idées, ces mœurs de la chevalerie, dont j'ai
tracé une ébauche dans le dernier chapitre, la poésie
provençale ne les a reproduites et développées que
sous deux formes principales, la forme épique,
et la forme lyrique. Comme j'ai déjà eu l'occasion
de le faire observer, cette poésie ne connaît point la
forme dramatique. Je réserverai pour la fin de ce
cours ce que j'ai à dire de l'épopée provençale en
elle-même et dans ses rapports avec l'épopée du
moyen âge en général ; j'ai déjà averti que je regar-
dais ce sujet comme le plus neuf et le plus impor-
tant dont puisse s'occuper aujourd'hui l'histoire de la
littérature moderne de l'Europe.
Je vais, en attendant, parler de Thistoire de la
poésie lyrique des troubadours. Elle comprend une
grande variété de genres : je les réduirai à trois prin-
n. 1
2 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
cipaux : la poésie satirique, la poésie guerrière, et
la poésie amoureuse, et je commencerai par cette
dernière, qui se rattache plus immédiatement que
les deux autres au tableau que j'ai fait du système
de la galanterie chevaleresque du Midi.
Ce n'est guère qu'à dater de la seconde moitié du
douzième siècle, de 1150 ou à peu près, que les
productions des troubadours dans ce dernier genre,
comme dans tout autre, commencent à être assez
nombreuses et se présentent avec assez de suite pour
qu'il soit possible d'en discourir dans un plan his-
torique. Mais tout ce qui précède cette époque, bien
qu'incomplet et obscur, n'en a pas moins d'intérêt
relativement à tout le reste , et c'est sur ces antécé-
dents que je vais d'abord tâcher de répandre quelque
jour.
Sur ce nombre prodigieux de troubadours qui fleu-
rirent durant les deux siècles de la poésie provençale
(de 1090 à 1300), à peine en compte-t-on cinq (en
n'y comprenant pas le comte de Poitiers) que l'on
puisse regarder comme appartenant, au moins pour
le temps de leur plus grande célébrité, à la première
moitié du douzième siècle. Mais on ne saurait douter
que ces cinq troubadours n aient'fleuri au milieu de
beaucoup d'autres dont les noms etles ouvrages sont
perdus. Toute l'histoire de la poésie provençale du
onzième siècle à 1150 se résume donc dans le peu
que nous pouvons savoir de leur vie et de leurs ou-
vrages ; circonstance qui leur donne une importance
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 3
toute particulière, abstraction faite de leur mérite
intrinsèque.
Les troubadours dont il s'agit sont Cercamons ,
Marcabrus, Pierre de Valeira, Pierre d'Auvergne et
Giraud, ou Guiraudos le Roux, de Toulouse. Je par-
lerai successivement d'eux, en insistant principale-
ment sur les particularités par lesquelles leur vie
se rattache à l'histoire générale de leur art.
Cercamons. De ces cinq troubadours, Cercamons
est indubitablement le plus ancien. Les données pré-
cises manquent pour fixer l'époque de sa naissance;
mais tout autorise à la mettre très-près du commen-
cement du douzième siècle, de 1100 à 1110. Ainsi
donc Cercamons dut être encore assez longtemps con-
temporain de Guillaume IX, comte de Poitiers.
Les traditions provençales qui le concernent sont
très-succinctes : elles nous apprennent qu'il était de
Gascogne, et jongleur de profession ; que son nom de
Cercamons, enirancdiisCherchemondey n'était qu'une
espèce de nom de guerre, un sobriquet poétique,
pour marquer son goût pour la vie vagabonde, et
la prétention qu'il avait d'avoir visité une grande
partie du monde alors réputé visitable. Aussi est-il
représenté dans les vignettes des anciens manuscrits
en costume de voyageur et en voyage, sa tunique
retroussée et fixée autour de sa ceinture, un long
bâton en travers de son épaule, et, h une des extré-
mités du bâton, son léger bagage de route.
Il n'y a de lui, dans les manuscrits provençaux ,
* HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
que quatre ou cinq pièces, toutes dans le genre amou-
reux , toutes en l'honneur de quelque haute dame
inconnue qu'il adorait ou feignait d'adorer. Ces
pièces sont trop médiocres pour supporter la tra-
duction : elles n'ont rien d'original, ni dans le fond,
ni dans la forme, et ne sont évidemment qu'un nou-
veau jet, qu'une espèce de remaniement des lieux
communs de poésie et de galanterie chevaleresque
déjà en vogue de son temps et avant lui.
Une preuve du peu de célébrité de ces pièces, c'est
qu'elles ne sont pas comprises parmi les ouvrages
que les traditions provençales attribuent à Cerca-
mons. Les traditions dont il s'agit ne citent ce trou-
badour que comme auteur de pièces de vers dans le
goût antique, disent-elles, et nommément de pasto-
rales désignées en provençal par le titre de Pastoretas,
Bien qu'un peu vague, cette notice ne laisse pas
d'être fort intéressante. Elle fournit une nouvelle
preuve d'un fait que je crois avoir déjà prouvé, mais
sur lequel il importe de répandre tout le jour pos-
sible. Ces pièces de vers dans le goût ancien, ces
pastorales attribuées à Cercamons, et sur lesquelles
il paraît qu'était principalement fondé son renom
poétique, appartenaient sans aucun doute au système
de poésie populaire antérieur à celui des trouba-
dours , et ce ne fut, selon toute apparence, qu'assez
tard, et pour céder à l'ascendant de la nouvelle
poésie, de la poésie chevaleresque, que Cercamons
composa des pièces galantes, les seules qui nous
restent de lui.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 5
Marcabrus. Après Cercamons, Marcabrus est le
plus ancien des troubadours connus pour avoir
fleuri dans l'intervalle de la mort du comte de Poi-
tiers (1127) à 1150. Ce Marcabrus fut un person-
nage original d'esprit et de caractère, sur lequel il est
fâcheux de n'avoir pas de notices plus amples et
plus certaines.
Les traditions que l'on a sur son compte paraissent
dériver de deux sources différentes et varient sur
quelques points, mais sur des points peu importants.
Suivant les unes, Marcabrus était un orphelin dont
personne ne connut jamais ni les parents ni le lieu
natal. Un châtelain de Gascogne, Aldric du Vilar, à
la porte duquel il avait été exposé, le fit nourrir et
élever avec soin. En âge d'avoir des goûts et de choi-
sir une profession, Marcabrus se rencontra par ha-
sard avec Cercamons, ce même jongleur dont je viens
de parler. A cette rencontre, son instinct de poëte
aventurier se déclarant tout à coup, il s'attacha au
service de Cercamons, pour apprendre de lui la mu-
sique et l'art des vers, l'art de trouver, comme on
disait.
11 courut quelque temps le monde avec son
maître, sous le burlesque sobriquet de Pan-perdut,
qu'il changea plus tard pour le nom de Marcabrus,
qui devait lui rester. Il ne tarda pas à se faire une
renommée et des ennemis par ses vers satiriques et
par ses propos mordants contre les seigneurs de son
temps. Des châtelains de Guienne, dont il paraît qu'il
avait dit beaucoup de mal, se concertèrent pour se
6 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
veDger de lui et le firent périr, mais on ne dit ni où,
ni quand, ni comment.
Telles sont, concernant Marcabrus , les traditions
les plus précises, et par là même les plus probables.
D'autres traditions, faciles à concilier avec ces der-
nières, et recueillies de même au treizième siècle,
donnent Marcabrus pour le fils d'une pauvre femme
nommée Bruna, sans rien dire de son père, et le dé-
signent comme l'un des plus anciens troubadours
dont on se souvînt alors.
Enfin une autre notice, qui me paraît devoir être
regardée comme le titre ou la rubrique des pièces de
Marcabrus dans quelque ancien manuscrit, est con-
çue en ces termes : c< Ici commence ce qu'a fait
» Marcabrus, qui fut le premier de tous les trou-
» badours. »
Ce témoignage ne doit point être pris à la lettre.
Mais en combinant ces diverses notices et en les rec-
tifiant l'une par l'autre, elles ne laissent aucun doute
sur le rang de Marcabrus dans la liste chronologique
des troubadours: il y doit figurer le troisième après
Guillaume de Poitiers etCercamons. Il était né, selon
toute apparence, vers 1120; il est certain qu'il vécut
jusqu'en 1147, puisqu'on a de lui des pièces qui
font allusion à des événements de cette année. Enfin
il est très-probable qu'il vécut jusqu'au delà de 1150.
Il fréquenta les cours chrétiennes d'outre-Pyrénées,
notamment celle de Portugal , et c'est le seul des
troubadours positivement connu pour avoir visité
•cette dernière.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 7
On a de lui quarante à cinquante pièces de vers,
dont quelques-unes sont d'une longueur inusitée.
Mais les traditions que j'ai citées ne font de toutes
ces pièces qu'une mention fugitive et dédaigneuse.
Ce dédain n'est ni difficile ni inutile à expliquer.
Il y a, dans les vers de Marcabrus, beaucoup d'allu-
sions aux idées et aux maximes de la galanterie che-
Yaleresque, mais des allusions pour la plupart indi-
rectes, fugitives et désintéressées. Non-seulement
Marcabrus ne fut jamais amoureux , non-seulement
il ne feignit jamais de l'être; il se piqua de ne l'être
pas, et dévoila plus d'une fois, avec une franchise
un peu cynique, la corruption de son temps, souvent
mal cachée sous les dehors de la galanterie chevale-
resque. Enfin, à considérer le ton, la forme et le sen-
timent de ses pièces , on reconnaît qu'elles appar-
tiennent pour le moins autant à l'ancienne poésie
populaire qu'à la nouvelle poésie des cours et des
châteaux, et cela explique de reste le peu de cas que
l'on en faisait au treizième siècle. Mais nous ver-
rons, quand nous en serons aux genres satiriques ,
auxquels appartiennent la plupart des pièces en ques-
tion, qu'elles sont loin de mériter le mépris dont elles
furent l'objet. Nous nous assurerons qu'elles ont des
beautés qui tiennent précisément à ce qui les dis-
tingue de celles des troubadours contemporains.
Pierre de Valeira. Pierre de Valeira était de Gas-
cogne, comme Marcabrus , et vécut à peu près dans
le même temps. On n'a aujourd'hui de lui que deux
8 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
mauvaises pièces galantes où rien ne mérite d'être
noté. Tout ce qu'il y a d'intéressant à dire de ce poète,
c'est que les traditions provençales le mettent dans
la même catégorie queCercamons et Marcabrus, c'est-
à dire dans la catégorie de ceux qu'elles signalent
comme ayant principalement travaillé dans des genres
de poésie déjà surannés et abandonnés, dont elles
font moins de vrais troubadours que des demi-trou-
badours, mêlant encore à leur insu aux idées, aux
raffinements, aux exigences de la nouvelle poésie,
la franchise, la simplicité, le ton populaire de l'an-
cienne.
Il n'est pas inutile d'observer que les trois per-
sonnages dont je viens de parler étaient tous les trois
du même pays, de la Gascogne, c'est-à-dire d'un
pavs dont l'idiome vulgaire était autre que l'idiome
littéraire des troubadours. Il leur avait donc fallu,
pour pouvoir écrire en ce dernier idiome , l'avoir
appris systématiquement comme un dialecte étran-
ger. C'est une preuve certaine que le berceau de la
poésie des troubadours n'était pas plus en Gascogne
que dans le Poitou, où nous nous sommes assurés
qu'il n'était pas. C'est une preuve nouvelle que, bien
avant le milieu du douzième siècle, cette même
poésie des troubadours, en quelque lieu qu'elle fût
née, s'était depuis sa naissance répandue dans les
contrées adjacentes qui l'avaient adoptée et cultivée
comme leur.
Enfin les trois personnages dont il s'agit étaient
des jongleurs de profession. Nul doute, puisqu'ils
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 9
faisaient des vers, qu'ils ne les chantassent dans
leurs tournées poétiques ; mais nul doute non plus
que, pour exercer leur profession avec éclat et
avec fruit, ils n'eussent besoin de savoir par cœur
beaucoup plus de vers qu'ils n'en avaient fait ni pu
faire. D'un autre côté, il est extrêmement probable
que la plupart des pièces que savaient et récitaient
ces jongleurs, appartenaient à la nouvelle poésie, con-
sistaient en chants ou en récits consacrés à exprimer
des sentiments et des idées de galanterie chevale-
resque. Ces sentiments et ces idées durent donc ou
du moins purent se répandre, dès la première moitié
du douzième siècle, dans tous les pays que les jon-
gleurs en question avaient visités, c'est-à-dire en
Espagne, en Portugal, et très-probablement en Italie
et dans le nord de la France.
Pierre d'Auvergne. Pierre d'Auvergne, le qua-
trième en date des troubadours qui fleurirent exclu-
sivement ou principalement dans la première moitié
du douzième siècle, est le premier de tous connu
pour s'être fait une grande célébrité poétique. Il se
distingua dans son art par des innovations qui réus-
sirent , et l'on peut le regarder comme le fondateur
d'une nouvelle école, dont l'influence se maintint jus-
qu'à l'extinction précoce de la poésie provençale. A
ce titre, il mérite quelque attention dans l'histoire de
cette poésie , si sommairement et de si haut qu'on
la prenne.
Pierre d'Auvergne ne fut pas de beaucoup posté-
10 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
rieur àMarcabrus et à Pierre deValeira; il dut naître
de 1120 à 1130, mais probablement plus près du
premier de ces deux termes que du second. Il était
fils d'un bourgeois de Clermont , qui lui fit donner
une éducation distinguée, et apprendre les lettres,
c'est-à-dire le latin, à l'aide duquel il paraît qu'il ac-
quit une connaissance superficielle de quelques-uns
des auteurs romains, soit prosateurs, soit poètes. Il
cultiva de bonne heure la poésie provençale, et s'y fit
une réputation qui le fit bien accueillir dans les di-
vers pays où cette poésie était déjà en vogue. Parmi
les cours qu'il visita, on connaît celles des rois de
Castille, des ducs de Normandie, et des comtes de
Provence ; celles de Narbonne et de Melgueul; beau-
coup d'autres sont inconnues.
Pierre d'Auvergne vécut jusqu'à un âge très-
avancé ; c'est pour cela que l'épithète de vieux est
parfois ajoutée à son nom. On lui attribue une pièce
où il est fait allusion à des événements de 1214,
époque à laquelle il devait avoir plus de quatre-
vingts ans. Mais peut être cette pièce n'est-elle mise
sous son nom que par une méprise d'un genre très-
commun dans les manuscrits provençaux.
Ces manuscrits contiennent de lui vingt-cinq ou
trente pièces, qui sont pour nous l'unique titre
d'après lequel nous puissions juger jusqu'à quel point
il mérita sa haute renommée, k Pierre d'Auvergne,
» dit son ancien biographe, fut le premier bon trou-
» badour qu'il y eut outre mont, etfut réputé, ajoute-
n t-il presque aussitôt , le meilleur troubadour du
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 11
» monde jusqu'à Tapparilion de Giraud de Bor-
» neil. » — D'après les données que nous avons au-
jourd'hui pour apprécier ce jugement, il me semble
difficile de le concevoir et impossible de le con-
firmer.
Les innovations par lesquelles Pierre d'Auvergne
se signala comme troubadour furent de deux sortes ;
elles portèrent sur la partie musicale de l'art et sur
sa partie poétique, sur la diction et la versification.
La musique adaptée par lui à une de ses pièces com-
mençant par un vers qui signifie :
Aux courtes journées long est le soir,
est indiquée comme ayant produit , dans sa nou-
veauté, une sensation extraordinaire, comme le si-
gnal d'une véritable révolution dans cette branche
de l'art des troubadours. Les données manquent to-
talement pour caractériser cette révolution : tout C6
que l'on en peut dire, c'est qu'elle dut avoir quelque
analogie avec celle qui fut faite en même temps, et
par le même troubadour, dans la diction poétique
créée par ses devanciers.
De 1140 à 1150, intervalle oii l'on peut, avec toute
vraisemblance, supposer que Pierre écrivit ses meil-
leures pièces, il y avait déjà plus d'un siècle que la
langue des troubadours était fixée grammaticalement,
déjà précise, riche, et passablement assouplie aux
finesses du sentiment et de la pensée. Les poètes
étaient déjà accoutumés à revêtir leurs expressions
12 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
de certains ornements ; ils avaient déjà senti le be-
soin de frapper agréablement l'oreille. Mais ils
n'avaient guère jusque-là suivi dans ces tentatives
d'autre loi que celle de l'instinct naturel abandonné
à lui-même ; et leur diction était encore généralement
sèche et pauvre, monotone et traînante.
Pierre d'Auvergne mit dans la sienne plus de pré-
tention et plus de science : il visa plus que ses pré-
décesseurs à la précision, à la variété, à la force; il
fut plus hardi et plus figuré qu'eux. Plusieurs de ses
pièces abondent en métaphores que l'on serait tenté
de croire échappées au génie arabe. Il chercha à
latiniser le provençal, et y fit rentrer des mots et des
locutions qui, selon toute apparence, avaient depuis
longtemps disparu des idiomes de la Gaule. Enfin,
si l'on voulait chercher quels sont, dans les litté-
ratures modernes de l'Europe , les plus anciens
exemples, ou du moins les plus anciens essais bien
caractérisés d'une diction artistique, d'une diction vi-
sant à un effet propre, à un effet distinct du sentiment
ou de l'idée qu'elle exprime, c'est dans les poésies
de Pierre d'Auvergne qu'il faudrait chercher ces
essais ou ces exemples.
C'est là, du reste, le plus grand mérite de ce trou-
badour: il manque d'imagination et de sensibilité.
Il a, comme tous ses devanciers, comme le lui im-
posaient le goût et les mœurs de son temps , com-
posé des chants d'amour chevaleresque : mais en vain
chercherait-on dans ces chants une ombre d'indivi-
dualité : tout y est général et abstrait , tout y est effort
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. VS
et recherche pour donner un peu plus de solennité
et d'énergie aux formules convenues de l'amour che-
valeresque.
Je ne chercherai donc pas à donner une idée
des pièces de Pierre d'Auvergne. Le fond n'en est
point assez intéressant pour frapper l'attention, ni
pour la mériter. Quant à la forme, qui en ferait
la partie originale et curieuse, il faudrait pour la re-
produire en français, une fatigue et des licences dis-
proportionnées avec le résultat. Seulement, pour
ne pas faire à un troubadour célèbre l'affront de le
produire tout à fait muet , je citerai de lui quelques
fragments isolés, qui , faute de pièces entières ou de
longs extraits, pourront donner quelque idée de sa
manière et de son goût.
Voici, par exemple, la première stance de l'une de
ses pièces, dans laquelle il déclare, avec un mélange
assez curieux de naïveté et de pédanterie, ses pré-
tentions à l'originalité, et dans laquelle cette origi-
nalité perce par quelques traits.
w Je chanterai, puisqu'il faut chanter, un chant
» nouveau qui me résonne dans le sein. Ce n'est pas
» sans fatigue et sans tourment que j'en suis venu à
» chanter de manière à ce que mon chant ne res-
» semblât à celui de personne. Mais jamais chant ne
» fut bon ni beau qui ressembla à un autre. »
J'ai parlé de la hardiesse orientale de ses méta-
phores ; en voici deux ou trois exemples :
« Puisque l'air se renouvelle (et s'adoucit), dit-il
» au début d'une de ses pièces, aussi faut-il que mon
tu HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» cœur se renouvelle, et que ce qui a germé en lui
» bourgeonne et fleurisse en dehors. »
Dans une description du printemps, il parle du
rossignol qui resplendit ou luit sur la branche.
Dans un autre tableau du même genre, il dit que
l'air serein, le chant des oiseaux, la fleur nouvelle
et la feuille qui s'épanouit, lui apprennent à cueillir
des vers faciles.
Voulant, comme tant d'autres troubadours avant
et depuis lui, reconnaître que l'amour est le prin-
cipe de tout bien, il dit que l'homme sans amour ne
vaut pas mieux que l'épi sans grain.
Du reste, les pièces du genre amoureux sont en
minorité parmi celles de Pierre d'Auvergne : la plu-
part appartiennent à la poésie religieuse ou sati-
rique. Elles présentent des traits dignes d'être cités,
mais ce n'est point ici qu'ils pourraient l'être : j'y re-
viendrai ailleurs s'il y a lieu, et j'arrive au cinquième
des troubadours connus pour avoir écrit avant 1 150.
GmAUD (Guiraud, ou Guiraudot), surnommé le
Roux. On ne sait de lui que ce qu'en disent les tra-
ditions provençales , et c'est fort peu de chose. Il était
de Toulouse, fils d'un pauvre chevalier, et entra fort
jeune au service du comte de Toulouse, son seigneur,
qui était ce môme Alphonse Jourdain, le dernier
fils de Raymond de Saint-Gilles, et dont j'ai déjà
parlé à propos du comte de Poitiers avec lequel il
eut de graves démêlés.
(( Giraud le Roux était courtois et bon chanteur.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 15
» dit son ancien biographe : il devint amoureux de
)) la comtesse, fille de son seigneur, et l'amour qu'il
» eut pour elle lui apprit à trouver. »
Alphonse Jourdain n'eut ou du moins on ne lui
connaît avec certitude qu'une seule fille, et c'était
une fille naturelle dont la mère n'est nommée nulle
part. Elle fut, selon toute apparence, élevée dans le
palais de son père, et c'est d'elle que Giraud devint
amoureux ; c'est pour elle qu'il devint poète.
Depuis 1120 qu'Alphonse Jourdain avait recouvré
ses états sur Guillaume de Poitiers, jusqu'en 1147,
où il partit pour la seconde croisade, dont il ne re-
vint pas, il avait séjourné sans interruption à Tou-
louse. Il emmena avec lui sa fille en Syrie, où elle
eut les plus étranges aventures. D'abord prisonnière
du célèbre Noureddin, prince d'Alep, elle finit par
devenir son épouse, lui survécut, et gouverna quel-
que temps le petit royaume d'Alep, en qualité de
tutrice d'un fils qu'elle avait eu de Noureddin.
C'est dans l'intervalle de 1120 à 1147 que Giraud
le Roux fut au service du comte de Toulouse, et, si
l'on veut restreindre par conjecture cet intervalle à
celui où Giraud put faire des vers pour la jeune prin-
cesse, on peut le réduire aux sept ans écoulés de 1 140
à 1147.
On ne sait point à quelle époque Giraud le Roux
se retira de la cour de Toulouse; ce fut peut-être
lors du départ du comte Alphonse et de sa fille pour
la croisade. Mais toujours est-il certain qu'il ne les
suivit pas en Syrie. Il paraît, d'après un couplet de
16 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
satire contre lui, qu'il quitta Toulouse et sa princesse
pour courir librement le monde en qualité de jon-
gleur, chantant ses vers et ceux d'autrui à qui vou-
lait les entendre.
Des troubadours que j'ai nommés jusqu'à'présent,
Giraud le Roux est le seul dont on ne connaisse que
des pièces amoureuses, qui n'ait chanté que l'amour,
et dont on soit sûr que la dame ne fut point un per-
sonnage imaginaire. 11 ne reste de lui que sept
pièces. De toutes celles dont j'ai parlé, ce sont incon-
testablement les compositions qui entrent avec le
plus de délicatesse et de variété, avec le plus de grâce
et de franchise , dans l'esprit et le système de la ga-
lanterie chevaleresque. Mais je n'y trouve encore ni
assez d'individualité, ni assez de talent pour les com-
prendre au nombre de celles auxquelles je crois de-
voir et pouvoir m'en tenir, pour donner une idée
sommaire du genre.
Maintenant, je reviendrai rapidement, par quel-
ques observations générales, sur la période de l'his-
toire de la poésie provençale que je viens de par-
courir.
De la fin du onzième siècle, où elle commence
pour nous, jusqu'à une époque voisine de 1150, la
poésie chevaleresque, la poésie des troubadours,
proprement dite, bien que déjà partout dominante
dans le Midi, n'y était pas encore complètement
dégagée de l'ancienne poésie populaire, encore per-
sistante et distincte d'elle.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 17
Je Tai déjà dit et je crois pouvoir le répéter : les
monuments qui nous restent de l'une et de l'autre
de ces poésies sont évidemment très-incomplets. Il
exista, dans l'intervalle indiqué, d'autres troubadours
ou demi-troubadours que ceux que j'ai nommés; et
quant à ces derniers, il est constaté que nous n'avons
que la moindre partie de leurs ouvrages. Il paraît
qu'au treizième siècle, lorsque l'on commença à for-
mer des recueils des pièces des troubadours, les plus
anciennes de ces pièces étaient déjà perdues ou dé-
daignées, de sorte qu'elles ne purent entrer dans les
recueils.
Au surplus, ce qui nous reste des pièces amou-
reuses de la première moitié du douzième siècle peut,
selon toute probabilité, nous tenir lieu de ce qui en
est perdu, et suffire pour nous donner une idée du
caractère et du ton général de cette branche de la
poésie provençale à l'époque en question.
Les idées de chevalerie et de galanterie chevale-
resque étaient encore alors dans la fleur de leur
nouveauté ; l'enthousiasme avec lequel elles avaient
été accueillies était encore dans sa première fer-
veur. Si générale, si monotone, si abstraite qu'en
fût l'expression poétique, elle plaisait et charmait,
comme l'expression d'un manière nouvelle d'être et
de sentir ; elle plaisait par sa généralité même. Dans
les premiers moments de leur empire, ces nobles
idées qui tendaient à faire de l'amour le mobile de
la gloire et de la vertu, dominaient toutes les indi-
vidualités du sentiment et du caractère, et ne leur
iS HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
laissaient guère ni place ni jeu. Pour bien parler
de l'amour, il suffisait d'en rêver noblement et pu-
rement, selon les conventions établies ; de sorte
qu'une dame idéale inspirait le poëte tout aussi
bien, mieux peut-être, qu'une dame réelle : il y avait
moins de risque, avec elle, de manquer aux exigences
sévères de la théorie.
C'est à dater de la seconde moitié du douzième
siècle que la poésie de l'amour chevaleresque prend
les développements et les caractères au moyen des-
quels elle remplit plus ou moins les conditions de
l'art. Il se forma alors, comme tout d'un coup, un
nombre prodigieux de poètes qui, tout en profitant
des leçons de leurs devanciers, tout en adoptant
leurs idées, sentirent le besoin de mettre plus d'art,
plus de variété, plus de nouveauté dans leur expres-
sion.
Mais la tâche avait ses difficultés : l'amour che-
valeresque était renfermé dans certaines bornes fac-
tices ; il était soumis à un cérémonial de convention;
il s'énonçait en formules qui avaient quelque chose
d'arrêté, d'officiel, et par là même d'incomplet. Ces
conditions étaient comme autant d'obstacles qui ex-
cluaient de la poésie destinée à peindre cet amour
la variété qui résulte naturellement du libre jeu des
passions, des innombrables accidents de la vie et
des destinées humaines. Il devait donc y avoir né-
cessairement encore beaucoup de monotonie dans
les troubadours de la seconde moitié du douzième
siècle.
HISTaiRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 19
Cependant cet amour chevaleresque, pris tel qu'il
était ou voulait être, avait ses côtés poétiques, et parmi
tant de poètes qui tous mirent leur gloire h le sentir
et à le chanter, il s'en trouva quelques-uns d'un ta-
lent plus original, dont l'individualité se fit, pour
ainsi dire, jour à travers les lieux communs et les
généraUtés systématiques de la galanterie chevale-
resque; et c'est d'après ceux-là seuls que j'ai cru
pouvoir tracer un exposé de la poésie amoureuse
des troubadours qui ne fût ni trop monotone ni
trop dépourvu de nouveauté et d'intérêt. Mais je
suis obligé de préluder à cet exposé par quelques
observations sans lesquelles il risquerait de paraître
trop incomplet et trop vague.
Quand nous connaîtrons suffisamment les divers
éléments, les divers genres de la poésie provençale ,
nous y verrons beaucoup de particularités caracté-
ristiques qui tiennent à son organisation matérielle,
et ne peuvent être appréciées que d'après celle-ci.
Telle est, entre autres, la persévérance monotone
pour nous avec laquelle les troubadours entremêlent
à leurs peintures de l'amour celles du charme et
des beautés de la nature, à son réveil du printemps.
Or, ce goût tenait, en grande partie , au genre de
vie de cette classe d'hommes.
Un troubadour passait toute la belle saison hors
de chez lui, et très-souvent bien loin de chez lui.
Seul, s'il était obscur et pauvre; en compagnie d'un
ou de deux jongleurs, s'il était riche et renommé, il
allait de château en château, de contrée en contrée,
20 HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
cherchant, trouvant partout des preneurs anciens
ou nouveaux. C'était une vie enivrante, une vie d'at-
tente et d'exaltation continues; chaque halte de son
voyage était une fête, dont il était l'âme et dont on
lui faisait les honneurs.
Aux approches de l'hiver, tout cela changeait. Le
troubadour, rentré dans son foyer, retombait dans le
tracas et l'obscurité de la vie vulgaire. Il devait se
mettre à travailler péniblement : il lui fallait com-
poser des chants nouveaux pour sa campagne poé-
tique prochaine. L'hiver était pour lui un temps
obhgé de fatigue et d'ennui; et ce printemps, dont
il épiait avidement le retour, avait à ses yeux un
autre charme encore que celui de la nature. C'était
le moment où allaient recommencer ses jouissances
favorites, oii il allait se sentir de nouveau vivre plei-
nement.
De là l'enthousiasme avec lequel ces hommes,
d'ailleurs très-sensibles aux effets de leur beau cli-
mat, chantaient le printemps. La verdure, les fleurs,
le chant des oiseaux, l'azur du ciel, le parfum de
l'air, étaient devenus, pour eux, comme des sym-
boles de l'amour et de la vie; et l'on sent, au peu
d'effort qu'ils faisaient pour varier le tableau de ces
objets, combien leur imagination était restée jeune
et facile à satisfaire.
Cela expliqué , je reviens à ce petit nombre de
troubadours d'élite que je crois pouvoir donner
comme des représentants de tous les autres, au
moins dans le genre amoureux. Bernard de Venta-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 21
dour est un des premiers en mérite comme en date :
j'en parlerai donc avec un cerlain détail.
Bernard de Ventadour naquit dans le château de
ce nom, siège d'un vicomte, l'une des plus anciennes
seigneuries du Limousin. Son père était un homme
de condition servile, faisant partie de la valetaille
du château, où il était employé au service du four.
La nature avait comblé Bernard de ses dons les
plus rares : elle lui avait donné, outre la beauté de
la personne et la grâce des manières, tous les talents
alors requis pour faire un poète ; une imagination
vive et délicate, une oreille exquise, et une voix
agréable.
Pour comble de bonne fortune poétique, cette
cour des vicomtes de Ventadour, sous les auspices
de laquelle Bernard fut élevé, était un des lieux les
plus favorables au développement de ses talents na-
turels. J'ai déjà parlé d'Ebles II, j'ai dit que ce sei-
gneur avait cultivé avec ardeur, jusqu'à l'âge le plus
avancé, la poésie chevaleresque naissante, ou, comme
dit son historien, le prieur du Yigeois, les chants d'al-
légresse, ce qui l'avait fait surnommer Ehles le chanteur.
Son fils Ebles III , le seigneur de Bernard , né
vers 1100, avait hérité de son goût pour la poésie.
Peut-être môme avait-il aussi cultivé cet art, et en
avait-il donné les premières leçons à Bernard. Celui-
ci semble du moins indiquer, par un trait d'une de ses
pièces, qu'il avait eu pour maître un personnage
qu'il désigne par le nom de seigneur Ebles.
ai HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Quoi qu'il en soit, Ebles III , charmé des disposi-
tions poétiques du jeune Bernard, les encouragea
par toutes sortes de faveurs et de tendresses, si bien
qu'encore à la fleur de l'âge, celui-ci promettait déjà
de laisser bien loin derrière lui tous les troubadours
ses devanciers.
Les pièces qui nous restent de Bernard sont eo
assez grand nombre, et formeraient presque un vo-
lume. Si elles ne sont pas précisément celles de leur
genre où il y a le plus de poésie, le plus de vigueur
de pensée ou d'expression, elles sont incontestable-
ment du nombre de celles oii il y a le plus de sen-
timent et de grâ€e, le plus d'allusions aux circon-
stances de la vie de l'auteur. Ces allusions sont
comme autant d'indices à l'aide desquels j'essayerai
de rattacher quelques-unes de ces pièces aux événe-
ments de la vie de Bernard auxquels elles ont rap-
port, et qui les lui inspirèrent.
C'est une tentative assez hasardeuse, dans laquelle
je risque de me tromper plus d'une fois, faute de
renseignements positifs. Mais, d'un côté , ces mé-
prises ne peuvent avoir d'inconvénient bien grave;
et, d'un autre côté, quand il s'agit de poètes qui,
comme tes troubadours , n'ont chanté ou sont cen-
sés n'avoir chanté que leurs propres émotions, il est
indispensable de chercher, autant que possible, à
rapprocher les impressions de leur génie des acci-
dents ée leur vie.
Bernard de Ventadour n'eut que faire de se feindre
amoureux pour avoir des motifs de composer des
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. ^
chants d'amoux : la nature lui avait donné un cœur
des plus tendres et des plus prompts à se passionner
pour la grâce ou la beauté. Il n'eut pas besoin non
plus de courir le monde, pour trouver une dame à
célébrer dans ses vers.
Le vicomte Ebles III, son seigneur et son patron,
eut deux femmes, dont la première fut Marguerite
de Turenne et la seconde Azalaïs ou Adélaïde, fille
de Guillaume W, seigneur de Montpellier. Ce fut à
celle-ci que Bernard adressa d'abord l'hommage de
ses chants, puis celui plus hardi de son amour. Il
était à la fleur de l'âge ; il était aimable et beau ;
tout ce qu'il chantait, il paraissait le sentir : il plut
à la dame et contracta avec elle une de ces liaisons
chevaleresque qui n'étaient au fond que des ten-
tatives scabreuses pour maintenir l'amour et le dé-
sir à leur plus haut degré de vivacité.
Le mystère et le secret étaient une des conditions
de cet amour chevaleresque et l'une de ses diffi-
cultés. Autant un troubadour mettait de vanité à se
faire croire aimé d'une dame de haut rang, autant
il mettait de soin à cacher le nom de cette dame. Il
ne la désignait jamais dans ses vers que par une es-
pèce de sobriquet poétique, dont elle savait seule
la valeur et l'intention, et que chaque curieux inter-
prétait à sa manière. Bernard de Ventadour nomma
sa vicomtesse Bel-vezer, comme qui dirait en fran-
çais Belle à voir ou plus littéralement Beau-voir,
Parmi les pièces de vers qu'il composa pour elle,
on en distingue encore aisément plusieurs que l'on
24 HISTOIRE DE LA POÉSIE PIOVENÇALE.
juge, à la simplicité de la forme et du fond, avoir
dû être ses coups d'essai. Elles sont, à tous égards,
bien inférieures aux autres : mais il s'y trouve déjà
çà et là des traits aimables de nature et de senti-
ment. Voici, par exemple, un passage d'une de ces
pièces que je regarde comme la première et la plus
faible de toutes.
« Je me plains à vous , Seigneur, de ma dame et
» d'amour; ce sont deux traîtres qui me font vivre
» dans la douleur, si ce n'est qu'à îforce de souffrir,
» je m'y suis déjà accoutumé. J'ai aimé ma dame
» depuis le temps oîi nous étions enfants elle et moi;
» et depuis lors, mon amour pour elle a doublé
» chaque jour de l'année. Mais, hélas! à quoi bon
» vivre quand je ne vois point chaque jour le bien
» de ma vie; quand je ne la vois point à sa fenêtre,
M fraîche et blanche comme neige de Noël? »
Maintenant, voici presque entière une autre pièce
où le talent de Bernard semble parvenu à sa matu-
rité. Tout indique qu'elle est de même une de celles
qu'il composa pour la vicomtesse de Ventadour. Ce
double enthousiasme de l'amour et de la nature,
l'un des caractères de la poésie des troubadours, est
vivement senti et vivement rendu, dans le début de
cette pièce, remarquable, en outre, par des saillies
gracieuses d'imagination et de sentiment.
« Quand je vois poindre l'herbe verte et la feuille,
» les fleurs éclore par les champs ; quand le rossignol
» élève sa voix haute et claire, et s'émeut à chanter,
» je suis heureux du rossignol et des fleurs, je suis
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 25
» heureux de moi et plus heureux de ma dame : je
» suis de toutes parts enveloppé, pressé de joie;
» mais joie d'amour passe toutes les autres.
» J'admire comment je puis me retenir de lui
» montrer mes désirs. Quand je la regarde , quand
» je vois ses yeux si doux, de peu s'en faut que je
h ne me précipite vers elle : je ne suis arrêté que
» par la peur
» Si j'avais le pouvoir d'enchanter le monde, je
» transformerais mes ennemis en enfants , afin que
» nul d'eux ne pût rien imaginer au dommage de ma
» dame, ni au mien. Je contemplerais alors à loisir
» sa beauté, sa couleur vermeille et ses beaux yeux.
» Je la baiserais sur tous les points de la bouche, et
» si bien que la marque y paraîtrait un mois.
» Oh I comme je me consume dans mes tristes pen-
» sées! J'y suis parfois si absorbé, que des voleurs
» pourraient m'enlever sans que je m'en aperçusse.
» Certes! Amour, vous m'avez trouvé facile à vaincre,
» dénué d'amis et de secours ; et lorsque vous m'avez
M fait captif, je languissais comme un homme en qui
» toute vigueur est éteinte par le désir.
)) Oh I que je voudrais trouver ma dame seule ,
» dormant ou feignant de dormir, afin que je pusse
» lui ravir un baiser, puisque je n'ai pas le cœur de
» le demander ! 0 ma dame, nous avançons peu en
» amour! Le temps passe; et nous en perdons le
» plus beau , au lieu de nous entendre par signes
» secrets et de suppléer à l'audace par la ruse. »
Bernard composa , pour la dame de Ventadour,
26 HISTOIRR DE LA POÉSIE PROrEXÇALE.
plusieurs autres chants, dans le goût de celui-ci, et
qui firent, partout où les jongleurs les portèrent, les
délices des cours et des châteaux. On n'avait encore
entendu, en ce genre, rien de si délicat, de si mélo-
dieux, de si tendre. Bernard ne dissimulait pas la
conviction naïve qu'il avait de sa supériorité sur les
troubadours ses devanciers ou ses contemporains,
et n'était point embarrassé pour l'expliquer. Voici
les deux premières stances d'une pièce de vers dont
elles forment la partie la plus remarquable.
« Ce n'est pas merveille si je chante mieux que
» nul autre troubadour , puisque j'ai le cœur plus
» enclin à l'amour et plus docile à ses lois. Ame et
w corps, esprit et savoir, force et pouvoir, j'y ai tout
>j mis ; je n'ai rien réservé pour autre chose.
» Il est déjà mort celui qui ne sent point en son
») cœur quelque douceur à aimer. A quoi sert de
» vivre sans amour, si ce n'est à importuner autrui?
» Ah ! puisse Dieu ne m'être jamais si courroucé ,
» qu'il me laisse vivre un mois, un jour, après celui
» GÙ je n'aurai plus d'amour, où je ne serai plus
w qu'un ennui pour les autres ! »
Si la liaison de Bernard avec la dame de Venta-
dour passa les bornes prescrites à l'amour chevale-
resque , c'est ce que nous ne savons pas et nous
dispenserons de chercher. Ce qu'il y a de sur, c'est
que le vicomte de Ventadour vit, dans cette liaison,
quelque chose qui lui déplut. Il écarta Bernard de
sa cour et lui défendit d'y reparaître. La vicomtesse
fut enfermée, surveillée et menacée.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 27
On se figure aisément le chagrin du jeune poëte ,
séparé de sa belle amie, et ne sachant s'il la rever-
rait jamais. On a de lui une pièce qui paraît avoir
été écrite pour épancher sa douleur et consoler sa
dame dans cette triste conjoncture. Mais la pièce n'est
ni aussi belle ni aussi tendre qu'on l'aurait attendu
de Bernard dans une occasion si louchante. Le trou-
badour y montre plus d'enchantement et d'orgueil
de se sentir aimé par la belle vicomtesse, que de
chagrin de la voir persécutée à cause de lui. J'en tra-
duirai seulement les passages les plus caractéris-
tiques.
« Le doux chant des oiseaux par le bocage m'a-
» doucit et me fait revenir le cœur ; et puisque les
» oiseaux ont leur raison de chanter, bien dois-je
» aussi chanter, moi qui ai plus de joie qu'eux, moi
» dont toutes les journées sont des journées de chant
» et de joie, moi qui ne songe à rien autre.
» 11 y a des hommes qui, si grand bien et si
>) bonne aventure leur viennent, en sont plus orgueil-
» leux et plus sauvages. Moi, je suis de meilleure et
» plus généreuse nature : quand Dieu me fait du
» bien, je me sens encore plus d'amour pour ceux
» que j'aimais déjà
» La nuit, quand je me déshabille pour me cou-
>i cher, je sais bien que je ne dormirai pas : je perds
» le sommeil, je le perds au souvenir de vous, ô
» ma dame! Là où l'homme a son trésor, il veut
» avoir son cœur; ainsi fais-je moi-même; ainsi ai-je
» mis en vous tout mon souci et toutes mes pensées.
28 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» Oui, dame, sachez, si mes yeux ne vous voient
» pas, que mon cœur vous voit; et ne vous plaigne •
x> pas plus que je ne me plains moi-même. Je sais
» que l'on vous enferme à cause de moi. Mais si le
» jaloux vous frappe en dehors, prenez bien garde
» qu'il ne frappe le cœur. S'il vous tourmente, tour-
» mentez-le aussi , et qu'il n'y gagne pas avec vous
» bien pour mal.»
Il y a lieu de croire que la vicomtesse ne fut pas
très-touchée de la manière dont Bernard avait pris
sa mésaventure : elle le fît prier de se retirer du
pays, afin de ne pas l'exposer à de nouvelles persé-
cutions. Bernard, affligé outre mesure de cet ordre,
y vit l'équivalent d'une trahison ou d'une infidélité
de sa dame. C'est du moins ce que l'on peut con-
clure de plusieurs pièces qui semblent avoir été com-
posées en cette circonstance, à laquelle seule elles
conviennent ou conviennent mieux qu à toute autre.
Je traduirai quelques stances de l'une de ces pièces,
l'une des plus belles de Bernard ; mais l'une aussi ,
je dois le dire, de celles où il y a le plus de délica-
tesses ou de hardiesses de diction intraduisibles.
Pour sentir la similitude tirée du vol de l'alouette
qui se trouve au début, il faut se rappeler un pré-
jugé populaire du moyen âge. On croyait que l'a-
louette amoureuse, pour ainsi dire, du soleil, s'éle-
vait aussi haut qu'elle pouvait, dans le faisceau de
ses rayons, comme pour s'approcher de lui, et que
de plus en plus ivre d'amour et de plaisir, à mesure
qu'elle s'élevait plus haut, elle finissait par perdre
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 29
le sentiment, et se laisser tomber du ciel, oubliant
l'usage de ses ailes. Maintenant, voici la pièce de
Bernard.
« Quand je vois l'alouette battre de joie les ailes
» au soleil , et puis, de la douce ivresse dont elle est
» prise, s'oublier et se laisser choir, ohl quelle en-
» vie me prend alors d'un sort pareil! quelle envie
» me prend de toute joie dont je suis témoin ! Je
» m'étonne que mon cœur ne se fonde pas à l'instant
» de désir.
» Las I que peu je sais d'amour, moi qui croyais
» en savoir tant, puisque je ne peux me défendre
» d'aimer celle que j'aime en vain, celle qui m'a
» enlevé ma foi, mon cœur, elle-même et le monde
» entier, qui ne m'a rien laissé que désirs et regrets I
» Je n'ai jamais pu revenir à moi-même, depuis
)) l'heure où elle me permit de me regarder dans un
» miroir qui me plut trop. Ravissant miroir I Depuis
» que je m'y suis vu, je n'ai fait que soupirer ; je
» m'y suis perdu, comme Narcisse dans la fontaine.
)) Puisque c'en est fait, puisque rien ne me vaut
» près de ma dame ni prières, ni droit, ni merci;
» puisqu'elle ne veut plus que je l'aime, je n'ai plus
» rien à dire de l'amour; j'y renonce, je l'abjure.
» Elle m'a tué; je lui réponds comme mort, et m'en
» vais je ne sais où en exil. »
Bernard quitta en effet le Limousin; et il ne serait
pas indifférent pour l'histoire de la poésie des trou-
badours et de sa propagation hors des pays de langue
provençale, de savoir à peu près à quelle époque il
8$ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
le quitta. Ebles III avait épousé Azalaïs de Montpel-
lier vers l'année 1156, et si l'on suppose à la liaison
de Bernard avec elle une durée de trois ou quatre
ans, ce dut être vers 1160 que Bernard abandonna
sa contrée natale pour courir le monde et les aven-
tures. Il devait avoir alors tout au plus trente ans.
Les troubadours et les jongleurs provençaux
avaient déjà, selon toute apparence, commencé à
fréquenter les provinces du nord de la France , et
particulièrement la Normandie. Ce fut dans cette
dernière que se rendit Bernard, à la cour de Henri II,
qui n'était encore que duc. Henri avait épousé en
1152 la fameuse Éléonore de Guienne, la petite-
fille de Guillaume IX, comte de Poitiers, et la femme
divorcée de Louis VII, roi de France. Cette princesse,
élevée au milieu des élégants et poétiques passe-temps
des cours du Midi, avait conservé un goût très-vif
pour tout ce qui lui rappelait les premières années
et les premiers plaisirs de sa jeunesse. Accoutumée
à bien accueillir les jongleurs et les troubadours ,
elle accueillit mieux que nul autre Bernard, alors le
plus célèbre de tous. Éléonore était belle, jeune en-
core, et, selon les traditions provençales , elle s'en-
tendait à merveille en prix, en honneur, et en beaux
dits de louanges (c'est-à-dire en poésie). Il n'en fal-
lait pas tant pour enhardir Bernard à la choisir pour
le sujet de ses nouveaux chants. Eléonore en fut char-
mée, et, à prendre à la lettre le témoignage du vieux
biographe provençal, plus charmée qu'il n'était per-
mis au troubadour de l'espérer. « Bernard, dit ce
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 31
» biographe, resta longtemps à la cour de la duchesse
» de Normandie ; il devint amoureux d'elle, elle de
» lui, et il en fit beaucoup delonnes chansons.»
De ces chansons , les unes furent composées de
1160 à 1164, Éléonore n'étant encore que duchesse
et femme de duc ; d'autres postérieurement à cette
dernière date, Henri II ayant déjà été couronné roi
d'Angleterre. Mais, j'en trouve à peine trois ou quatre
qui portent des marques certaines de leur motif; et
parmi celles-là aucune plus agréable ou plus origi-
nale que les précédentes. Je n'essayerai donc pas de
les traduire, de peur d'user trop vite et trop toi le
degré d'intérêt et de curiosité que l'on peut mettre
à cette branche de la poésie provençale. J'en citerai
un seul passage, que je choisis, non comme beau,
mais comme singulier et caractéristique des mœurs
chevaleresques.
(( Ma dame a tant de ruse et d'adresse, qu'elle me
» fait toujours croire qu'elle va m'aimer. Elle me
» trompe agréablement, elle m'égare par ses doux
» semblants. Dame, laissez la ruse et la tromperie.
» De quelque manière que souffre votre vassal, le
» dommage vous en revient.
» Oh ! mal fera-t-elle ma dame, si elle ne me fait
» venir là où elle se déshabille; et si, m'ayant per-
» mis de m'agenouiller près de son lit, elle ne daigne
» me tendre le pied, pour que je lui délie ses bien
»' chaussants souliers. »
Assister au déshabillé de sa dame, l'aider môme
à se déshabiller, la voir se coucher, étaient au nombre
32 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
des faveurs permises dans l'amour chevaleresque,
et l'une de celles que les troubadours implorent le
plus souvent et avec le plus d'ardeur. On serait ai-
sément tenté d'attribuer cet usage à des motifs très-
vulgaires ; et ce serait une erreur. Le fait est que
Tusage dont il s'agit, usage consacré dans le vasse-
lage d'amour, y avait été transporté, comme beau-
coup d'autres, du vasselage féodal. C'était une chose
ordinaire que les vassaux assistassent et servissent
leur suzerain à son coucher.
Bernard de Ventadour suivit plusieurs fois en An-
gleterre tantôt Henri II, tantôt la reine Éléonore;
et c'est le premier troubadour connu qui, dès 1165
ou 1166, ait pu répandre, parmi les Anglo-Nor-
mands, quelques notions de la poésie provençale.
A la fin, pour des raisons inconnues, ou peut-être
tout simplement pris du désir de revoir les pays du
Midi, Bernard cessa de se plaire en Normandie, et
se rendit à Toulouse, à la cour du comte Raymond V,
alors la plus brillante des contrées de langue proven-
çale. Il paraît que notre troubadour ne tarda pas à
s'affectionner à Raymond, au service duquel il s'at-
tacha pour le reste de sa vie, sauf des absences pas-
sagère» occasionnées par diverses excursions en Pro-
vence, en Italie, en Espagne et en Limousin, où il
dût revoir les objets de ses premières affections.
De grands changements avaient eu lieu au château
de Ventadour, on ne sait à quelle époque précise,
mais bientôt après 1160. Son ancien seigneur, son
patron, Ebles III, poussé par des motifs inconnus.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 33
avait pris la résolution de quitter le monde. Il avait
passé les Alpes, et s'était retiré au monastère du
Mont-Cassin, où il mourut en 1170. Quant à la vi-
comtesse Adélaïde, sa femme, on ignore ce qu'elle
était devenue; l'histoire n'en dit plus mot. Mais,
parmi les pièces de notre poëte, il s'en trouve une
qui a toute l'apparence de se rapporter à elle, et qui,
dans ce cas, prouve que la première passion de Ber-
nard pour elle était loin d'être éteinte. J'essayerai
d'en traduire quelque chose , malgré l'impossibilité
de donner, en français, la moindre idée de la mol-
lesse gracieuse d'expression qui y règne d'un bout à
l'autre.
(( Ma belle dame, il est dur à la douleur, il n'est
» pas fait pour aimer, celui qui se sépare de vous et
» ne pleure pas
» La saison commence oii chantent les oiseaux :
)) je vois le lin verdoyer dans les enclos , la violette
» bleue poindre sous les buissons, les ruisseaux
» rouler clair sur le sable ; et là s'épanouir la blanche
» fleur du lis.
» Je suis, depuis longtemps, pauvre et dénué des
» biens d'amour, par la faute d'une cruelle amie au
» service de laquelle j'attends la mort.
» De mes propres mains, j'ai cueilli le bâton avec
» lequel me tue la plus belle qui fut jamais. Pour lui
» plaire, pour lui obéir, je suis resté longtemps exilé
» de mon pays, entre les désirs douloureux, les re-
» grets cuisants et les chétives récompenses.
» Mais celui-là aime peu qui n'est point jaloux ;
II. 3
S4 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» peu aime qui n'est point généreux, peu aime qui
» ne perd jamais la raison, peu aime qui n'est pas
» sujet à la tristesse. Beaux pleurs d'amour valent
» mieux que ses ris. ))
» A genoux devant ma dame, tandis qu'elle m'ac-
» cuse et me cherche des torts, je lui demauije merci,
» le visage inondé de larmes. Alors elle soupire et
» me donne bon espoir ; elle me baise la bouche et
» les yeux ; et la douceur que j'en ressens est une
» douceur de paradis.
)) Je recommande mon espoir à Dieu : je repasse,
» dans ma mémoire, l'honneur qu'elle me lit autre-
}) fois sous le pin du verger, dans le temps où elle
}) me conquit ; et ce souvenir me console et me fait
» vivre : cet espoir me fait reverdir. »
Le ton exalté de cette pièce, le désordre, l'incohé-
rence de sentiments et d'idées qui y régnent, y sem-
blent l'effet naturel d'une passion vive et profonde.
Il s'y trouve des vers et des couplets entiers d'une
mélodie exquise, et telle que l'on en rencontrerait peu
d'exemples dans les poètes les plus cultivés des plus
belles époques de la poésie.
Je reviens un moment aux excursions de Bernard.
On a de lui une pièce composée en 1176, et adres-
sée à une princesse de la maison d'Est, à laquelle il
donne le nom de Jeanne. Dans cette pièce, notre
troubadour fait une allusion très-expresse à la ba-
taille de Lignano, gagnée par la ligue lombarde sur
l'empereur Frédéric Barberousse , exhortant fort ce
dernier à prendre au plus vite sa revanche sur les
HISTOIRB DE LA POESIE PROVENÇALE. 35
Milanais, s'il ne veut déchoir complètement de pou-
voir et d'honneur.
Il n'y a guère de doute, d'après ces indices, que
Bernard n'eût visité, en Italie, les camps de Fré-
déric P^ la cour de Ferrare, et probablement plu-
sieurs autres. On trouve encore, dans les documents
italiens du treizième siècle, des vestiges traditionnels
de la grande renommée qu'il avait laissée au delà
des Alpes.
La durée du séjour de Bernard à la cour de Ray-
mond V comprend la plus longue portion de la vie
de ce troubadour, qui eut indubitablement, dans cet
intervalle, d'autres aventures et d'autres amours sur
lesquels il composa de nouveaux chants, dont quel-
ques-uns au moins doivent faire partie de ceux qui
nous restent de lui. Mais sa vie, aux époques dont il
s'agit, est trop mal connue pour qu'il soit possible
d'y rapporter avec un peu de probabilité aucune des
pièces dont elle fut le sujet. Ces pièces ont cepen-
dant assez d'agrément et de beaux détails pour mé-
riter d'être notées, même à part des circonstances
auxquelles elles se rapportent et qui les inspirè-
rent. Mais les bornes de cet aperçu ne les admet-
tent pas.
Je traduirai néanmoins une pièce très-agréable de
versification et de style, où notre troubadour paraît
dans une situation nouvelle, je veux dire trompé ,
trahi par une dame qui avait d'abord agréé son
amour et ses services.
(( J'ai entendu la douce voix du rossignol sauvage;
36 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» elle m*est entrée dans le cœur ; elle y adoucit, elle
» y soulage les soucis et les tourments qu'amour me
» cause, et j'ai du moins la joie d'autrui pour me
» consoler.
» Il est bien homme de vie abjecte, celui qui ne
» vit point en joie, qui ne tourne point à l'amour son
» cœur et ses désirs, lorsque tout s'abandonne à la
» joie, lorsque tout résonne de chants amoureux,
» les prés, les vergers, les bruyères, les plaines et les
» bocages.
» Et moi, las! moi qu'amour oublie, malheureux
» fourvoyé! au lieu de ma part de joie, je n'ai que
» chagrins et dépils. Ne me tenez donc pas pour
» vil, s'il m'échappe quelque parole discourtoise.
» Une fausse et cruelle dame, une infidèle de mé-
» chant lignage m'a trahi et s'est trahie : elle a cueilli
» de ses mains la verge dont elle se frappe, et si
» quelqu'un lui demande raison de sa conduite, elle
» m'accuse de ses propres torts, elle trouve juste
» que le dernier venu obtienne d'elle plus que moi
)) après une longue attente.
» Je l'ai fidèlement servie jusqu'au moment où
» son cœur est devenu volage. Mais, puisqu'elle me
» rejette, bien fol serais-je de la servir encore. Espé-
» rance bretonne et service sans récompense ne
» furent jamais bons qu'à faire d'un seigneur un
» écuyer.
» Oh! puisse Dieu traiter comme ils méritent les
» porteurs de faux messages! Sans les médisants, j'au-
» rais goûté les biens d'amour. Mais ( heureux ou
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 37
» non) bien est fol qui querelle avec sa dame. Que
» la mienne me pardonne et je lui pardonne, et je
» tiens pour des imposteurs tous ceux qui m'ont fait
» parler d'elle avec outrage.
» Néanmoins, elle a tellement failli envers moi,
» que j'abjure dès à présent sa seigneurie : je ne dé-
» sire plus rien d'elle ; je ne veux plus en rien dire.
» Mais si quelqu'un m'en parle, douce m'en sera la
» parole ; je l'écouterai volontiers et m'en réjouirai
» dans mon cœur. »
C'est peut-être sur la même dame, et au sujet de
la même trahison, que Bernard composa une autre
pièce de six couplets, dans laquelle il exprime , avec
une grâce et une naïveté inimitables , sa perplexité
sur la conduite qu'il doit tenir envers sa dame infi-
dèle. J'en traduirai seulement quatre couplets. On
voit, par le premier, que l'auteur s'adresse à quel-
qu'un qu'il consulte sur sa position, en le qualifiant
de seigneur : c'était peut-être le comte de Toulouse,
Raymond V lui-même.
« Donnez-moi un conseil, seigneur, vous qui avez
» sens et raison. Une dame m'avait accordé son
» amour, et je l'ai longtemps aimée. Mais je sais à
» présent, je suis certain qu'elle a pris un autre ami.
» Et, si jamais je souffris d'avoir un compagnon
» quelque part, certes, c'est bien d'en avoir un là.
» Je suis en balance et en souci d'une chose : si
» je supporte patiemment ce tort de ma dame, je
» m'expose à de longues souffrances. Si je reproche
» h l'infidèle sa conduite, je me tiens pour perdu en
38 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» amour ; je crains que Dieu ne me permette plus
» désormais de trouver vers ni chansons.
» Les perfides beaux yeux qui me regardaient si
» gracieusement, regardent maintenant ailleurs, et
» en cela grand est leur tort. Cependant, je ne puis
» oublier l'honneur qu'ils me firent, je ne puis ou-
)) blier qu'un temps fut où entre mille à l'entour, ils
» n'auraient cherché que moi.
)) Des pleurs qui me coulent des yeux, j'écris en-
» core des saluts; des saints que j'envoie à celle qui
» e&t toujours pour moi la plus belle et la plus ave-
» nante des dames, à celle que je vis une fois, au
» congé que je prenais d'elle, se couvrir le visage,
» sans pouvoir proférer une parole. »
Je bornerai ici l'examen et les extraits des pièces
de Bernard de Ventadour. Je le sens avec regret,
pour être sur de faire apprécier des productions
d'un genre si particuHer, il faudrait les montrer de
plus près, plus en détail, et sous leur costume natif,
le seul qui leur aille, le seul sous lequel ressorte
bien leur physionomie. Mais peut-être suffit-il, pour
y prendre un intérêt d'un genre plus élevé que le
simple intérêt httéraire, de considérer qu'à l'époque
cil les poètes provençaux exprimaient avec un art
si raffiné des sentiments si nouveaux , si délicats ,
si complexes, le reste de l'Europe était encore plus
qu'à demi barbare, et que le premier signe de vie
poétique qu'elle donna, ce fut l'enthousiasme avec
lequel elle entendit et s'exerça à répéter ces pre-
naiers' accents de la poésie chevaleresque du midi.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 39
C'est ce que nous verrons mieux un peu plus tard.
Je n'ai, pour le moment, que peu de mots à ajou-
ter pour terminer ce que j'ai dit de la vie de Bernard
de Ventadour.
Il y a dans les manuscrits, et M. Raynouard a pu-
blié sous le nom de notre troubadour, une pièce
écrite en Syrie, durant la croisade de Richard Cœur-
de-lion. Mais je n'hésite pas à croire que la pièce
n*est point de Bernard, et que celui-ci ne prit ja-
mais la croix.
Il resta à la cour de Toulouse jusqu'à l'année 1 1 95.,
où mourut Raymond V. Bernard, demeuré sans pa-
tron, et désormais trop âgé pour en trouver aisément
un nouveau et se remettre à courir le monde , se
retira à la Chartreuse de Dalon en Limousin. Dès lors
Une fut plus parlé de lui. On sait qu'il y mourut,
mais voilà tout : on ignore en quelle année, si ce
fut dans les limites du douzième siècle, ou dans les
premières années du treizième.
C'est un fait remarquable à noter dès à présent et
une fois pour toutes, que les troubadours les plus
célèbres moururent "presque tous dans le cloître et
sous l'habit de moine. Usés de bonne heure par les
émotions et les agitations d'une vie factice et pour
ainsi dire exagérée, inévitablement pris de scrupules
religieux, ils ne manquaient guère, au déclin de
l'âge, de se jeter dans quelque monastère de rigide
observance, et donnaient à Dieu les restes d'une
existence dont le monde et l'amour ne voulaient
plus.
40 UISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XVII.
POÉSIE LYRIQUE DES TROUBADOURS.
II. — Poésie amoureuse.
ARNAUD DE MARVEIL ET RAIMBAUT DE VAQUEIRAS.
Je viens de signaler Bernard de Ventadour comme
un des premiers troubadours qui eurent de Torigi-
nalité et du génie. Mais il ne remplit pas seul son
époque; il eut beaucoup d'émulés un peu plus jeunes
que lui, dont plusieurs eurent autant, et quelques-
uns encore plus de célébrité que lui, et il en est
quelques-uns dont je ne puis me dispenser de faire
mention.
Tels sont d'abord Giraud de Borneil et Arnaud
Daniel, qui se présentent simultanément, comme
appelés l'un par l'autre, et réclamant, chacun pour
soi, la palme de la poésie provençale. Giraud de
Borneil a pour lui le jugement unanime des hom-
mes de son temps et de sa langue. On peut produire
en faveur d'Arnaud Daniel la grande autorité de
Dante, et de tous les poêles italiens du quatorzième
siècle, qui conservaient encore de la poésie proven-
çale déjà morte une tradition immédiate pleine d'in-
térêt et d'admiration.
Mon plan n'admet pas la discussion ni la solution
formelles de cette question. J'ai à parler, et je parle-
rai ailleurs, d'Arnaud Daniel et de Giraud de Bor-
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 41
neil, mais séparément, et en les considérant sous
des points de vue tout à fait distincts. Néanmoins, de
ce que j'aurai dit de l'un et de l'autre, ressortira im-
plicitement une réponse très-positive à la question
établie.
C'est surtout comme écrivain, comme novateur
dans le style de la poésie provençale, qu'Arnaud
Daniel doit être considéré; et c'est dans un coup
d'œil général sur cette partie de mon sujet, que se
présentera le plus naturellement l'occasion de parler
de lui. J'espère faire voir alors qu'à le juger d'après
les seules productions qui nous en restent, Arnaud
Daniel ne fut qu'un poëte dépourvu d'imagination
et de sentiment, l'un de ceux qui contribuèrent le
plus à perdre la poésie provençale , en la réduisant
à un pur mécanisme, sans but plus élevé que celui,
je ne dis pas de charmer, mais d'étonner l'oreille.
Quant à Giraud de Borneil, c'est incontestable-
ment, selon moi, malgré ses défauts, le plus distin-
gué des troubadours; celui qui a le plus ennobli le
ton de la poésie provençale, qui en a le plus idéalisé
le caractère. Lors donc qu'après avoir considéré his-
toriquement les principales branches de cette poésie,
j'essayerai, comme je me le propose, d'en donner
une idée générale, en la prenant à son plus haut de-
gré de perfection , et en la considérant comme la
plus noble expression de la civilisation du moyen
âge, ma tâche sera facile et précise : elle se bornera
à l'examen des compositions de Giraud de Borneil.
Jusque-là je n'ai rien à dire de ce troubadour; et je
kz HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
poursuis la revue des contemporains les plus célèbres
de Bernard de Yentadour.
Après ceux que je viens de nommer, les quatre
plus distingués sont Pierre Roger, Gui d'Uissel,
Peirols et Gancelm Faydit, du Limousin ou de l'Au-
vergne.
Dans les pièces amoureuses de Pierre Roger, je ne
trouve rien d'assez saillant pour mériter d'être cité.
Quant à sa vie, nous n'avons plus guère de motif de
la connaître , dès l'instant où nous négligeons ses
ouvrages. J'en noterai cependant un trait, parce qu'il
tient à un fait général d'un certain intérêt pour l'his-
toire de la poésie et de la culture provençale.
Pierre Roger avait reçu une éducation distinguée;
il était lettré, et fut d'abord chanoine de Clermont.
C'était alors une position assez élevée dans la société.
Cependant Roger la quitta pour se faire jongleur; et
rien n'est plus fréquent que de voir des clercs, des
hommes élevés pour le sacerdoce, ou même déjà en-
gagés dans le sacerdoce , y renoncer pour se faire
troubadours, ou chanteurs des troubadours. Les uns
prenaient ce parti par vanité; d'autres tout simple-
ment parce que , trop misérables et trop pauvres
dans la condition de clercs ou de prêtres, ils espé-
raient vivre avec plus d'aisance et d'agrément dans
les classes poétiques.
Gui d'Uissel est un troubadour sous le nom du-
quel il y a dans les manuscrits une vingtaine de
pièces assez élégantes. Sa vie présente une particu-
larité peut-être unique dans l'histoire des poètes pro-
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 43
vençaux. Il avait deux frères et un cousin qui pos-
sédaient ensemble et par indivis la seigneurie du
château d'Uissel et de plusieurs autres. Tous les
quatre possédaient une portion des talents dont la
réunion était nécessaire alors pour faire un poëte.
Gui composait des chansons d'amour, mais nulle
autre sorte de pièces, et n'était ni musicien ni chan-
teur. Ses deux frères ne composaient non plus que
dans un seul genre , que des tensons qu'ils ne pou-
vaient ni mettre en musique ni chanter. C'était le
quatrième, le cousin qui, ne faisant point de vers,
mettait en musique et chantait ceux des trois frères.
Ainsi c'étaient quatre individus distincts qui for-
maient par leur réunion un seul troubadour; et ce
troubadour était à peine complet.
Je ne citerai des pièces de Gui d'Uissel qu'un seul
couplet, mais assez curieux, dans lequel l'auteur
explique pourquoi il n'a pas composé autant de
chansons amoureuses qu'il l'aurait voulu.
(( Je ferais, dit-il, plus souvent des chansons; mais
)) je m'ennuie d'avoir toujours à dire que je pleure
» et soupire d'amour; car tout le monde en sait dire
» autant. Je voudrais avec des airs agréables, des
» vers nouveaux; mais je ne trouve rien qui n'ait été
» déjà dit. Comment ferai-je donc pour prier mon
» amie? Je dirai les mêmes choses d'une autre fa-
» çon, et je ferai paraître ainsi mon chant nou-
» veau» »
Gui d'Uissel disait là fort naïvement ce que fai-
saient la plupart des troubadours sans le dire. Mais
kk niSTOIUE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
il faut en admirer d'autant plus le petit nombre
de ceux qui ont eu assez de talent ou d'individua-
lité de caractère pour varier un peu un thème si
simple.
Peirols est le quatrième des troubadours distin-
gués, contemporains de Bernard de Ventadour. Mais
je puis me dispenser d'en parler ici, devant rappor-
ter ailleurs des pièces de lui fort gracieuses. Il ne
me reste donc plus qu'à dire un mot de Gancelm
Faydit.
C'est un des troubadours dont nous avons le plus
de pièces. Ces pièces sont, pour la plupart, fort tra-
vaillées, et d'un travail habituellement élégant, par-
fois achevé. Mais rien n'y est inspiré, rien n'y part
d'un sentiment propre : tout y est imitation et cal-
cul. Ce que les traditions provençales rapportent de
l'effet de ces pièces sur les contemporains est assez
remarquable. « Gancelm Faydit, disent-elles, alla
vingt ans par le monde, sans que ses chansons ni
lui fussent agréés et bien accueillis. » C'est une
preuve que le public des troubadours faisait entre
leurs poésies des distinctions plus fines que celles
que nous pourrions y faire aujourd'hui ; et il y au-
rait bien d'autres faits à citer à l'appui de cette ob-
servation. On a, par exemple, d'un troubadour
nommé Dendes de Prades, plusieurs pièces amou-
reuses que des juges modernes seraient tentés de
placer parmi les plus agréables. Or voici ce qu'en di-
saient les juges du temps :
« Ses chansons ne mouvaient point d'amour; c'est
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. k^
pour cela qu'elles ne plurent point dans le monde :
elles ne furent point chantées. »
Arnaud de Marveil. Le groupe de troubadours
dont je viens de parler appartient à la portion sep-
tentrionale des pays de langue provençale , à l'Au-
vergne et au Limousin, contrées que les habitants
de la Provence proprement dite, ceux des bords de
la Garonne , et des plaines entre les Cévennes et la
Méditerranée, désignaient, à ce qu'il semble, parla
dénominalion d'ultramontaines, dénomination juste
et claire relativement à eux.
Bien que les plus anciens troubadours connus se
rangent incontestablement dans ce groupe, ce n'était
cependant point dans ces contrées qu'avait com-
mencé la poésie chevaleresque. Cetle poésie n'était
là qu'une poésie adoptive, qu'une poésie apprise,
née plus au midi, plus près des bords de la Méditer-
ranée et des Pyrénées. C'est une question sur la-
quelle je reviendrai peut-être, et dont il n'y a point
d'inconvénient à faire en ce moment abstraction.
Ce qui est indubitable, c'est qu'il y eut de bonne
heure, dans les pays qui furent depuis le bas Lan-
guedoc, plusieurs écoles de poésie provençale, dont
celle de Toulouse est la première connue. Giraud le
Roux, ce chevalier troubadour que j'ai désigné pré-
cédemment comme l'un des troubadours qui com-
posèrent des vers dans la première moitié du dou-
zième siècle, entre l'époque du comte de Poitiers et
celle de Bernard de Ventadour, Giraud le Roux,
46 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
dis-je, appartient à celte école; il en est le plus an-
cien élève connu, mais non le fondateur.
Sans compter ces diverses écoles, et sans chercher
à les distinguer entre elles, on peut très-convenable-
ment former un groupe particulier des troubadours
qui s'y formèrent dans la seconde moitié du dou-
zième siècle; et dans ce groupe je crois pouvoir com-
prendre Arnaud de Marveil, quoiqu'il fût né outre
Gironde, puisqu'il passa la plus grande partie de sa
vie dans le bas Languedoc , qu'il y mourut , et y
composa tout ce que l'on connaît de lui. C'est celui
des troubadours de cette époque et de cette partie
du Midi, dans les compositions duquel on trouve le
plus de sentiment, de douceur et d'élégance.
Arnaud était de Marveil, château de l'évéché de
Périgord. Bien que né dans une condition obscure
et dans la pauvreté, il avait reçu toute l'éducation
que l'on pouvait recevoir alors, et appris le latin.
Entré par là dans la profession de clerc, il y passa
quelque temps; mais à la fin fatigué du malaise et
peut-être de l'obscurité dans laquelle il végétait, il
résolut de se livrer à la culture de la poésie , et se
mit à courir le monde, en quête de fortune et d'a-
ventures.
Il avait déjà parcouru maints pays et visité maints
châteaux, lorsque sa bonne ou mauvaise étoile l'a-
mena à la cour de Rogers, surnommé Taillefer, vi-
comte de Beziers, le père de celui que le comte de
Montfort fit si indignement périr au début de l'hor-
rible guerre des Albigeois. Rogers était un vaillant
HISTOmE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 47
chevalier, à la cour duquel tout le monde se piquait
d'élégance et de galanterie. Il avait épousé en 1171,
Adélaïde, fille de Raymond V, comte de Toulouse, à
qui on donnait le titre de comtesse de Burlatz, parce
qu'elle était née dans le château de ce nom.
Arnaud entra au service de la comtesse, mais on
ne voit pas bien en quelle qualité. Son biographe
dit qu'il chantait et lisait bien le roman, paroles
dont je ne vois point le sens précis, mais qui sem-
blent signifier quelque chose d'étranger à la condi-
tion et à la profession de jongleur ou de troubadour.
Ce ne fut cependant que par ses poésies qu'il se dis-
tingua à la cour de Beziers. Devenu amoureux et
très-sérieusement amoureux de la comtesse, il com-
posa sur elle diverses pièces remarquables par la
grâce et la tendresse. Mais en cela, bien difî'érent des
autres troubadours, il n'osait ni s'avouer l'auteur de
ces pièces, ni dire à la comtesse que c'était pour l'a-
mour d'elle qu'il les avait faites : il les donnait pour
l'œuvre d'un poëte inconnu , et jouissait en silence
du plaisir avec lequel tout le monde les écoutait.
Dans ce qui nous reste des pièces d'Arnaud , on
démêle assez aisément quelques-unes de celles qu'il
composa dans cette première période de ses amours.
Voici deux stances d'une qui marque assez bien sa
situation, mais dans laquelle son talent poétique
n'est pas encore pleinement développé :
« Belle et plaisante dame, votre grande beauté,
» votre fraîche couleur, vos perfections et vos cour-
» toises qualités me donnent le savoir et le besoin
48 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» de chanter. Mais ma grande frayeur et mon émoi
» m'empêchent de dire que c'est de vous que je
)) chante; et j'ignore ce qui me reviendra de mes
)) chants, si c'est du bien, si c'est du mal.
» Oui, dame, je vous aime en secret; personne
» ne le sait, si ce n'est l'amour et moi. Vous même
» l'ignorez; et puisque je n'ose rien vous dire en
» cachette, je vous parlerai du moins dans mes
» chansons. »
Enhardi par le succès de ces chansons , Arnaud
de Marveil ne put résister à la tentation de courir,
sous son nom propre et en personne, le reste de l'a-
veniure. Il composa pour la comtesse un nouveau
chant, aussi passionné que les autres, et dont il s'a-
voua l'auteur. C'était se déclarer l'auteur de tous les
précédents. Malgré une certaine délicatesse assez
naïve de sentiment et d'expression, ce nouveau chant
est encore assez médiocre ; et je n'aurais rien à en
dire, s'il n'avait fait époque dans la vie de notre
troubadour. En voici les trois premiers couplets :
c'est plus qu'il ne faut pour en donner l'idée.
« Noble dame, votre franche valeur que je ne puis
» oublier, votre façon de regarder et de sourire, vos
» beaux semblants , me font , mieux que je ne sais
» dire, soupirer du fond du cœur; et si bonté et
» merci ne vous disent rien pour moi, je sais qu'il
» me faut mourir.
» Je vous aime sans fausseté, sans tromperie, sans
» inconstance; je vous aime au delà de ce qu'il est
» possible d'imaginer. C'est l'unique chose que je
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. h9
» puisse faire contre votre vouloir. Oh ! dame de mes
» désirs, si en cela je vous parais faillir, pardonnez-
» moi cette faute.
y> C'est avec une grande crainte que je vous aime;
» et je n'ose vous prier de rien. Mieux cependant
» vaut honorer un homme obscur , sachant plaire ,
» sachant reconnaître l'honneur qu'on lui fait , et
» cacher les biens d'amour, qu'un grand personnage
» déplaisant et ingrat, qui pense que tout le monde
» lui doit obéir. »
La comtesse de Burlatz , non-seulement ne fut
point offensée de la révélation du troubadour; mais
d'après la biographie de ce dernier, dont je ne puis
mieux faire que de reproduire les naïves paroles,
« elle écouta ses prières, les accueillit et les agréa ;
elle le mit en harnais (c'est-à-dire lui donna de beaux
vêtements et des chevaux), et l'encouragea à trouver
et à chanter d'elle. »
Le plus grand nombre des pièces que l'on a d'Ar-
naud de Marveil fut composé dans cette situation ,
qui lui permettait d'aspirer, de désir en désir et de
prière en prière, aux plus hautes faveurs qu'il fût per-
mis à une dame d'accorder à son ami; et cette pro-
gression de l'amour chevaleresque est assez bien mar-
quée dans les pièces dont il s'agit.
Les premières ne sont encore que l'expression de
l'amour timide, manifestant à peine un peu d'espoir
• à travers tous ses désirs. J'en choisirai quelques pas-
sages, me décidant, comme à l'ordinaire, moins pour
les plus beaux en eux-mêmes, que pour ceux qui se
II. 4
50 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
prêtent le plus à la traduction. Les trois stances sui-
vantes appartiennent à une pièce qui suivit de près
celle dont je viens de donner le début.
(( De même que les poissons ont leur vie dans
» l'eau, moi j'ai la mienne et l'aurai toujours dans
» l'amour. Amour m'a fait choisir une dame par la-
» quelle je vis heureux , sans autre bien que l'at-
» tente. Elle est de si haute valeur, que je ne puis
» dire si j'en ai plus d'orgueil ou plus de honte : ce
» sont deux choses que l'amour a unies en moi^ et
» si bien que mesure et raison n'y perdent rien.
» Belle dame, vous que guident joie et jeunesse ,
» ne dussiez-vous m'aimer jamais, je vous aimerai
» toujours; c'est l'amour qui le veut, et je ne puis lui
» résister : c'est l'amour qui, sachant que je vous
» sers de cœur vrai, m'enseigne une manière de
» jouir de vous. Je vous touche, je vous embrasse,
» je vous presse de baisers en pensée ; et cette jouis-
» sance m'est douce et bonne : nul jaloux ne peut
» me l'enlever.
» Bonne dame, accomplie de toute chose, vous
» surpassez tellement les meilleures que je sache,
» qu'avec vous j'aime mieux désirer et languir, qu'a-
» voir d'une autre tout ce qui est dû à un ami. Je me
» contente de cela, tant je crains de ne pas obtenir
» plus. Je n'en désespère cependant par tout à fait;
» carj'ai vu plusieurs fois, dans de puissantes cours,
» le pauvre comblé de dons magnifiques. »
Yoici quelques couplets d'une autre pièce d'Ar-
naud, très-gracieusement versifiée, et remarquable
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 61
comme l'une des premières où commence à paraître
ce goût d'antithèses qui devint, un peu plus tard,
dominant dans la poésie provençale , d'où il passa
dans la poésie italienne. et la poésie catalane.
a Dame, vous me pressez tellement, vous etamour,
)) que je n'ose vous aimer, ni ne puis m'en défendre.
w L'un me pousse, l'autre m'arrête; l'un m'enhardit,
» l'autre m'intimide. Je n'ose vous prier de joie ni
» de bien ; semblable au guerrier blessé à mourir, et
» qui se sachant mort, combat cependant encore, je
» vous crie merci d'un cœur désespéré.
» Que votre haute valeur ne me soit pas funeste,
» à moi qui l'ai célébrée , exaltée de mon mieux.
» iDès le premier instant où je vous ai vue, j'ai mis
» tout mon savoir et tout mon pouvoir à accroître
» votre renommée ; de vous j'ai fait parler et écou-
» ter en maint bon lieu ; et s'il vous plaisait de m'être
» un peu reconnaissante, je ne demanderais rien au
» delà de votre amitié.
)) Voulez-vous savoir tous les torts, tous les griefs,
» dont vous pouvez m' accuser et vous plaindre?
» C'est d'avoir été plus charmé, plus ravi de vous ,
» que de nulle autre chose au monde ; c'est de vous
». avoir reconnue et distinguée pour la meilleure et la
» plus belle. Voilà tout mon tort, tout ce dont vous
» pouvez m' accuser.
» Votre gracieuse personne, votre fraîche couleur,
» votre douce manière de regarder, me forcent à
» vous désirer et vous aimer, tout en désespérant.
» Je sais bien que je fais chose folle ; mais quand je
52 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» considère ce que vous êtes, j'oublie la folie : je ne
)) vois plus que l'honneur : je laisse là ma raison, et
» je suis mon désir. »
Il y a, dans le ton général et dans plusieurs traits
de cette pièce, quelque chose qui rappelle un peu
Pétrarque, et qui porterait à présumer que celui-ci
avaitfait une étude particulière de notre troubadour.
Pétrarque parle en effet d'Arnaud de Marveil , et le
met parmi les plus fameux troubadours, mais ce-
pendant au-dessous d'Arnaud Daniel, dont il le dis-
tingue par l'expression du moins fameux Arnaud. Pé-
trarque faisait là une distinction qu'il ne faut pas
prendre à la rigueur. Un troubadour qui le rappelle
de temps à autre est à coup sur bien supérieur au
dur et sec Arnaud Daniel.
Les échantillons que je viens d'extraire des meil-
leures pièces d'Arnaud de Marveil suffiront pour en
donner quelque idée. Je ne citerai plus des autres
que de courts passages qui achèveront de marquer
la progression de ses sentiments et les principaux
incidents de sa vie amoureuse.
Voici, par exemple, un endroit oii il prie formel-
lement sa dame de le prendre pour serviteur, en re-
cevant son hommage selon le cérémonial accoutumé
qui, comme on l'a vu plus haut, était précisément
et de tout point celui du vasselage féodal.
« 0 vous, la plus belle qui naquitjamais au monde,
» l'espoir que j'ai de vous m'est si plaisant et si
» doux, que je ne puis tourner mon cœur ailleurs.
>• Mais il serait bien temps que je vous appelle sei-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 53
» gneur, et que, les mains humblement jointes de-
» vaut vous , vous daignassiez me recevoir pour
» homme, de la même manière qu'un bon seigneur
» daigne accueillir son vassal. »
Entre les divers passages de diverses pièces qui
prouvent que la prière d'Arnaud avait été accueillie,
et que sa belle comtesse l'avait pris pour serviteur ,
et le traitait parfois avec tendresse, je n'en citerai
que deux. Le premier se borne à un couplet de neuf
vers qui sont peut-être les plus vifs et les plus bril-
lants d'Arnaud. C'est dire d'avance qu'ils sont in-
traduisibles : en voici l'ombre.
« Quand ma dame me parle et me regarde, l'éclat
» de ses yeux et la douceur de son haleine pénè-
» trent ensemble dans mon cœur ; et il m'en vient
» sur les lèvres un délice tel que je reconnais qu'il
» ne peut venir de ma nature ; il ne peut naître que
» de l'amour qui a fixé sa demeure dans mon cœur.»
Le second passage est moins poétique, mais plus
positif et plus clair que le premier.
« Belle dame, bien me tuâtes-vous le jour où vous
» me donnâtes un baiser, qui a laissé dans mon
» cœur un trouble éternel. Mais bien fol ai-je été,
» moi, quand je me suis vanté de ce baiser; et je
» mériterais d'être tiré à chevaux. 0 doux objet !
» merci pour ce coupable. Remettez-moi en joie et
» en espoir; car je ne serai plus rien au monde jus-
» qu'au jour où je pourrai vous servir de nouveau.»
Arnaud obtint son pardon et continua à faire, sur
les moindres incidents de son amour pour la com-
54» HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tesse deBeziers, des poésies toujours bien accueillies,
et toujours pleines de traits agréables. Mais il y
avait, dans un bonbeur comme le sien, quelque
chose de trop fragile et de trop aventuré pour du-
rer longtemps.
Le vicomte de Beziers était en relation intime d'af-
faires et d'amitié avec Alphonse P^ roi d'Aragon,
qui lui fit plusieurs visites, soit à Beziers, soit à Caiv
cassonne. Dans le cours de ces visites, Alphonse de-
vint amoureux de la comtesse, et s'apercevant de la*
tendre bienveillance qu'elle avait pour Arnaud, il en:
fut jaloux et fit tant par ses prières et par ses in-
trigues, qu'il la décida à donner congé au pauvre
troubadour et à lui interdire de h célébrer désor-
mais dans ses vers.
Lorsque Arnaud de Marveil entendit le congé
(dit son ancien biographe), il fut dolent par-dessus
toutes douleurs, et comme un homme désespéré,, il
quitta la comtesse et sa cour et sa retira auprès de
Guillaume de Montpellier , qui était son ami et son
seigneur, et demeura longtemps avec lui. Là il se
plaignit et pleura beaucoup et fit la chanson qui dit^:
Bien douces étaient mes pensées.
Cette chanson est une de celles qui nous restent
d'Arnaud ; mais ce n'est pas une de ses meilleures-.
Le troubadour y assure, en termes assez vulgaires,,
sa belle comtesse qu'il ne peut cesser de l'aimer, de
la célébrer, et^la conjure de lui permettre de reve-
nir auprès d'elle. Il paraît qu'elle n'en fit. rien, et
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇACE. 55
que notre troubadour mourut inconsolable et jeune
encore, à Montpellier ou aux environs, dans quel-
qu'un des châteaux de Guillaume.
Arnaud de Marveil est du très-petit nombre des
troubadours connus pour n'avoir aimé et chanté
qu'une seule dame; et cette unité d'objet donnerait
un intérêt de plus à ses poésies, si on les avait
toutes, ou si l'on parvenait seulement à ranger celles
qui restent dans l'ordre où elles ont été produites.
La douceur et une correction élégante font le carac-
tère principal de ses poésies.
Au nombre des troubadours les plus originaux et
les plus distingués qui fleurirent, avec Arnaud de
Marveil , dans les pays soumis à la domination des
comtes de Toulouse, je comprends Raymond de Mi-
mval, Pierre Vidal de Toulouse, Guillaume de Ca-
beslaing, si fameux par sa tragique histoire, et Hugues
Brunet ou Brunec de Rhodez. Entre leurs pièces, il
s'en trouve quelques-unes de fort piquantes par le
sujet, et d'autres où il y a de beaux traits de poé-
sie; mais l'e^ace me manque pour les faire con-
naitre. Je regrette surtout de ne pouvoir rapporter
ce qui est connu de la vie de ces troubadours , plus
})oétique encore que leurs poésies, et, précieuse pour
l'histoire de la société au milieu de laquelle ils vi-
vaient Le seul de ces quatre irouoaaours au sujet
dttiqjuel je croie pouvoir dire quelque chose, c'est
Brunet; non qu'il soit plus intéressant ou plus re-
marquable que les trois autres, mais simplement
56 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
parce qu'il est celui dont on a le moins d'ouvrages,
et dont on connaît le moins la vie.
Hugues Brunet était un personnage instruit et
lettré, un clerc de Rhodezqui, comme tant d'autres
clercs, se fit troubadour et jongleur. Il fréquenta
diverses cours, mais vécut principalement à celle de
Rhodez. Il aima quelque temps une dame d'Aurillac
qui eut d'abord l'air de se plaire à ses vers, mais finit
par lui donner congé. Brunet n'était pas de ceux
qui faisaient semblant d'aimer, il aimait, et du cha-
grin qu'il eut des rigueurs de sa dame, il entra dans
un monastère de chartreux et y mourut.
On n'a de lui que sept ou huit pièces, où l'on
trouve des choses gracieuses assez vivement expri-
mées, mais remarquables surtout, dans l'histoire de
la poésie provençale, comme étant des premières où
l'on trouve le langage amoureux des troubadours
modifié dans un sens dont je voudrais donner quel-
que idée. Les émotions, les impressions de l'amour
y sont décrites, pour ainsi dire , physiquement et
comme personnifiées. Quelques courtes citations
feront mieux comprendre ce que je veux dire. Voici
d'abord trois couplets d'une pièce où il se plaint,
comme à l'ordinaire, des rigueurs de sa dame.
« Lorsque l'amour vint assaillir mon cœur, au
» commencement, ma dame me dit, elle me fit espé-
» rer qu'elle partagerait avec moi le désir amoureux ;
» mais large est maintenant ma part des peines, et
» petite celle des biens.
» Eh! que voulaient donc me dire ses yeux? Que
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 57
» me demandaient-ils, puisqu'elle ne comprend pas
» mon tourment, qu'elle ne répond pas à mes prières?
» Ses regards me furent bien perfides messagers; et
» par Christ, si je l'avais soupçonné, je ne leur au-
» rais pas ouverl mon cœur.
» Maintenant ils n'en veulent plus sortir pour rieu
» au monde ; et chaque fois que je reconquiers ma
)) pensée pour la porter ailleurs, l'amour, dans toute
» sa puissance, s'avance pour la saisir de nouveau ; il
» anéantit mes résolutions et me remet en sa voie. »
Le caractère que j'ai voulu signaler, dans les
pièces de Hugues de Rhodez, est encore plus marqué
dans le couplet suiv-ant, qui est le premier d'une
autre pièce.
«■ Un trouble s'émeut doucement dans mon cœur,
» qui me promet joie et me donnera douleur. Par
» trop bien m'a-t-il su frapper de sa lance amour,
» lequel est un esprit courtois, qui ne se laisse jamais
» voir que par semblants, qui s'élance doucement
» d'œil en œil, de l'œil dans le cœur, du cœur dans
» la pensée. »
C'est dans cette même pièce que se rencontre un
trait qui exprime une chose fort commune avec une
recherche d'une hardiesse singulière. ^< Que ma dame,
» dit-il, se souvienne de moi dans son cœur : le reste
» je l'attendrai, pourvu seulement que les regards
» et les soupirs s'entre-baisent, afln que l'amoureux
')) désir ne se rebute pas. »
Il y a beaucoup d'apparence, et il est bon de ne
pas l'oublier, que la passion qui s'exprimait de la
5i HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
sorte était une passion sérieuse et profonde. Le gé-
nie et le talent n'inventent jamais de pareilles choses ;
mais là où ils les trouvent inventées, ils s y prennent
et s'y accommodent.
Raimbaud de Vaqueiras. — Parmi les troubadours
qoe j'ai nommés jusqu'à présent comme s'étant
illustrés dans les genres de la poésie provençale con-
sacrés à la galanterie chevaleresque , aucun n'appar-
tient à la Provence proprement dite, qui comprenait
alors tout l'espace de l'Isère à la mer, et du Rhône
aux Alpes. Des troubadours de cette contrée, je for-
merai un troisième groupe, en tête duquel me pa-
raît devoir être placé Raimbaud de Vaqueiras comme
le plus distingué par l'originalité et le talent.
Raimbaud de Vaqueiras esl un des troubadours qui,
par leur renommée poétique, s'élevèrent aux hon-
neurs de la chevalerie, et dont la vie fut partagée entre
la guerre et l'amour. Il naquit à Vaqueiras, village
agréablement situé au voisinage d'Orange. Il était fils
d'un chevalier, mais d'un chevalier idiot et pauvre,
avec lequel son sort ne fut guère différent de celui
d'un orphelin. Se sentant du goût pour la poésie, il
embrassa la profession de jongleur, qui en était l'ap-^
prentissage presque obligé, et se rendit à Orange, à la
cour de Guillaume deRaux, prince de cette ville.
Guillaume se fit son patron, et le mit en honneur et
en vogue dans toutes les eours de Provence.
Déjà célèbre en deçà des Alpes, Raimbaud résolut
d€ chercher fortune en Piémont, et se présenta à la
IMSTO^Hili DE LA POBSIB PnOVRNÇALE. 59
cour du marquis Boniface de Montferrat, un des sei-
gneurs du midi de l'Europe qui firent le plus parler
d'eux. Boniiateraccueillit trè-favorablement, le fit
chevalier, et l'attacha, en cettequahlé,.à son service.
Il avait une sœur nommée Béatrix, qui passait pour
aimable et belle, et n'était point encore alors mariée.
Baimbaud en devint amoureux, la célébra dans ses
vers, sous le nom poétique de beau chevalier, et l'on
crut, ajoute un des vieux biographes du troubadour^
qu'elle lui voulait du bien par amour.
Un autre biographe donne quelques détails sur la
manière dont s'engagea la liaison de Béatrix et de
Raimbaud; et son récit est si plein de grâce, il
peint si bien les mœurs des hautes classes féodales
du 31idi, à cette époque, que je crois pouvoir céder
à la tentation d'en traduire littéralement une partie
(( Devenu amoureux de madame Béatrix, dit l'an-
» cien auteur provençal, Raimbaud beaucoup l'aima
» et la désira, prenant bien garde que la chose ne
)) fût sue; si bien qu'il la mit en grande estime, et
» lui gagna maints amis et maintes amies. Elle lui
» faisait très-honorable accueil : mais lui se mourait
» de désir et de crainte, n'osant pas la prier d'amour,
») ni faire paraître qu'il avait mis- son cœur en elle,^
» Cependant, comme un liomme pressé d'amour, il
» lui dit (un jour) qu'il aimait une dame de grande
» valeur, qu'il jouissait familièrement de sa compa-
» gnie, mais qu'il n'osait ni lui montrer qu'ill'aimait,
» ni la prier d'amour, tant il craignait sa grande
» valeur. Et il la pria, pour Dieu, de loi donner
60 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» conseil , et de lui dire s'il devait montrer à la dame
» son cœur et son désir , ou mourir aimant et se
» taisant.
» Et cette gentille dame, ma dame Béatrix, qui
» s'était déjà bien aperçue que Raimbaud mourait
» pour elle languissant et désirant , quand elle en-
» tendit ses paroles et connut sa pensée , fut touchée
» de pitié et d'amour, et lui dit : «Bien convient-il,
» Raimbaud, que tout fidèle ami qui aime une noble
» dame , craigne de lui montrer son amour. Mais
» plutôt que de mourir, je lui conseille de parler,
» et de prier la dame de le prendre pour serviteur
» et pour ami. Et je vous assure bien que, si elle est
» sage et courtoise, elle ne tiendra point la demande
» à mal ni à déshonneur, et qu'au contraire, elle
)) tiendra celui qui l'aura faite pour meilleur homme.
» Je vous conseille donc de dire à la dame que vous
» aimez, votre cœur, et le désir que vous avez d'elle;
» et de la prier de vous prendre pour son chevalier.
» Tel que vous êtes, il n'y a dame au monde qui ne
» vous retînt voloiîtiers pour chevalier et pour ser-
» viteur.
)) Raimbaud, quand il entendit le conseil et l'as-
» surance que dame Béatrix lui donnait, lui dit que
>i c'était elle qui était la dame qu'il aimait tant, et
» sur laquelle il avait demandé conseil. Et ma dame
» Béatrix lui dit de se tenir pour le bienvenu, qu'il
» n'avait qu'à s'efforcer de bien faire, de bien dire
» et de valoir, et qu'elle était disposée à le prendre
» pourchevalier et pourserviteur. Raimbaud s'efforça
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 61
» alors d'avancer en mérite tant qu'il put, et fit la
» chanson qui dit :
» Amour requiert maintenant de moi son tribut
» accoutumé. »)
Cette pièce, dont l'ancien biographe ne cite que
le premier vers, est une de celles qui restent de
Raimbaud de Yaqueiras ; on peut donc s'assurer
qu'elle ne répond pas par sa beauté à l'intérêt de
son motif, et l'on peut en dire autant de la plupart
des pièces composées en l'honneur de Béatrix : il y
a dans toutes de beaux vers, d'un tour énergique et
vif ; mais pour surmonter la monotonie du genre et
des exemples antérieurs, l'auteur s'est jeté dans des
accessoires pédantesques , étrangers au caractère et
à l'objet de toute poésie sentimentale.
Il y a un fait intéressant à noter dans la vie de
Raimbaud de Yaqueiras. Ce troubadour avait lu un
grand nombre de romans ou d'épopées chevale-
resques, dont il semble indiquer quelque part qu'il
possédait un recueil. Épris de cette lecture, il crut
faire merveille de parsemer ses chansons d'amour
d'allusions, parfois assez développées , aux héros de
ces romans et à leurs aventures. Il ne fit, il est vrai ,
en cela, que suivre l'exemple donné par des trou-
badours plus anciens : mais ce qui, dans ceux-ci,
n'était qu'un ornement, qu'un accessoire de leur
chants amoureux, semble l'objet principal des siens,
tant ils fourmillent de comparaisons, de similitudes,
de rapprochements tirés de l'action des romans poé-
tiques alors en vogue. C'est un défaut réel, mais un
im HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
défaut qui rend précieuses, pour l'bisloire de l'épo-
pée provençale, les compositions oîi il se trouve.
Celles de ses pièces galantes oii Raimbaud montre
le plus de talent, sont celles ou il exhale son dépit
sur ses fréquentes mésaventures en amour ; car il se
•brouilla et se raccommoda successivement, non-seu-
lement avec sa belle Béatrix, mais avec d'autres
dames; et l'on ne sait trop comment rapporter à
.ces brouilleries les diverses pièces dont elles furent
le sujet. Je me bornerai à traduire deux de ces pièces
dont le motif est suffisamment clair. Dans la pre-
mière, il expose le dessein oîi il est de se faire che-
valier errant, du dépit qu'il a de l'infidélité d'une
certaine dame, qui est peut-être une dame de Tor-
tone avec laquelle on sait qu'il avait eu des intrigues
et des querelles.
(( Ma dame et Amour ont beau m avoir faussé leur
» foi et mis à leur ban, ne croyez pas que j'en oublie
■)) de chanter, que j'en laisse déchoir mon honneur,
j» que j'en renonce à aucune poursuite glorieuse, ni
» que j'en passe les ports, comme je fis une fois.
» Galoper, trotter, sauter, courir, les veilles, les
j)ïpeines et les fatigues vont être désormais mes
» passe-temps. Armé de bois, de fer, d'acier, jebra-
« verai chaleur et froidure : les bois et les sentiers
» seront ma demeure; les sirventes et les descorts
M mes chants d'amour ; et je maintiendrai les faibles
» contre les forts.
» Néanmoins, ce serait un honneur, pour moi,
y> de trouver une noble dame, belle, avenante, et de
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 63
» haut prix , qui ne se fit pas un plaisir de mon
» mal, qui ne fût point volage ni crédule aux médi-
» saats, ne se fit pas prier trop longtemps; je
» m'accorderais volontiers à l'aimer, s'il lui plaisait :
» aimer ainsi me serait bon encore.
» Ma raison surmonte enfin la folie qui m'a pos-
» sédétoutun an, pour une infidèle de cœur bas. La
» gloire me plaît tant, qu'elle suffit pour me donner
» de la joie, et dissiper mon chagrin en dépit d'Amour,
» de ma dame et de mon faible cœur : je suis affran-
» chi de tous les trois, et j'apprendrai à noblement
)) agir sans eux.
» J'apprendrai à bien servir en guerre, parmi les
» empereurs et les rois, à faire parler de ma bra-
» voure, à bien faire de la lance et de l'épée. Vers
» Montferrat , ou ici, vers Forcalquier, je vivrai de
» guerre, comme un chef de bande. Puisqu'il ne me
» revient aucun bien de l'amour, je m'en dégage, et
» que le tort en soit à lui. »
La seconde pièce, composée à peu près dans le
même sentiment que la précédente, n'est ni moins
yive, ni moins harmonieuse d'expression, et plus cu-
rieuse peut-être encore en ce que l'on y voit mieux
combien, dans ses plus grands accès de dépit et de
chagrin amoureux, un chevalier respectait les idées
générales de son temps sur l'importance et la néces-
sité morales de l'amour. En voici les trois ou quatre
meilleurs couplets :
(( Un homme peut bien, s'il veut s'en donner la
» peine, être heureux et montei* en prix, sans amour :
64- HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» il n'a qu'à se garder de bassesse, et mettre tout
M son pouvoir à bien faire. Ainsi donc, bien qu'a-
» mour me faille, je persiste à faire aussi bien que je
» puis ; et, pour avoir perdu dame et amour, je ne
» veux point perdre prix ni valeur : sans dame et
» sans amour, je veux vivre preux et honoré ; je ne
» veux pas d'un mal en faire deux.
» Toutefois, si je renonce entièrement à l'amour,
)) je renonce, je le sais bien, au mieux de tout bien.
» L'amour améliore les meilleurs, et peut donner de
» la valeur aux plus mauvais. D'un lâche, il peut faire
» un brave, d'un grossier, un homme gracieux et
» courtois; il fait monter maint pauvre en puissance.
» Puis donc que l'amour a tant de vertu, j'aimerais
j) volontiers, moi, si envieux de mérite et d'honneur,
» j'aimerais, si j'étais aimé.
)) Néanmoins, laissons là l'amour ! l'amour se com-
» plaît plus à ôter qu'à donner ; il fait cent maux
» pour un bien; mille peines pour un plaisir, et ne
» donne jamais gloire sans traverses. Mais qu'il se
» gouverne comme bon lui semble ; je ne veux plus
» de ses ris ni de ses pleurs, de ses plaisirs ni de sa
» douleur. Ne soyons rien, ni méchant ni bon, et
» laissons là l'amour. »
Certes, l'homme qui disait de pareilles choses,
qui les disait il y a près de sept cents ans, et qui sur-
tout les disait en maître de l'artifice le plus délicat,
en vers pleins et sonores, parsemés çà et là d'heu-
reuses hardiesses de langage et de tournure, n'était
pas un poète vulgaire.
HISTOIRE DR LA POKSIK PROVENÇALE. 65
A dater du moment de son entrée au service du
marquis de Montferrat, la vie de Raimbaud de Ya-
queiras fut une vie très-active et très-agitée, partagée
presque également entre la poésie et la guerre, entre
les aventures d'amour et celles de chevalerie. Celles-
ci sont les mieux connues, comme se rattachant aux
actions du marquis de Montferrat. Brave, avide de
renommée, entreprenant et habile, ce seigneur joua
de son temps uji rôle fort au-dessus de sa puissance
matérielle.
En 1202, Thibaut, comte de Champagne, étant
mort au moment où il allait partir pour la Syrie, à
la tête d'une nombreuse armée de croisés, les barons
qui s'étaient rangés sous ses ordres furent obligés
d'élire un autre chef. Leur choix tomba sur le mar-
quis de Montferrat, qui accepta cet honneur et le
méritait. En 1204, les croisés se rendirent sous sa
conduite à Venise, où ils devaient s'embarquer sur
des vaisseaux de la république, avec des renforts
vénitiens.
On sait par quels singuhers accidents cette armée,
au lieu de se rendre en Syrie, se dirigea sur Constan-
tinople, la prit, s'empara de tout l'empire grec, et
s'en partagea les provinces. Le marquis de .Mont-
ferrat eut, pour sa part, le royaume de Thessalo-
nique, où il s'établit aussitôt, et d'où, se portant sur
la Grèce, il la conquit tout entière.
Raimbaud de Vaqueiras, qui avait suivi le mar-
quis, le servit fidèb;ment en toute rencontre et dans
toutes ses guerres, rt en ohlint pour récompense un
II. 5
66 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
vaste et riche fief dans le nouveau royaume, et de-
vint de la sorte rapidement de pauvre chevalier,
puissant seigneur.
Il y avait, dans cette position nouvelle, de quoi
satisfaire l'amour de gloire et la vanité chevaleresque
de Raimbaud. Cependant, jeté si loin de sa terre na-
tale, dans un état de choses périlleux si différent de
celui auquel il était accoutumé, au milieu d'hommes
dont il ne connaissait ni la langue ni les mœurs, il
ne pouvait se défendre de regretter la Provence et
ritalie, et de repasser mélancoliquement dans sa mé-
moire les jours trop tôt écoulés dans les cours ga-
lantes de ces deux contrées; bien venu, bien accueilli,
admiré partout où l'avait précédé la renommée de
ses chants. 11 se rappelait surtout ses amours; elles
lui revenaient comme pêle-mêle à la pensée , aussi
vives que jamais, et parmi tous ces tendres souve--
nirs , dominait celui de son beau chevalier, de cette
aimable Béatrix dont la tendresse et l'indulgence
avaient été son premier encouragement à la gloire.
C'était une disposition de cœur toute poétique, et
il paraît qu'elle lui inspira en effet diverses pièces
de vers aujourd'hui perdues, à l'exception d'une seule
qui en est d'autant plus curieuse. Je vais la traduire
en entier, bien qu'un peu longue. L'intérêt histo-
rique en relève encore l'intérêt poétique.
« Hiver ni printemps, temps serein ni feuille en
» garrigues, n'ont plus rien qui m'agrée. Mes bonnes
» aventures me semblent infortunes, et mes plus
» grands plaisirs douleurs. Tout mon loisir est fa-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 67
» tigue, toute mon attente désespoir. Amour et don-
» noi me maintenaient plus joyeux que poisson dans
» l'eau; mais depuis que, semblable à un homme
» exilé et proscrit, j'ai fait divorce avec l'amour,
» toute autre vie me semble une mort, toute autre
» jouissance une peine.
» J'ai tout perdu d'amour, la fleur et le doux fruit,
» l'épi et le grain ; mes vers gracieux me le donnaient
» autrefois ; ils me donnaient de plus la gloire : ils
» me faisaient compter parmi les preux. De si haut,
» il me faut déchoir. Ah! sans la crainte de paraître
» lâche, je me serais éteint plus vite que nulle
» flamme, j'aurais laissé là tout beau faire et tout
>i beau dire; j'aurais renoncé à tout noble projet, le
>) jour oii je perdis les biens d'amour.
» Mais, si triste et si morne que je sois, je ne veux
» point donner à mes ennemis le plaisir de me voir
» oublier gloire et valeur. Je puis encore nuire, je puis
» encore servir ; et tout chagrin que je suis ici, entre
» les Latins et les Grecs, je sais paraître content. Le
» marquis, qui me ceignit l'épée, guerroie avec les
» Turcs et les Bulgares, et depuis que le monde fut
» créé, jamais peuple ne fit si beaux exploits que nous .
» J'entends, je vois tous les jours belles armes,
» bons hommes d'armes, machines de guerre; j'en-
« tends et vois gagner des batailles, assiéger des
» villes, renverser des tours, abattre des murailles
)) anciennes, des murailles nouvelles. Mais je ne vois
» rien qui me serve contre l'amour. Sur beau des-
» trier, en riche armure, je vais, je cours de tous
r>8 HISTOIRE DK LA POÉSIE PROVENÇALE.
» côtés, en quête de combats, d'assauts et de guerres :
» partout je triomphe et m'élève en pouvoir ; mais
» depuis que j'ai perdu la joie d'amour, le monde
» entier ne me paraît qu'un désert, et je ne me con-
» sole plus à chanter,
«Jamais Alexandre, ni Charlemagne, ni le roi
» Louis, ne tinrent si belle cour que nous ; jamais
» Roland ni ses compagnons ne conquirent si vail-
» lamment un si grand empire que nous. Nous avons
» relevé noire loi; nous avons fait un empereur et
» des rois. Nous avons bâti des forteresses contre les
» Turcs et les Arabes, et de Brindes au canal Saint-
» Georges nous avons ouvert tous les chemins ei
» tous les ports.
» Mais à quoi me servent les conquêtes et le pou-
» voir? Ah ! je me sentais bien plus puissant quand
» j'aimais et étais aimé; quand mon cœur était exalté
» d'amour. J'ai de vastes terres, j'ai de grands biens,
» mais pas une seule jouissance, et mon chagrin
» s'accroît avec ma seigneurie. C'en est fait; j'ai
» perdu mon beau chevaUer, et sans lui, il n'y a plus
» ni bien ni joie pour moi. »
Il y avait dans ces vers une sorte de pressentiment
du sort qui attendait Raimbaud de Vaqueiras en
Romanie. Il ne devait plus revoir la Provence, ni
l'Italie, ni son beau chevalier. Il fut tué dans quel-
qu'un des combats que les croisés latins perdirent
contre les Turcs et les Bulgares, ou contre les Grecs
insurgés, peut-être dans celui où périt Boniface, le
marquis de Montferrat, en 1207.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 69
De toutes les contrées où lleurirent les troubadours,
la Provence proprement dite fut celle où il y en eut
le moins. Là, comme ailleurs sans doute, il était de
bon ton pour tout homme d'un certain rang, d'aimer
les vers et d'en faire, et la foule était grande de ceux
qui les aimaient et en faisaient. Ce sont les -trouba-
dours de profession, les hommes qui se sentaient ou
se croyaient une vocation spéciale pour cet art si
chéri de trouver, qui y furent plus rares qu'ailleurs.
J'en distingue à peine quatre ou cinq à grouper autour
de Raimbaud deVaqueiras, du moins comme auteur
de chants amoureux ; et sur ces quatre ou cinq, il n'y
en a qu'un qui mérite une mention particulière.
C'est Folquet de 31arseille, dont l'innocente renom-
mée comme poète se perd en quelque sorte dans
l'odieuse célébrité qu'il se fit comme évêque de Tou-
louse, durant la monstrueuse guerre des Albigeois.
Parmi les meilleurs troubadours il n'y en a peut-
être aucun qui surpasse Folquet de Marseille en dé-
licatesse d'esprit, en élégance et en artifice de dic-
tion. Mais on voit déjà poindre, à travers cette
élégance et cet artifice, des signes de décadence. A
la simplicité monotone, mais enthousiaste et sérieuse,
des premiers troubadours, on sent déjà succéder les
raffinements du mauvais goût, les prétentions du
bel esprit, la manière et les recherches d'un art qui
s'épuise, et qui, distrait du but, s'égare à la pour-
suite des moyens. Quelques citations feront aisément
sentir ce que je veux dire ; mais je dois auparavant
dire quelques mois de la vie de Folquet. 11 est eu-
70 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
rieux de considérer un instant, dans le troubadour
qui soupire les vers les plus ingénieux et les plus
tendres, l'évêque auxiliaire et complice de Montfort,
de cet impitoyable massacreur des populations du
Midi, albigeoises ou catholiques.
Folquet naquit à Marseille de 1160 à 1170. Son
père était un négociant génois retiré dans cette ville,
et qui lui laissa en mourant une fortune considérable.
Le vieux biographe de notre troubadour raconte son
entrée dans le monde en termes assez remarquables
et qui, bien qu'un peu vagues, annoncent déjà dans
le jeune poète un homme disposé à s'évertuer de son
mieux pour jouer un rôle dans le monde. « Folquet,
w dit-il, se montra avide d'honneur et de renommée ,
» et se mit à servir les puissants barons, allant, ve-
» nant, et briguant avec eux. »
Richard Cœur-de-lion, se rendant à Gênes, où il
devait s'embarquer pour la Syrie, fit un assez long
séjour à Marseille : Folquet en profita pour s'insi-
nuer dans ses bonnes grâces : il était déjà dès lors
en grande faveur auprès d'Alphonse II, roi d'Aragon,
d'Alphonse VII, roi de Castille, et de Raymond V,
comte de Toulouse. Mais ce fut surtout avec Rarral
de Baux, seigneur de Marseille, qu'il eut des rela-
tions intimes et suivies ; il vécut constamment à sa
cour, et ne la quitta que peu de temps avant de se
retirer du monde.
Barrai avait pour femme Azalaïs de Roche-Mar-
tine, et Folquet lui-même était marié. Mais nous
savons que, dans les mœurs provençales, il était
BISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 71
toujours beau d'aimer, et qu'il ne pouvait y avoir
d'amour que hors du mariage. Folquel choisit Aza-
laïs pour sa dame, et fît eu son honneur presque
tous les vers que l'on a de lui.
Ici les traditions provençales diffèrent entre elles.
Selon les unes, Folquet eut beau chanter et célébrer
la femme de son seigneur; il ne put, disent-elles,
jamais trouver merci, ni obtenir aucun bien en droit
d'amour. Selon les autres, Azalaïs n'aurait pas été $i
dure pour Folquet; elle lui aurait, il est vrai, donné
congé et retiré la permission de chanter d'elle, mais
c'aurait été de dépit de le voir trop aimable et trop
empressé auprès de Laure de Saint- Jorlan, sœur de
Dom Barrai, personne distinguée pour sa grâce et sa
beauté.
Folquet, désolé du congé de sa dame, cessa de
chanter, de faire des vers, de fréquenter le monde,
et au lieu de s'alléger, les motifs de sa tristesse ne
tardèrent pas à s'aggraver. Azalaïs mourut, et bientôt
après elle mourut aussi son époux Barrai de Baux.
Déjà étaient morts les rois Richard Cœur- de-lion,
Alphonse d'Aragon et le comte de Toulouse. Frappé
de tant de pertes qu'il avait faites coup sur coup, et
bien que jeune encore, déjà dégoûté du monde, il
s'en retira : il se fit moine au monastère de Toronet
en Provence, l'un de ceux de l'ordre de Cîteaux, et
en fut abbé en 1200.
Ce fut de là qu'il fut élevé, cinq ans après, au siège
épiscopal de Toulouse, qu'il occupa jusqu'en 1231,
année de sa mort. Je ne touche point à cette période
7'i HISTOIIIE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
de sa vie : elle est étrangère à mon sujet, et je m'en
félicite. Je n'ai plus qu'à donner quelques échan-
tillons de sa poésie ; cela est plus facile à citer et à
juger. Je choisis d'abord à dessein une de ces pièces
qui furent le plus admirées dans leur nouveauté. 11
n'est besoin, pour l'apprécier, d'aucun préliminaire
historique; il suffit de supposer que c'est l'une des
premières que Folquet composa pour Azalaïs de
Baux.
« Tant me plaît l'amoureuse pensée qui est venue
» se fixer dans mon cœur, que nulle autre pensée
» n'y peut plus trouver place, que nulle autre ne
» m'est agréable ni douce ; j'ai beau savoir que cette
» pensée me tuera, il me semble que c'est elle qui
» me fait vivre : f amour qui me captive à force de
» beaux semblants , allège mon martyre par le bien
» qu'il me promet, mais qu'il est trop lent à me
» donner.
» Tout ce que je fais, je le fais en vain, je le sais;
» mais qu'y puis-je, si l'amour veut me perdre en me
)) donnant un désir qui ne peut ni être vaincu ni
» vaincre ? c'est moi seul qui suis vaincu : les sou-
)) pirs me tuent peu à peu, puisque je n'ai point de
» secours de celle que j'aime et n'en espère point
» d'ailleurs, puisque je ne puis avoir d'autre amour.
» Bonne dame, souffrez, s'il vous plait, le bien que
» je vous veux, et alors les maux que j'endure ne
» pourront m'accabler ; il me semble qu'ils seront
» partagés entre nous. Ou bien, si vous voulez que
» j'aime ailleurs, défaites-vous de votre beauté, de
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 73
» votre doux rire, du charme qui m'ôte la raison, et
)) je pourrai alors me détacher de vous. »
Ce n'est là que la moitié de la pièce; mais c'est
plus qu'il n'en faut pour donner une idé(^ de la ten-
dance au bel esprit et à la finesse précieuse et ma-
niérée qui se manifestent déjà dans la poésie proven-
çale à l'époque de Folquet.
Il y a dans ce troubadour des pièces entières qui
nv sont que de longues et subtiles apostrophes à
l'amour. Voici la première stance d'une; elle peut
donner l'idée de toutes :
f( Grâce! amour, grâce! ne me faites pas mourir
» si souvent, puisque vous pouvez me tuer d'un seul
>i coup. Vous me faites vivre et mourir tout ensemble,
» et doublez ainsi mon martyre. Cependant, bien
» qu'à demi mort, je reste fidèle à votre service et
» le trouve encore mille fois préférable aux récom-
» penses que j'obtiendrais dans un autre. »
Tout cela est outre mesure affecté et recherché;
mais il est juste d'observer que Folquet ne l'est pas
loujours autant, môme dans ses pièces les plus tra-
vaillées, et il en a d'autres d'un ton plus vif et plus
léger, oii la grâce touche bien déjà à la manière, mais
ne s'y perd pas encore. Voici trois couplets d'une
petite pièce dans ce dernier genre, à laquelle il faut
de plus restituer, en idée, l'harmonie que je ne puis
lui conserver.
« Je voudrais que nul homme n'entendît le chaut
» des oiseaux, excepté celui (jui est amoureux. Rien
» ne me charme tant que les oiseaux par la cam-
74 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» pagne ; mais la dame à qui je suis dévoué me plaît
» plus que chansons, plus que l'redons, ni lais de
» Bretagne.
» Elle me plaît , elle me charme ; mais je n'y ai
» pas bonne aventure. Tout homme jouit avidement
» de ce qu'il a conquis avec peine. Mais que me vaut,
» à moi, d'avoir une dame et de l'aimer, si je ne lui
» agrée pas? faut-il donc l'aimer sans retour? Oh !
» oui, plutôt que de ne pas m'occuper d'elle.
» Grand bien me ferait à présent de la voir, si belle
» et si gracieuse! Quand je ne la vois pas, j'ai beau
» être dans mon pays, il me semble être loin, bien
» loin, en Espagne, perdu parmi les Sarrasins. Mais
» rien ne m'est bon d'elle que la vue ; je ne puis
» me vanter d'en avoir autre chose. »
Tels sont, parmi les troubadours, chantres de
Tamour chevaleresque, ceux que j'ai cru mériter le
plus d'être mentionnés ; mais ces poêles eurent des
émules dont il m'est impossible de ne pas dire en
passant quelques mots.
Ces émules sont des femmes. Non-seulement il y
eut, en provençal, des poétesses, des trouveresses,
comme on les appela; mais nous verrons, par la
suite, des genres particuhers de poésie provençale
dont la culture fut exclusivement ou principalement
réservée à ces trouveresses. De tous les genres de
cette poésie, les chants d'amour auraient dû, à ce
qu'il semble, être les derniers auxquels elles pou-
vaient être tentées de s'exercer. Pour elles, exprimer
l'amour qu'elles ressentaient, célébrer les chevaliers
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 75
qui avaient pu leur plaire, c'était descendre du rang
d'idoles à celui d'adoratrices, c'était soumellre la
beauté à la force, espèce de contre-sens dans les idées
chevaleresques. Mais toutes les femmes n'étaient pas
également disposées, ni également propres à jouer
le rôle de déesses; plusieurs se laissaient prendre à
l'amour avant de l'avoir inspiré, et pour l'inspirer,
recouraient au charme du talent poétique, si elles
l'avaient ou croyaient l'avoir.
Parmi les poésies des poètes provençaux, se trou-
vent des pièces d'une dizaine de femmes qui presque
toutes fleurirent dans la seconde moitié du douzième
siècle. Plusieurs furent de hautes et grandes dames,
telles que la comtesse de Provence, celle de Dié ,
Claire d'Anduse, Adélaïde de Porcairargues , dame
Capelloza, etc.
Quant au sujet et à la forme, les poésies de ces
dames ne diffèrent en rien de celles des troubadours,
et pourtant elles s'en distinguent au premier coup
d'œil. On y sent, à travers un style généralement
plus faible el plus négligé, quelque chose de plus
vrai, de plus naïf et de plus passionné. Les bornes
de ce chapitre me permettent à peine d'en citer un
ou deux passages ; ils feront nuance avec les précé-
dents sous le double rapport de la poésie et des
mœurs.
Voici deux couplets d'une pièce oii Claire d'An-
duse s'adresse à un chevalier inconnu, avec (jui des
ennemis ou des jaloux avaient essayé de la brouiller.
a Ceux qui me blâment et me défendent de vous
76 HlârOlKE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» aimer ne sauraient rendre mon cœur meilleur
» (pour vous), ni plus grand le doux désir que j'ai
» de vous. Il n'y a point d'homme, tant soit-il mon
» ennemi, que je n'aime si je l'entends parler bien
» de vous ; et celui qui en dit du mal ne peut plus ni
» dire ni foire chose qui me plaise.
» Ah! bel ami, ne craignez pas que mon cœur
» vous trompe jamais, ni que j'aie jamais un autre
» ami, y eût-il cent dames qui m'en priassent. x\mour,
» qui me tient votre captive, veut que je vous garde
» mon cœur en cachette : je vous le garde, et si je
» pouvais dérober aussi mon corps, tel qui l'a ne
» l'aurait jamais. >>
Je bornerai ici ces courtes notices sur les poètes
provençaux les plus distingués dans le genre qu'ils
nommaient mmOy chanson, qui était pour eux le
genre de poésie amoureuse le plus relevé, le genre
poétique par excellence. Mais cette même poésie a
d'autres côtés, d'autres genres plus variés et plus
populaires que ceux que j'ai montrés jusqu'à présent :
je tâcherai, dans le prochain chapitre;' de les tirer du
vague et de l'obscurité qui les enveloppent.
mSTOlBE DE I,A POÉSIE PROVENÇALE. 77
CHAPITRE XVIII.
POÉfilE LYRIQUE DES TROUBADOlTRS.
ni. — Genre populaire.
Dans ce quo j'ai dit jusqu'à présent de la poésie
amoureuse des troubadours, j'ai eu principalement
en vue d'indiquer ce que les plus distingués de ces
troubadours avaient tiré de plus original et de plus
poétique du système de galanterie chevaleresque, en
s'en tenant, d'un côté, à la rigueur du système, de
Vautre, à la forme lyrique pure, c'est-à-dire à l'expres-
sion de leurs propres sentiments, de leur propre in-
dividualité.
Mais il était impossible que l'imagination poé-
tique, si peu développée qu'on la suppose, ne se
trouvât pas gênée dans des limites aussi étroites, et
ne fît pas des efforts continus et en tout sens pour
les reculer ou les franchir.
Le tableau de ces efforts ferait la moitié de l'his-
toire du genre, et peut-être, selon notre manière ac-
tuelle de sentir et de juger, la moitié la plus agréable
et la plus intéressanle. J'ai déjà fait voir comment
le sentiment des bornes de cette poésie avait excité
des poètes ingénieux et d'une imagination délicate,
à éviter la monotonie par les subtilités maniérées
du mauvais goût et du bel esprit. Mais il est juste de
reconnaître que ce mémo sentiment agit aussi par
78 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
intervalles d'une manière plus heureuse ou plus
naturelle, et c'est des résultats divers de cette action
dont je voudrais maintenant donner quelque idée :
je voudrais montrer par quelle suite de modifica-
tions l'imagination provençale essaya de varier l'ex-
pression de l'amour chevaleresque.
De ces modifications, les unes portèrent sur la
forme poétique de cette expression, les autres sur le
fond même, sur la nature des sentiments et des idées.
Les premières, qui sont les plus nombreuses, sont
aussi celles qui tiennent de plus près à l'histoire delà
poésieamoureuse destroubadours,danslaquelle elles
formèrent comme autant de genres particuliers.
Las de la rigueur et des exigences de la forme
lyrique, quelques troubadours, pour exprimer leurs
sentiments, eurent l'idée bien simple de recourir au
dialogue. Ils se donnèrent un ou deux interlocuteurs,
qui étaient tantôt l'Amour, tantôt leur dame, parfois
l'un et l'autre ensemble. Il était fort difficile, dans le
système métrique des Provençaux, de donner au dia-
logue une allure vive et franche , et c'est peut-être là
la raison pour laquelle on ne trouve pas beaucoup de
pièces dialogu ées dans les manuscrits. C'est dommage,
du moins à en juger par celles que l'on a, qui sont pour
la plupart d'un tour aimable et gracieux. En voici
pour exemple une d'Aimeri Peguilhan, de Toulouse,
que j'abrégerai seulement de quelques vers. Le trou-
badour s'entretient d'abord avec sa dame, après quoi
il va se plaindre d'elle à l'Amour, de sorte qu'il y a
dans la pièce une ombre de mouvement dramatique.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 19
Dame, je suis pour vous en cruel tourment.
Seigneur, c est folie à vous, car je ne vous en sais nul gré.
Dame, au nom de Dieu, ayez merci de moi.
Seigneur, vos prières sont perdues avec moi.
Belle dame, je vous aime si tendrement!
Seigneur, et moi je vous hais plus que personne.
Dame, c'est pour cela que j'ai le cœur si triste.
Seigneur, et que je suis, moi, contente et joyeuse.
Dame, ma vie est pire que la mort.
Seigneur, j'en suis charmée, pourvu que ce ne soit pas ma faute.
Dame, je n'ai eu de vous que sujets de douleur.
Seigneur, voulez-vous que je vous aime par force?
Dame, un seul de vos regards me sauverait.
Seigneur, n'attendez de moi ni espoir ni consolation.
Dame, je m'en vais donc ailleurs crier merci?
• Seigneur, allez : qui vous retient?
Dame, je ne puis, je suis retenu par votre amour.
■ Seigneur, mais c'est bien sans mon conseil.
(Ici le troubadour rebuté s'adresse à l'Amour.)
■ Amour, vous m'avez jeté à l'abandon.
• Ami, je n'ai pu faire rien de plus pour vous.
• Amour, vous êtes l'auteur de tous mes maux.
■ Ami, je vous en tirerai sain et sauf.
• Amour, pourquoi m'avez-vous fait choisir une telle dame?
• Ami, je vous ai montré ce qui valait le mieux.
- Amour, je ne puis plus endurer ma peine.
• Ami, je vais mettre votre cœur en autre lieu.
• Amour, vous faillez en tout ce que vous faites.
' Ami, vous m'insultez à grand tort.
- Amour, pourquoi me séparer de ma dame?
• Ami, parce que j'ai regret à vous voir mourir.
- Amour, ne croyez pas que je me tourne jamais vers une autre.
- Ami, pensez donc à souffrir en patience.
- Amour, vous semble-t-il du moins que j'aurai quelque bien de ctt
amour?
- Ami, oui, en bien souffrant, et bien servant.
Il y a certainement, dans cette manière indirecte
et presque dramatique d'exprimer l'amour, quelque
80 HISTOIRE DK LA POÉSIE PROVENÇALE.
chose de vif, d'ingénieux et d'une ^râce de tous les
temps.
Il existe un autre genre de composition amou-
reuse plus original ou plus bizarre que le précédent,
dans lequel le récit et le dialogue sont combinés et
comme fondus l'un dans l'autre. Ce sont des pièce?î
dans lesquelles un troubadour, prenant un oiseau
pour messager, l'envoie porter ses hommages, ses
vœux, ses prières à sa dame. Cet oiseau est tantôt un
rossignol, tantôt un étourneau, d'autres fois c'est une
hirondelle ou un perroquet, tous oiseaux chers aux
troubadours, tous experts aux messages d'amour, et
qui y réussissent toujours, si délicats et si difficiles
qu'ils puissent être. Il est peut-être assez singulier
de voir le perroquet jouer dans la mythologie poé-
tique des Provençaux un rôle analogue à celui qu'il
joue dans la mythologie hindoue, où il sert de mon-
ture à Cama, dieu de l'amour.
Des deux pièces de ce genre les plus remarquables,
l'une est de Pierre d'Auvergne, l'autre de Marcabrus,
troubadours dont j'ai déjà parlé. Elles sont évidem-
ment l'imitation l'une de l'autre, et rien n'indique
avec certitude laquelle a servi de modèle. C'est pro-
bablement celle de Marcabrus. Du reste, les deux
pièces sont agréables, et j'aimerais à en donner une
idée, mais la chose me paraît impossible. Le prin-
cipal mérite de ces compositions tient à l'extrême lé-
gèreté de la versification et au genre d'harmonie
qui résulte de la combinaison facile et hardie de vers
d'une mesure fort inégale.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE 81
La seule pièce de ce genre que je puisse traduire
comme plus courte et d'une forme plus simple que
les précédentes est peut-être la moins poétique. Mais,
en revanche, c'est une petite curiosité historique qui
mérite d'être signalée. Ici c'est une hirondelle qui
fait l'office de iflessager entre une dame d'en deçà
des Pyrénées et un chevalier aragonais ou catalan ,
et c'est ce dernier qui est en colloque avec l'oiseau.
(( Hirondelle, ton chant m'importune : que veux-
» tu? que me demandes-tu? pourquoi ne me laisses-
» tu pas dormir? moi qui n'ai pas sommeillé depuis
» que je suis sorti de Monda. Encore si tu m'appor-
» tais un message et des saints de celle en qui j'ai mis
)) mon bon espoir! j'entendrais alors ton langage.
» Seigneur ami, c'est pour obéir au désir de ma
» dame que je viens vous voir, et si elle était comme
)) je le suis hirondelle, il y a déjà bien deux mois
» qu'elle aurait été ici à votre oreiller. Mais, ne con-
» naissant ni le pays ni les chemins, elle vous mande
)) par moi de ses nouvelles.
» 0 gentille hirondelle ! j'aurais dû mieux vous
» recevoir, vous faire plus de fête et plus d'honneur.
» Que Dieu vous protège, celui qui arrondit le monde,
» qui fit le ciel, la terre, et la mer profonde. Et si
» j'ai proféré quelque dure parole contre vous, par
» merci, ne m'en punissez pas. »
( Il manque Irès-probablement ici un couplet par
' lequel l'hirondelle invite le chevalier à passer les
ports pour faire une visite à sa dame, invitation à
laquelle celui-ci répond : )
II. 6
82 HISTOIRE PE LA POÉSIE PROVENÇALE.
« Hirondelle, je ne puis en ce moment quitter le
» roi : il me faut le suivre à Toulouse, où j'espère
» bien, soit dit sans me vanter et s'en lamente qui
» voudra , au beau milieu du pont de Garonne,
» abattre de selle maint chevalier.
)) Seigneur ami, que Dieu comble vos désirs! moi,
» je retourne à ma dame , et j'ai grand'peur qu'elle
» ne me brûle ou ne me batte : car, en apprenant ce
)) qui vous arrête, son cœur va être tout effarouché
» de douleur. »
Le chevalier, auteur de cette petite pièce, est un
personnage inconnu ; mais tout annonce que c'était
un chevalier de Pierre P^ roi d'Aragon ; et il n'y a
guère de doute que l'expédition pour laquelle il était
sur le point de partir, et dans laquelle il brûlait si
fort de se signaler, ne fût l'expédition du roi Pierre
contre Simon de Montfort, en 1213* Simon occupait
alors la petite ville de Muret, à quatre lieues au-
dessus de Toulouse , sur la Garonne ; et la campagne
se termina par la bataille livrée sous les murs de
cette ville, bataille prodigieuse oii tout se passa au
rebours de toutes les prévisions ; Simon de Montfort,
qui n'avait guère plus de douze cents hommes, en
battit, tua ou dispersa, en un clin d'œil, au moins
quarante mille, et le chevalier qui venait de faire de
si fières promesses à sa dame, par l'entremise de
rhirondelle messagère, fut peut-être du nombre des
morts.
Ces petites pièces dlaloguées étaient ou pouvaient
être, par la nature même des choses, d'un ton beau-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 83
coup plus simple et plus familier, que les pièces pu-
rement lyriques, que les chansons proprement dites.
Néanmoins, à prendre les choses en général, toutes
ces compositions roulant sur l'amour chevaleresque,
dont j'ai jusqu'à présent donné des échantillons
variés, étaient, comme j'ai eu l'occasion de le dire
et redire , des chants de cours et de châteaux : il
s'y trouvait indubitablement des choses obscures,
même pour les hautes classes de la société auxquelles
elles s'adressaient et pour lesquelles seules elles
étaient faites. Quant au peuple, il n'y comprenait
certainement rien, et ne pouvait s'en amuser, ni s'y
plaire d'aucune façon. Même, en supposant la dic-
tion simple et claire, ce qui était rarement le cas, les
sentiments et les idées en étaient beaucoup trop re-
levés, trop raffinés pour lui.
De même qu'il avait sa manière de comprendre et
de faire l'amour, il avait sa manière de le chanter,
plus grossière sans doute, mais plus simple et plus
franche que celle des poètes chevaleresques, il y eut
ainsi deux sortes de poésies amoureuses, celle des
troubadours et celle du peuple. Ces deux poésies
restèrent sans doute quelque temps distinctes; mais
il était impossible qu'à la longue elles n'eussent pas
une certaine influence l'une sur l'autre, et ne ten-
dissent pas de quelque manière à se rapprocher et à
se fondre en une seule. Dans tout ce qui tient aux
arts et aux jouissances de la civilisation, lé peuple
imite toujours avec empressement et de son mieux
les exemples des classes supérieures ; etpourgoi'iter,
Sï HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
pour adopter la poésie des troubadours, les popula-
tions au milieu desquelles florissait cette poésie
n'attendaient que d'y trouver quelque chose à leur
portée.
D'un autre côté, il était impossible que les trou-
badours se dépouillassent à jamais de toute sympa-
thie pour les besoins et les goûts poéliques du peuple;
qu'ils ne fussent jamais tentés d'appliquer leur art
à ses divertissements, à ses plaisirs. Nous ne con-
naissons certainement pas, bien s'en faut, tous les
troubadours : il ne nous est guère resté que des
productions et des souvenirs des plus distingués
d'entre eux, de ceux qui brillèrent à la cour des
rois et des grands seigneurs : mais tous n'appar-
tinrent pas à cette portion privilégiée de leur ordre;
tous n'eurent pas des relations si intimes avec les
classes féodales. Il y en eut qui, soit par goût, soit
par nécessité, vécurent avec le peuple, chantèrent
pour lui ; et ceux-là durent nécessairement chanter
d'un ton moins sublime et en paroles moins relevées
que leurs confrères des châteaux.
Il y a plus : même parmi ces derniers, il y en eut,
et ce furent précisément, ceux qui étaient nés avec
le plus de sentiment ou de génie, qui, fatigués des
efforts toujours nouveaux qu'il leur fallait faire pour
se distinguer dans la poésie amoureuse des châteaux,
revinrent, au moins par intervalles, à la simplicité
et au naturel. Ils composèrent des chants d'amour
chevaleresque, plus simples que les autres, des chants
dont le peuple pouvait bien ne goûter ni ne com-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 85
prendre les sentiments, mais dont il entendait au
moins les paroles.
Ce retour ou cette tendance d'une partie des trou-
badours à la popularité, occasionna ou renforça
dans la poésie chevaleresque, une révolution, dont
les recueils des troubadours offrent des traces mul-
tipliées. Il y eut dès lors comme deux genres, deux
styles de poésie amoureuse, l'un savant et relevé,
dans lequel la recherche, l'obscurité et la difficulté
passaient plutôt pour des qualités que pour des dé-
fauts ; l'autre naturel et clair, dont un des plus grands
mérites était celui d'être aisément compris.
Chacun de ces deux styles reçut divers noms qui
occupèrent naturellement une grande place dans la
poéti(jue des troubadours. Celui des deux qui appro-
chait le plus de la popularité, on le désigna par les
dénominations de leu, leugier, plan, c'est-à-dire de lé-
ger, d'uni. Le style étudié dans le sens de la difficulté
et de la recherche fut convenablement nommé dus,
car y c'est-à-dire serré, précieux, dénomination mani-
festement opposée à celle de populaire. Beaucoup
de troubadours écrivirent alternativement dans l'un
et l'autre de ces deux styles : quelques-uns adop-
tèrent exclusivement l'un ou l'autre, et formèrent
ainsi deux écoles opposées.
Par une singularité assez remarquable, c'est dans
Giraud deBorneil, c'est-à-dire dans celui des trou-
badours qui est habituellement le plus élevé et le
plus difficile à comprendre, que l'on trouve les in-
dices les plus positifs de l'existence et de l'opposi-
86 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tion des deux écoles dont il s'agit. Voici comment il
s'exprime à ce sujet, au début d'une de ses pièces :
« A peine sais-je commencer une pièce de vers
» légère que je voudrais composer, et à laquelle j'ai
)i songé dès hier. Je voudrais la faire de telle sorte
» que tout le monde l'entende, et qu'elle soit facile
» à chanter; car c'est par pur amusement que je la
» compose.
« Je saurais bien la faire plus close; mais un
» chant me semble imparfait s'il n'est pas clair pour
» tout le monde. Se fâche donc qui voudra ; moi, je
» suis charmé quand j'entends répéter à l'envi,
» d'une voix claire ou rauque, une de mes chansons,
» et que je l'entends chanter à la fontaine. »
Il est impossible d'énoncer plus expressément des
prétentions plus claires à la popularité en poésie. Et
ce passage de Giraud de Borneil n'est pas le seul
qui atteste l'existence des deux styles et des deux
écoles de poésie amoureuse.
Le même fait se manifeste aussi en grand dans
le rapprochement des diverses contrées de langue
provençale où fleurirent les troubadours : on s'as-
sure, par des preuves et des témoignages positifs,
que, de ces contrées , les unes cultivèrent de préfé-
rence le style poétique savant et obscur ; les autres ,
le style poétique naturel et clair. Le goût de ce der-
nier domina dans les pays qui furent depuis ie bas
Languedoc, pays où tout annonce qu'il faut placer
le berceau delà poésie chevaleresque, et dans lequel
l'instinctpoétique était leplus généralement répandu.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 87
Le goût du style factice et laborieux domina dans les
contrées au nord des Ce venues, où il est certain que
la poésie provençale ne fut primitivement qu'une
poésie adoptive et apprise.
Du reste, même en admettant, dans les pièces de
poésie amoureuse dont j'ai parlé jusqu'à présent,
diverses nuances du clair à l'obscur, du simple au
recherché, il n'y a presque rien, parmi toutes ces
pièces, que l'on puisse convenablement supposer
écrit pour le peuple, ni fait pour être un peu vive-
ment goûté par lui. Les seules pièces amoureuses
des troubadours auxquelles convienne plus ou moins,
à raison de leur ton et de leur destination, le nom
de populaires, constituent trois petits genres, distin-
gués par des titres caractéristiques. Ce sont les pastou-
relles (pastarollas.pastoretas), les ballades (balladas),
les aubades (albas). Ces trois genres de composition
forment, dans le système de la poésie provençale, un
groupe tout à fait à part, curieux à étudier un mo-
ment, moins sous le point de vue de l'art que sous
celui de l'histoire.
Aucun des trois genres dont il s'agit ne fut, si je
ne me trompe, inventé par les troubadours. Tous
les trois étaient déjà en vogue dans cette première
poésie provençale antérieure à la chevalerie, et n'é-
taient, selon toute apparence, qu'une réminiscence
affaiblie , (ju'une vague tradition de l'ancienne
poésie gréco- romaine. Lorsque vinrent les trou-
badours , ils adoptèrent ces genres ; ils en gar-
dèrent le motif et l'idée, et ne firent qu'en modifier
88 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
le costume et les détails, dans le sens de la chevale-
rie. Dans ce cas, ces genres ainsi modifiés sont un
des points par lesquels la poésie des troubadours ,
la poésie chevaleresque du douzième siècle se rat-
tache aux traditions poétiques de l'antiquité classique.
C'est surtout dans l'intention et dans l'espoir de dé-
velopper et de justifier, s'il se peut, cette assertion,
que je vais entrer dans quelques détails sur les trois
genres de poésie que j'ai nommés et qui méritent
bien d'ailleurs que j'en dise quelque chose pour
eux-mêmes. Je commencerai par ce qui concerne la
ballade.
Dans le sens provençal, qui est le primitif et le
vrai, la ballade était un petit poëme destiné à être
chanté en dansant , par un nombre indéterminé de
personnes. Ce nom de balada, balladn, qui vient du
grec calli'Coi) , sauter, danser, est dé/à un premier in-
dice de l'ancienne origine de ce genre de poésie
dans la Gaule méridionale. Nul doute, en eflet, que
quelques-unes au moins des danses auxquelles les
ballades des troubadours servirent au douzième
siècle, ne fussent d'origine grecque, d'origine massa-
liote. Les principales de ces danses, et les plus po-
pulaires, étaient des danses circulaires, du genre de
celles que les Grecs nommaient chœurs, Xopoc, et que
l'on nomma, dans le Midi d'un nom dérivé de celui-
là, coroky moins exactement en italien carole. Ces
danses étaient toutes imitatives, avaient toutes quel-
que chose de dramatique. Les paroles du chant dé-
crivaient une action, une suite de situations diverses,
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 89
que les danseurs reproduisaient par leurs gestes. Le
chant était divisé en plusieurs stances, terminées
chacune par un refrain, le même pour toutes. Les
danseurs agissaient ou gesticulaient isolément pour
imiter l'action ou la situation décrite dans chaque
stance : au refrain, ils se prenaient tous par la main
et dansaient en rond, d'un mouvement plus ou moins
agité.
Il y a partout des danses populaires dérivées de
celle-là , et qui y ressemblent toutes plus ou moins. Ce-
pendant elles sont tombées peu à peu en désuétude,
et il y en a déjà beaucoup d'oubliées. C'est dans le
midi de la France qu'elles conservent le plus de
leur caractère primitif; et c'est indubilablement là
que les Massaliotes les enseignèrent aux peuplades
gauloises de leur voisinage. Je me rappelle avoir
vu, en Provence, quelques-unes de ces danses, dont
le sujet a l'air d'être fort ancien; une entre autres,
imitant toute la suite des actions habituelles d'un
pauvre laboureur, labourant son champ, semant
son blé ou son avoine, moissonnant, et ainsi de
suite, jusqu'à la fin. Chacun des nombreux couplets
de la chanson se chantait d'un mouvement lent et
traînant, comme pour imiter la fatigue et le ton do-
lent du pauvre laboureur; et le refrain était d'un
mouvement très-vif, les danseurs se livrant alors à
toute leur gaieté.
Le mot de ballade fut appliqué sans doute au
moyen âge à des danses d'une autre espèce que celle
que je viens de décrire ; mais toujours, je présume ,
90 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
à des danses de caractère, à des danses imitatives et
d'une origine antique, soit nationale, soit étrangère.
D'après cela, il paraîtra, je pense, évident que les
troubadours n'inventèrent pas plus la ballade qu'ils
n'avaient inventé les danses auxquelles la ballade
s'appliquait. C'était un genre de poésie populaire,
non-seulement antérieur à eux, mais des plus an-
ciens que l'on puisse imaginer dans la France mé-
ridionale. Tout ce que firent, tout ce que purent faire
les poètes provençaux du douzième siècle, en s'ap-
propriant ce genre, ce fut de le traiter avec plus de
soin et d'élégance qu'il ne l'était sans doute avant
eux, sans toutefois le façonner à contre-sens de sa
destination essentiellement populaire. Ils en res-
treignirent les sujets et les motifs, à des motifs, à des
sujets de galanterie, et le firent ainsi rentrer dans
l'unité morale de la poésie provençale.
Les ballades sont des pièces rares dans les recueils
manuscrits des troubadours. Ce fut un genre négligé
comme trop exclusivement populaire. Il y a même
quelque apparence que la culture en fut abandonnée
aux femmes. On voit du moins, dans les traditions
provençales , des femmes de troubadours , elles-
mêmes poétesses ou trouveresses, désignées comme
s'occupant spécialement de chants, de danse, et en
composant en l'honneur de leurs amis. Parmi les
pièces de ce genre qui m'ont passé sous les yeux, je
n'en ai point trouvé dont le fond fût assez intéres-
sant ou assez agréable pour dire encore quelque
chose, dépouillé de l'eflet du mètre et de la mu-
U1ST01B£ DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 91
sique. J'ai voulu uniquement indiquer, en l'expli-
quant, l'existence de ce genre de poésie dans les
troubadours; et je passe de suite diux pastourelles.
Je l'ai déjà fait observer ailleurs, et il est bon de le
rappeler ici, le premier des troubadours connus,
après Guillaume IX de Poitiers, Cercamons n'est dé-
signé, dans les traditions provençales, que comme
auteur de pièces de vers et de pastourelles dans le
goût ancien. Or, des pièces de vers d'un genre quali-
fié d'ancien à une époque où commençait la poésie
chevaleresque, ont bien l'air d'être fort antérieures à
celle-ci, et, par conséquent, d'avoir fait partie de
l'espèce de littérature populaire dont celle des trou-
badours ne fut qu'une sorte de développement ou de
réforme. Ce genre est donc encore un des fils par
lesquels il est probable que la poésie chevaleresque
tient aux traditions de l'antiquité classique. Du reste,
il y a peu de chose à dire de la poésie pastorale des
troubadours, quelle qu'en soit l'origine, sinon que
c'est peut-être une des abstractions poétiques les
plus étranges dont l'histoire de la littérature fasse
mention.
Chez les Grecs et chez les Romains, la classe qui
habitait et cultivait les* campagnes était en général
esclave ou dans une condition peu différente de la
servitude ; et il n'y a guère lieu de supposer que son
sort fût très-digne d'envie. Cela n'a pas empêché les
poètes grecs et romains de tracer des tableaux en-
chanteurs de la vie champêtre, et de la présenter
comme un état idéal d'iimocence, de repos et de
92 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
bonheur. Ces tableaux n'étaient probablement qu'une
expression indirecte des sentiments pénibles qu'in-
spirait naturellement le spectacle d'une société fort
agitée, comme l'était la société ancienne; qu'une
sorte de réaction poétique de l'imagination contre
la fatigue et la tristesse de ces spectacles. Et ces ob-
servations s'appliquent avec plus ou moins de con-
venances à la poésie champêtre des nations mo-
dernes.
On n'en peut pas dire autant de celle des trouba-
dours, dans laquelle on chercherait en vainla moindre
idée, le moindre tableau, faux ou vrai, de la condi-
tion des habitants des campagnes, d'un certain en-
semble de la vie champêtre, il n'y a, pour ces Théo-
crites de château, ni laboureurs, ni pâtres, ni trou-
peaux, ni champs, ni moissons, ni vendanges ; ils
ne parlent jamais de campagne ni de nature cham-
pêtre ; ils ont l'air de n'avoir jamais vu ni ruisseau, ni
rivière, ni forêt, ni montagne, village ni cabane. Ils
n'ont que faire de tout cela. Le monde pastoral se
réduit pour chacun d'eux à une bergère isolée, gar-
dant quelques agneaux, ou ne gardant rien du tout,
et les aventures du monde pastoral se bornent aux
colloques de ces bergères avec les troubadours qui ,
chevauchant près d'elles, ne manquent jamais de les
apercevoir, et descendent bien vite pour leur dire des
choses galantes et les prier d'amour.
Quelquefois les compliments et la prière réus-
sissent, et les flatteurs trouvent alors, comme ils
disent, joie de chambre en pâturage. Mais c'est le cas
HISTOIRE DB LA POESIE PROVENÇAJLE. 93
d'exception. En général, les bergères des trouba-
dours sont des fdles sages et bien apprises, qui
répondent poliment aux compliments qu'on leur
adresse, mais qui savent s'en défier et n'ont garde
d'y mettre le prix qu'en espèrent ceux qui les font.
C'est là le cadre et le fond d'à peu près toutes les
pastorales des troubadours; et les détails, les acces-
soires, n'en sont guère plus intéressants ni plus
variés.
Ce que j'ai trouvé de plus remarquable en ce genre,
ce sont six pièces de Giraud Riquier de Narbonne,
troubadour médiocre de la seconde moitié du trei-
zième siècle. Ces six pièces se font suite les unes aux
autres , et ont pour sujet six rencontres successives
du poète avec la même bergère, rencontres faites à
six intervalles différents, dont la somme est de vingt-
deux ans. Par la liaison qu'elles ont entre elles, ces
six pièces ne forment réellement qu'un seul et même
petit poëme d'un genre assez bizarre, et dans lequel
le récit et le dialogue se succèdent ou se combinent
avec une grande aisance. Les incidents qui en font
le sujet sont si minutieux et d'un genre si vulgaire,
qu'il n'y a pas moyen de les prendre pour des fic-
tions poétiques. Nul doute que Giraud Riquier n'ait
eu avec la bergère dont il parle les reiiconlres qu'il
décrit, et le sentiment de celte vérité suffit pour
donnera sa pièce un certain intérêt dont je ne trouve
l'équivalent dans aucune autre du même genre. Mon
dessein était d'en donner une idée ; mais j'ai changé
d'avis en réfléchissant qu'il faudrait pour cela en
94 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
faire un extrait assez détaillé et hors de proportion
avec l'importance du sujet.
De tous les genres populaires de la poésie amou-
reuse des Provençaux, celui dont il me reste à par-
ler est le plus agréable , le plus poétique par sa des-
tination, et celui dont les troubadours ont le mieux
tiré parti : c'est celui de Valba, l'aubade, auquel on
peut en joindre un autre qui s'en rapproche beau-
coup, la serena, d'où nous est venu le nom de séré-
nade. Que ce genre soit l'un des plus anciens qu'aient
cultivés les troubadours, c'est un fait dont il existe
des preuves; qu'il soit l'un de ceux que l'on peut
regarder, aussi bien que la ballade, et plus certaine-
ment encore que la pastourelle, comme dérivés des
traditions de l'ancienne poésie païenne, c'est ce qui
me paraît très-probable.
Dans cette prodigieuse variété de chants popu-
laires que les Grecs avaient pour toutes les actions
de la vie domestique et de la vie privée , il y en avait
de désignés par le nom générique de chants noc-
turnes, et qui étaient destinés à être chantés de nuit
par les amants, sous les fenêtres ou à la porte de leurs
maîtresses. Ces chants étaient de diverses sortes, se-
lon l'heure à laquelle ils devaient être chantés. Il y
en avait que l'on chantait à minuit, c'étaient des
chants pour inviter à dormir, et que l'on nommait
pour cela jcaTantct/jLTîTîxà, comme qui dirait chants de
sommeil. D'autres se chantaient au point du jour,
et prenaient le nom de àsyepi:rKà, chants de réveil.
Il y a dans la littérature de toutes les nations mé-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 95
ridionales de l'Europe des chants qui semblent
nêlre qu'un écho de ces chants antiques, et c'est ce
que l'on peut dire plus particulièrement des serenes
et des aubes des troubadours, qui correspondent
exactement aux chants nocturnes des Grecs, à cela
près que Von y reconnaît, au premier coup d'œil, les
modiflcations caractéristiques de la poésie chevale-
resque. Ainsi les aubes ou aubades des troubadours
étaient faites pour réveiller au point du jour un che-
valier qui avait passé la nuit près de sa dame, et
pour l'avertir de se retirer bien vite, afin de n'être
pas découvert. Ce chant de réveil, les troubadours
le mettent parfois dans la bouche d'un compagnon
de l'heureux chevalier, qui a fait sentinelle toute la
nuit, pour voir poindre le jour et l'annoncer. D'au-
tres fois, ils le placent dans la bouche de l'un des
deux amants qui vont se séparer. Plus souvent encore
l'aubade est composée comme pour être chantée par
la sentinelle qui fait le guet au sommet du beffroi,
et qui est censée être dans l'intérêt des amants en-
dormis. Ce sont autant d'expédients pour varier un
peu la forme et les accessoires du genre, naturelle-
lement très-borné.
Dans le petit nombre de ces pièces qui nous sont
parvenues, il y en o de charmantes. Dans aucun
genre peut-être les troubadours n'ont soigné avec
autant de délicatesse la mélodie de la versification,
et l'appropriation de celte mélodie au sujet. C'est
même cette recherche du mètre qui rend impossible
de donner la moindre idée par une version en prose,
96 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
et j'ajouterais volontiers par aucune version, de
quelques-unes de ces pièces dont le charme tient en
grande partie à l'allure musicale du couplet et du
refrain obligé qui le termine. Je n'en connais que
deux dont, par une sorte d'exception, le mètre soit
assez simple pour supporter la traduction. Heureu-
sement ce sont deux des plus agréables, et je vais
essayer de les traduire.
La première est indubitablement la plus ancienne
des pièces de ce genre qui nous restent. L'extrême
simplicité d'idées et le ton passionné qui la carac-
térisent me porteraient à la croire d'une femme. On
n'en a qu'une seule copie, et cette copie n'est pas
correcte : il y a, je crois, des stances transposées, et
il en manque une. Je n'ai pu que très-incompléte-
ment remédier à ces défauts. Voici la pièce telle que
je l'ai comprise.
(( Il est une dame plaisante et gracieuse : tout' le
» monde la regarde pour sa beauté ; elle a mis son
» cœur en loyale amour. Oh Dieu I oh Dieu ! que
» Taube vient vite î
» Dans un verger, sous feuillage d'aubépine, la
» dame tient son ami à côté d'elle en attendant que
» la guette crie qu'elle voit l'aube. Oh Dieu ! oh Dieu !
» que l'aube vient vite!
» Ah! plût à Dieu que la nuit n'eût pas de fin, et
» que la guette ne vît ni jour ni aube : mon ami ne
» s'éloignerait pas de moi. Oh Dieu! oh Dieul que
» l'aube vient vite!
» Beau doux ami, embrassons-nous aval de ce
i
\
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 97
» pré où l'herbe est fleurie. Réjouissons-nous en dé-
» pit du jaloux. Oh Dieu ! oh Dieu ! que l'aube vient
)) vile!
)) Beau doux ami, encore un jeu d'amour dans ce
» jardin où chantent les oiseaux! voilà. la guette qui
» chante son aubade. Oh Dieu! oh Dieu! que l'aube
» vient vite !
» (11 est parti) mon doux ami, mon bel ami,
» joyeux et courtois. Mais avec l'air embaumé qui
» me vient de là-bas, je bois encore un doux trait de
» son haleine. Oh Dieu! oh Dieu! que l'aube vient
» vite! »
L'aube suivante est du célèbre Giraud de Borneil.
C'est, je crois, la plus gracieuse de toutes, dans
les détails comme dans l'ensemble. Il faut la sup-
poser chantée sous la fenêtre de l'appartement où
dort le chevalier en bonne fortune, par un ami de
celui-ci, qui a passé la nuit en sentinelle. Le premier
couplet de la pièce est une prière, et une prière ([ui
paraîtra peut-être un peu solennelle pour la circon-
stance. Mais nous savons combien tout était sérieux
en amour pour les chevaliers du moyen âge.
« Roi de gloire, vraie lumière. Dieu puissant, se-
» courez, s'il vous plaît, fidèlementmon compagnon :
)) je ne l'ai pas vu depuis la nuit tombée, et voici
» bientôt l'aube.
» Beau compagnon, dormez- vous encore? c'est
» assez dormir : éveillez- vous, le jour approche. J'ai
» vu, grande et claire à l'Orient, l'étoile qui amène
» le jour, je l'ai bien reconnue, et voici bientôt l'aube .
11. 7
98 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
)) Beau compagnon, je vous appelle en chantant,
» réveillez-vous. J'entends gazouiller l'oiseau qui va
» cherchant le jour par le bocage, et j'ai peur que le
» jaloux ne vous surprenne, car voici bientôt l'aube.
)) Beau compagnon , mettez la tête à la petite fe-
)) nôtre; regardez le ciel et les étoiles ( qui s'effacent),
» et vous verrez si je suis bonne sentinelle. Mais si
» vous ne m'écoutez, mal vous en adviendra, car
» voici bientôt l'aube.
» Beau compagnon, depuis que vous m'avez quitté
» je n'ai point fermé l'œil, je n'ai point bougé d'à ge-
» noux, priant Dieu, le fils de Marie, de me rendre
» mon fidèle compagnon, et voici bientôt l'aube.
» Beau compagnon, de là haut, du balcon vous
» me conjuriez de ne point céder au sommeil, de
» bien veiller toute la nuit jusqu'au jour; et voilà
)) que maintenant vous ne prenez garde à mon chant
)) ni à moi, et voici bientôt l'aube. »
Il y a des chants d'aube d'une forme très-particu-
lière, dont je crois devoir dire un mot. Ce sont des
aubes qui ont l'air d'être pour ainsi dire enca-
drées dans d'autres chansons. Il y a une pièce d'un
troubadour nommé Cadenet, qui offre un exemple
du genre d'amalgame que je veux dire, et comme la
pièce est jolie, j'en traduirai quelque chose. Il s'agit
d'une dame mal mariée, qui se lamente en ces
termes :
(( Je suis belle et fus honorée, mais de si haut suis-
» je bien déchue : on m'a donnée à un vilain, uni-
» ([uemeat pour sa grande richesse, et je mourrais
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 99
» si je n'avais un bel ami à qui conter ma peine et
» une guette complaisante pour me chanter Vaube. »
Et là-dessus commence une véritable aubade dans
la bouche même de la guette :
« Je suis une guette courtoise, et je ne veux point
7> que loyale et bonne amour soit détruite. C'est
y> pourquoi je guette le jour, afin que celui qui dort
» avec son amie en prenne tendrement congé quand
y> je vois poindre l'aube.
» Longue et noire nuit me plait fort, nuit d'hiver
» qui dure si longtemps, et je ne laisse point, pour
» la froidure, d'être loyale guette, etc., etc. »
Après cela viennent encore deux couplets, l'un
dans la bouche de la guette, et le dernier dans celle
de la dame, qui assure que les menaces de son mari
ne l'empêcheront jamais de veiller avec son ami
jusqu'à l'aube.
Cette recherche de variété dans la forme et les
accessoires de ce genre de poésie , semble indiquer
le soin avec lequel s'en occupèrent les troubadours.
Cependant les aubades sont rares dans les recueils
de leurs pièces, et l'on en peut dire autant de tout
ce qu'il y a de populaire dans leur poésie amoureuse,
c'est-à-dire des ballades, des pastourelles et des mes-
sages d'oiseaux; car l'on peut bien, comme j'en ai
été tenté moi-même, joindre les pièces de ce dernier
genre à celles que j'ai spécialement qualifiées de
populaires. Ce qui domine, dans tous les recueils
manuscrits de poésies provençales lyriques, ce sont
les chansons d'amour proprement dites : c'était là le
100 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE,
genre poétique par excellence, celui qui faisait, par-
dessus tous les autres, la gloire des troubadours et
les délices des châteaux. Voilà pourquoi tant de
pièces, tant de chansons, qui sont pour nous de la
plus fastidieuse médiocrité, ont envahi dans les re-
cueils la place d'une multitude de chants d'aube et
de danse, auxquels nous aurions, selon toute appa-
rence, trouvé une grâce et desbeautés plus analogues
à nos goûts et à nos idées.
Il y a, dans le traité de l'éloquence vulgaire de
Dante, un chapitre plein de traits curieux qui font
bien sentir l'espèce de suprématie poétique attribuée
alors à la chanson lyrique pure sur tous les autres
genres de poésie amoureuse.
Dante essaye d'abord de démontrer que de tous
les genres de poésie vulgaire, celui auquel les Pro-
vençaux avaient donné le nom de chanson était na-
turellement le plus relevé de tous. « Cela, dit-il, peut
» se prouver par plusieurs raisons. D'abord, bien
» que tout ce qui se compose en vers soit chanté et
» puisse être appelé chanson, il n'y a que la chan-
» son qui ait réellement pris ce nom, ce qui n'a pu
» avoir lieu qu'en vertu d'une ancienne prévoyance.
)) En outre , toute chose qui atteint par elle-même
» le but pour lequel elle a été faite, est plus noble
» que toute autre qui a besoin de quoi que ce soit
» d'extérieur. Or, la chanson fait par elle-même tout
» ce qu'elle doit faire, ce que ne fait pas la ballade,
» à laquelle il faut des joueurs d'instruments ; la
» chanson est donc plus noble que la ballade. De
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 101
)) plus, nous estimons plus nobles les choses qui
» rapportent plus de gloire à leurs auteurs : or, les
» chansons, rapportant à ceux qui les composent
» plus d'honneur que les ballades, sont plus nobles
» qu'elles. Enfin, les choses les plus nobles sont
» celles qui se conservent avec le plus de soin : or, de
» tout ce qui se chante, ce sont les chansons que l'on
y> conserve le plus précieusement, comme il est ma-
» nifeste à ceux qui parcourent les livres. »
. Je ne sais si Dante explique bien le fait énoncé,
mais du moins le constate-t-il, et Ton voil que dans
les recueils de poésies qu'il connaissait, comme
dans ceux qui nous sont parvenus, les chants com-
posés pour les châteaux et qui ne pouvaient plaire
que là, laissaient bien peu de place aux chants po-
pulaires ou à ceux qui , sans être composés pour le
peuple, pouvaient cependant lui plaire et lui con-
venir en quelque chose.
Il y a encore, en provençal, une branche de poésie
dont je n'ai pas parlé : ce sont les tensons, partimenSy
ou, comme on disait en français, les jeux partis.
C'est de tous les genres de la poésie amoureuse des
troubadours, le moins poétique, celui qui tendait le
plus à se confondre avec les genres didactiques.
Toutefois il occupe trop de place, et il est trop carac-
téristique dans l'ensemble du système poétique des
troubadours, pour que je n'en dise pasquelque chose,
d'autant mieux qu'il n'est pas nécessaire d'en parler
longuement pour en donner une idée suffisante.
On appelait lenson des pièces dialoguées dans
102 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE,
lesquelles deux ou plusieurs interlocuteurs soute-
naient des opinions contraires sur une thèse donnée.
Cette thèse était, pour l'ordinaire, une thèse de ga-
lanterie chevaleresque. Ce n'était que par une sorte
d'exception qu'elle s'étendait à des questions, à des
sujets d'une autre espèce. Ces tensons se présentent
toujours sous la forme d'un défi : c'est un trouba-
dour qui, mettant en avant deux sentiments con-
traires sur un seul et même sujet, propose à un ad-
versaire de soutenir celui qu'il voudra de ces deux
sentiments, se chargeant, lui, de maintenir et de faire
prévaloir l'avis opposé. Le troubadour défié fait son
choix, et la question établie se débat dans six ou
huit couplets tous symétriques au premier, c'est-à-
dire à celui par lequel le défi a été proposé.
11 est évident, par les conditions mêmes de cette
espèce de débat poétique, qu'il ne pouvait jamais
rouler que sur des questions d'une subtilité extrême,
sur des questions dont le pour et le contre étaient à
peu près également vrais, également douteux, égale-
ment faciles à soutenir. Il est clair, en effet, que si
le troubadour provocateur avait donné à son anta-
goniste l'option entre deux opinions dont l'une aurait
été plausible et l'autre absurde ou ridicule, il aurait
infailliblement par là préparé sa défaite. Son intérêt
et son habileté étaient de poser deux questions telles
qu'il lui fût indifférent d'avoir à soutenir l'une ou
l'autre.
Et toutes les questions de tenson sont en effet des
questions de cette espèce, des questions raffinées jus-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 103
qu'à l'extravagance, auxquelles une curiosité capri-
cieuse pouvait seule attacher le moindre intérêt. J'en
rapporterai quelques-unes qui suffiront pour faire
juger de la plupart :
« Vaut-il mieux aimer une demoiselle toute jeune,
» belle et courtoise, ne sachant point encore aimer,
» mais en voie de l'apprendre, qu'une belle dame
» déjà parfaite et expérimentée en amour? »
La question pouvait se faire; elle n'était pas anti-
chevaleresque, mais l'usage l'avait résolue. Une de-
moiselle qui acceptait un ami, devait attendre d'être
mariée pour lui accorder la moindre faveur. Avec
une dame il n'y avait de temps perdu que par le fait
de la volonté de celle-ci : la chance était meilleure.
Mais voici une seconde question un peu plus embar-
rassante que la première : w Lequel est préférable
» d'être aimé d'une dame, d'en recevoir la preuve
» la plus désirée et de mourir aussitôt après, ou de
» l'aimer longues années sans en être aimé? »
Cette seconde thèse était la plus facile à soutenir
dans les idées de la chevalerie, et ce fut en effet celle
que soutint le troubadour auquel fut porté le défi,
lequel, par parenthèse, était un moine. « J'aime
» mieux, dit-il, servir madame sans récompense que
» de mourir à la première récompense reçue. Ai-
» mant ma dame, je ferai ce que commande bonne
» amour: je serai vaillant et preux, et me signalerai
>* par maint beau fait. ))
Voici une troisième question plus gaie que les
deux précédentes : « Deux hommes sont mariés ; l'un
lOi HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» a une femme aimable et belle, l'autre une femme
» laide et disgracieuse. Tous les deux sont jaloux :
» lequel est le plus fou? »
Parmi ces questions si futiles, il y en a pourtant
quelques-unes qui peuvent être d'un certain intérêt.
Ce sont celles qui se rattachent de quelque manière
h l'histoire des opinions, des mœurs, et de la poésie
même dans lesquelles elles entraient pour quelque '
€hose. Par exemple, j'ai parlé ailleurs de l'existence
et des expéditions des chevaliers errants dans le midi
de la France, et l'on peut citer, au nombre des
preuves de ce fait, une tenson du milieu du treizième
siècle, entre Lanfranc Cigala, troubadour génois, et
dame Guillaumette de Rosers (c'est-à-dire, je crois,
de Saint-Gilles sur le Rhône). Le troubadour défie
la dame en ces termes :
(( Dame Guillaumette, vingt chevaliers errants che-
» vauchaient au loin, par un temps horrible , et se
)) plaignaient entre eux de ne pas trouver d'abri. Ils
» furent entendus par deux barons qui s'en allaient
» en grande hâte, voir leurs dames. L'un des deux
» barons retourna sur ses pas, pour secourir les che-
» valiers errants; l'autre poursuivit son chemin vers
» sa dame : lequel des deux se conduisit le mieux?»
Le tenson suivant, composé vers li240, au plus
tard, prouve qu'à cette époque, les romans de che-
valerie oii il était question d'armes enchantées de-
vaient être déjà assez répandus dans les pays de lan-
gue provençale, puisque ces armes enchantées étaient
un sujet famiUer d'allusions. « Qu'aimeriez-vous
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. l05
» mieux, demande Guigo , troubadour provençal à
» je ne sais quel autre troubadour nommé Bernard,
» qu'aimeriez-vous mieux d'un manteau enchanté
» avec lequel vous vous feriez aimer de toutes les
» femmes, ou d'une lance à fer tranchant, qui au-
» rait la vertu de jeter à terre tout chevalier qui en
» serait atteint, si vaillant et si fort qu'il fût? >>
Les questions des jeux-partis touchent parfois à
des faits d'histoire plus généraux et plus intéressants
encore que ceux que je viens de noter. Il arrive aux
poètes provençaux de débattre, dans leurs tensons, les
titres des peuples de leur connaissance à la célébrité
et à la gloire. Ainsi, par exemple, on a un tenson
dans lequel un troubadour, nommé Ruimon, en
provoque un autre sur la question de savoir lesquels
valent le mieux en guerre et en toute chose, des Pro-
vençaux ou des Lombards, c'est-à-dire des peuples
de la France méridionale ou des Italiens. Dans une
autre pièce, la même question est posée entre les
Provençaux et les Français.
Les raisons par lesquelles chaque disputant main-
tient son opinion, ne sont pas toujours, comme on
s'en doute aisément, bien graves ni bien exactes.
Mais il y aurait eu de la fatalité et du miracle à ce
qu'elles fussent toutes absolument fausses ou égale-
ment frivoles, et la vérité est qu'il s'y trouve çk et
là des traits intéressants pour l'histoire générale de
la civilisation du moyen f^ge. Ainsi, pour ne parler
que du tenson oii les Français sont mis en pa-
rallèle avec les Provençaux, et pour n'en dire que
106 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
peu de mots, on y voit que ces derniers se procla-
maient les inventeurs et les modèles de la poésie, et
tiraient de là un des principaux titres de leur gloire.
On y voit, ce qui est constaté d'ailleurs par l'en-
semble des documents historiques, que le dévelop-
pement de l'esprit chevaleresque s'était arrêté beau-
coup plus tôt en France que dans les pays de langue
provençale : et que si, dans ces derniers, la société
était plus animée, plus libre et plus élégante, elle
était dans l'autre plus disciplinée, plus sérieuse et
plus forte.
Il y a donc, comme on voit, dans les tensons pro-
vençaux, à défaut d'intérêt poétique, un certain in-
térêt historique à raison duquel on pourrait s'en
occuper plus et autrement qu'on ne l'a fait. Quant à
la composition et à la forme de ce genre de poésie, il
y a des questions et des doutes que j'énoncerai sans
mettre beaucoup d'importance à les résoudre.
Parmi les troubadours, il y en a qui sont expres-
sément et spécialement qualifiés d'auteurs de ten-
sons, de bons, de mauvais tensons. A prendre ce
témoignage à la rigueur et dans son sens le plus na-
turel, il faudrait supposer qu'il s'agit de tensons
entiers composés par un seul et même individu, sou-
tenant le pour et le contre d'une seule et môme ques-
tion. Dans ce cas, ces pièces ne pouvaient être qu'un
enfantillage sans motif et sans but.
Cela ne prouve pas qu'il n'y eut en effet des ten-
sons de cette espèce, mais ce ne pouvait guère être
que par exception. Tout autorise à supposer que,
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 107
pour l'ordinaire, le tenson était un vrai débat entre
deux troubadours ; que ce débat avait lieu dans les
châteaux avec une sorte de solennité et devant une
sorte de public; qu'il ne se prolongeait pas indéfi-
niment, et devait se terminer dans un intervalle
assez court. En effet un tenson ne pouvait être un
peu piquant qu'autant qu'il était pour ainsi dire
improvisé, ou du moins rapidement composé, et
les deux adversaires en face l'un de l'autre. C'était
un juge désigné de concert par ceux-ci, qui décidait
lequel des deux avait soutenu la bonne opinion.
Je bornerai ici la revue des genres de poésie pro-
vençale que l'on peut regarder comme des expédients
ou des tentatives pour varier un peu l'expression de
lamour chevaleresque. Ces genres furent tous le ré-
sultat plus ou moins direct, plus ou moins réfléchi
du sentiment de ce qu'il y avait de monotone et de
factice dans la chanson provençale: ils naquirent
tous d'une sorte de réaction de l'imagination poétique
contre cette monotonie.
Mais la réaction na pouvait s'arrêter et ne s'arrêta
pas là : elle s'étendit au fond même des sentiments
et des idées de la galanterie chevaleresque. Tout
comme il y eut des troubadours qui s'ennuyèrent de
chanter l'amour sur le même ton et dans le même
genre de pièces, il y en eut qui se lassèrent de chanter
un amour oîi il leur semblait voir quelque chose de
trop conventionnel et de trop équivoque; un amour
qui voulait élre une sorte de moyen terme impos-
sible entre les désirs naturels et une pureté absolue.
108 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Quelques-uns voulurent bannir de l'amour toute
sensualité et le réduire à un pur commerce de sen-
timents et de pensées. D'autres, en plus grand nom-
bre, prenant le parti opposé, dépouillèrent l'amour
d'enthousiasme et de moralité, pour le réduire à ce
qu'il a, dans tous les temps et partout, de plus réel
et de plus vulgaire.
On a, de ces derniers, diverses poésies presque
également intraduisibles, les unes parce qu'elles sont
licencieuses outre mesure, les autres parce qu'elles
sont d'une vulgarité trop franche et trop naïve. Je
n'en trouve guère qu'une que je puisse traduire, au
moins en partie. Elle appartient à un troubadour
nommé Perdigon ; la voici :
« Je suis maintenant loyal ami , mais il y a peu
» de temps encore, car jusque-là les biens d'amour
» ne me plaisaient guère. Mais je viens de conqué-
» rir une dame qui me fera joyeusement chanter
» d'elle. Toutefois je veux aimer avec prudence, et
>) que ma dame ne se figure pas que je l'aimerai
» longuement, si je m'aperçois qu'elle veut me faire
» mourir. Je suis résolu, si elle me maltraite, de
)i m'adresser à une autre.
» J'ai tant appris d'amour et de son gouverne-
» ment, ma belle dame, qu'avant de vous aban-
» donner complètement mon cœur, je verrai d'abord
» si je dois trouver merci près de vous. Mon cœur est
» encore assez à moi pour que je puisse vous l'ôter. ..
» Je vous ai prié de ne pas me faire souffrir, et je
)) vous ai déclaré quel est mon désir. ISe croyez pas
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 109
» que j'aille vous aimer deux ou trois ans pour rien.
» Je veux trouver tout de suite mon profit avec vous,
» dame que j'aime tendrement, et je vous prie de
» n'aller pas chaque jour me dire non. C'est un mot
» que je hais, et quiconque me le dit trop souvent
» est sûr d'être quitté par moi.
» Je ne dis pas que vous êtes la plus belle qui soit
» au monde, et ne vous en fâchez pas, ma bonne
» dame. Je ne suis ni un comte, ni un duc, ni un
» marquis, et il me semble qu'il ne me conviendrait
» pas d'aimer la fleur des dames. Mais vous avez
» bien assez de beauté, de jeunessse et de mérite
» pour que je m'en contente, et je m'en tiendrai à
» vous, si vous me faites du bien. »
Je fais grâce au lecteur du dernier couplet où le
troubadour désenchanté s'explique du même ton et
avec la même platitude de franchise, sur un dernier
point plus délicat que les autres.
J'ai terminé le dernier chapitre sur la poésie amou-
reuse des troubadours, par des citations qui ont pu
donner une idée de la décadence de cette poésie,
sous le rapport de l'art et de la littérature. Sa déca-
dence morale est encore plus fortement marquée
dans la pièce que je viens de traduire. Ainsi dé-
churent, se corrompirent et disparurent ensemble
l'enthousiasme poétique etl'enthousiasme del'amour
chevaleresque, qui étaient nés l'un de l'autre, s'é-
taient développés l'un par l'autre, et furent, tant
qu'ils coexistèrent, le phénomène le plus brillant du
moyen âge dans le midi de la France.
116 HISTOIRE ©E LA POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XIX.
POÉSIE LYRIQUE DES TROUBADOURS.
IV. — Pièces sur les croisades.
ftUERIlES DE LA TERRE SAINTE.
Après l'amour, la poésie provençale lyrique ne
célébra rien aussi volontiers que la valeur guerrière,
soit dans les guerres ordinaires, soit dans les guerres
religieuses. Parmi ces dernières, elle chanta parti-
culièrement celles qui, sous le nom de croisades, ont
fait tant et si diversement de bruit dans l'histoire. Il
semblerait en effet qu'il n'y eût guère d'argument
mieux approprié que celui-là au génie de ces trou-
badours qui se piquaient de religion autant que d'es-
prit chevaleresque, et Von pourrait être tenté, à ea
juger d'avance et sur les apparences générales, de
se représenter leurs chants de croisade comme les
plus beaux de tous, ou du moins comme bien supé-
rieurs à ceux où ils n'ont célébré que la bravoure
chevaleresque dégagée de tout motif religieux. Mais
au risque de compromettre un peu la renommée de
religiosité acquise aux troubadours, je serai obligé
de dire et de prouver qu'ils ont chanté beaucoup
plus poétiquement la guerre libre, la guerre pour la
guerre, que la guerre sainte des croisades. Je »e
parlerai d'abord que de cette dernière.
Nous n'avons certainement plus aujourd'hui tcmtes
I
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 111
les pièces lyriques des troubadours relatives aux croi-
sades, mais celles qui nous restent en sont proba-
blement les meilleures, celles qui dans leur nou-
veauté firent le plus de bruit et produisirent le plus
d'effet, de sorte qu'elles représentent avantageuse-
ment celles qui peuvent être perdues, et qu'il n y a
point d'inconvénient à faire abstraction de ces der-
nières, dans un aperçu général sur cette branche de
la poésie provençale.
La première croisade dut être, partout où elle fut .
prêchée, le sujet de divers chants populaires. Mais
ce n'est qu'en Italie, et plus particulièrement enLom-
bardie, que l'histoire fait quelque mention de ces
chants. Elle en signale au moins un, qu'elle désigne
par la dénomination de chant du passage {deultreia),e{
auquel elle semble attribuer une puissante influence
sur le zèle avec lequel les Lombards marchèrent à
cette première croisade. Mais c'est là tout ce que l'on
peut dire de ce chant : il ne nous en est pas parvenu
un seul mot : on ne sait même pas s'il était en latin
ou dans quelque dialecte italien. La première sup-
position est la plus probable.
La première croisade ayant été, comme nous le
verrons en son lieu, le sujet de plusieurs grandes
compositions épiques en provençal, il n'y a pas
moyen de douter qu'elle ne fut aussi le thème de
divers chants de moindre étendue, les uns histo-
riques, les autres lyriques. Mais tous ces chants
étaient déjà perdus au treizième siècle; il ne restait
plus dès lors que celui du comte de Poitiers, Guil-
412 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
laume IX, que j'ai traduit plus haut, et où l'on a
pu voir avec quelle répugnance et avec quels re-
grets ce chef peu enthousiaste de croisés, quitta
son bon duché d'Aquitaine pour aller guerroyer en
Terre-Sainte.
Le mouvement de la seconde croisade commença
en 1146. Tout le monde sait que saint Bernard en
fut l'instigateur principal, le prédicateur tout-puis-
sant, le directeur suprême, et qu'il n'aurait tenu qu'à
lui d'en être le chef militaire. L'assemblée de Vezelai,
où Louis VII et les principaux seigneurs de France
se croisèrent à la voix du saint, fut presque aussi
nombreuse que celle où, cinquante ans auparavant,
le pape Urbain II avait prêché pour la première fois
la guerre sainte. Le même cri de Dieu le veuil Dieu le
veut l par lequel les peuples réunis àClermont avaient
répondu à l'exhortation du pontife, fut celui par
lequel la foule innombrable de Vezelai accueillit,
comme un second ordre du ciel, l'appel de l'abbé
de Citeaux à la seconde croisade.
Raymond V, comte de Toulouse, assista à cette
assemblée de Vezelai ; il y prit la croix et entraîna
de la sorte une grande partie du Midi dans le mou-
vement de cette croisade. Mais les troubadours n'in-
tervinrent pas dans ce mouvement ; ils ne le secon-
dèrent pas, et Raymond V lui-même, leur patron,
partit pour aller mourir en Terre Sainte, sans obtenir
d'eux le moindre éloge pour ce dévouement hérédi-
taire dans la race de Raymond de Saint-Gilles. Ainsi
que nous le verrons ailleurs, ils réservèrent leurs
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 113
chants pour d'autres croisades qui se préparaient
vers la même époque contre les Arabes d'Espagne.
Il n'existe, ou du moins je n'ai aperçu dans tous
les recueils de poésies lyriques provençales, qu'une
seule pièce relative à la croisade de Saint-Bernard,
et une pièce qui y fait plutôt une allusion vague et
indirecte qu'elle n'en est l'éloge ou la prédication.
La pièce est de ce même Marcabrus dont j'ai parlé
plus haut avec quelque détail, et elle est, comme la
plupart des siennes, d'un tour assez original ; Mar-
cabrus n'y avait probablement songé ni à saint Ber-
nard, ni aux tristes résultats de sa croisade; mais la
pièce n'en est pas moins par le fait une sorte de com-
mentaire poétique assez naïf et assez hardi de quel-
ques paroles fameuses du saint. Celui-ci, rendant
compte au pape Eugène III des succès de sa prédi-
cation, les avait ainsi résumés en peu de mots :
« Les villes et les châteaux sont déserts, au point
» qu'il y reste à peine un homme pour sept femmes;
» et l'on ne voit partout que des veuves dont les
» maris sont vivants. »
Voici maintenant la pièce de Marcabrus : on la
rapprochera facilement en idée des paroles un peu
aventurées du saint.
(( Près de la fontaine du verger, le long du sable,
)) à l'ombre d'un arbre fruitier où chantaient les
» oiseaux, sur un tapis d'herbe verte et de blanches
» fleurs, je trouvai seule (l'autre jour) celle qui ne
» veut pas mon bonheur.
» C'est une gentille demoiselle, fille d'un seigneur
11. 8
IH HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» de château. J'imaginai qu'elle était là pour jouir
» de la saison nouvelle, de la verdure et du chant
» des oiseaux, et je crus qu'elle prêterait volon-
» tiers l'oreille à mes propos. Mais il en fut bien
» autrement.
» Elle se mit à pleurer au bord de la fontaine, et
» soupirant du fond du cœur : Jésus, dit-elle, roi du
y> monde, c'est à cause de vous que j'endure une
» peine si grande. Vos affronts retombent sur moi :
» car les plus vaillants de ce monde vont vous servir
» (outre-mer), vous le voulez ainsi I
» Et il y est allé aussi, lui, mon ami, mon beau,
» gentil, vaillant ami; et moi, je suis restée seule ici
» à le désirer, à pleurer, à me désoler. Ah ! quelle
» mauvaise pensée il a eue, le roi Louis, d'ordonner
» cette croisade, qui a fait entrer tant de douleur
» dans mon cœur I
» Quand je l'entendis se désoler de la sorte, je
» m'approchai d'elle le long du clair ruisseau : Belle,
» lui dis-je, fraîche couleur et beau visage se flé-
^> trissent par trop pleurer. Il ne faut pas vous déses-
» pérer; celui qui fait feuiller les bois, peut encore
» vous donner de la joie.
» Oh! Seigneur, dit-elle, je crois bien que Dieu
» aura merci de moi quelque jour dans l'autre vie,
» comme de bien d'autres pécheurs. Mais il m'ôte
» en attendant, en ce monde, celui qui faisait ma
» joie, celui que j'ai si peu gardé et qui est mainte-
>) nant si loin de moi! »
Une telle pièce, jointe au silence des autres trou-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 115
badours, n'annonce pas un enthousiasme bien vif
pour la seconde croisade dans les pays de langue
provençale.
Ce fut autre chose de 1189 à 1 193, durant les ap-
prêts un peu lents de la troisième croisade. Celle-là
excita vivement la verve des troubadours. Ce fut
pour celle-là qu'ils firent presque toutes les pièces
de poésie que l'on a d'eux sur les guerres saintes,
toutes celles du moins qui méritent une^mention un
peu expresse dans l'histoire poétique du moyen âge.
Leur zèle dans cette circonstance n'est pas difficile
à expliquer.
D'abord la troisième croisade fut prêchée à l'é-
poque la plus florissante de la poésie provençale.
Jamais il n'y avait eu autant de troubadours qu'alors,
ni de si distingués, et jamais il n'y avait eu entre eux
tous une émulation si vive.
D'un autre côté, la haute renommée des chefs de
l'entreprise était, pour les troubadours, une raison
très- particulière de s'intéresser à cette entreprise, d'y
prendre part et de la célébrer d'avance. L'empereur
Frédéric Barberousse, et RichardJ Cœur- de -lion,
étaient les héros favoris de ces poètes. Philippe-Au-
guste ne leur était pas aussi agréable, mais Philippe-
Auguste avait commencé à prendre, sur le Midi, un
ascendant à raison duquel personne n'y pouvait être
indifférent à ses projets ni à ses actes.
Ces raisons réunies expliquent de reste l'émula-
lion avec laquelle les troubadours chantèrent la troi-
sième croisade. Giraud de Borneil, Raimbaud de
116 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Vaqueiras, Pierre Cardinal, Bertrand deBorn, Pierre
Vidal, Gancelm Faydit, et beaucoup d'autres moins
célèbres, nous ont laissé, sur cet événement, des pièces
de vers qui comptent parmi les plus remarquables de
chacun d'eux. Non contents de prêcher la guerre
sainte, plusieurs voulurent la faire; ils y suivirent
ceux qu'ils y poussaient; leur enthousiasme poétique
fut mis à l'épreuve des événements; nous verrons
comment il s'en tira.
Les pièces des troubadours relatives à la troisième
croisade et à toutes les croisades subséquentes, sont
de deux genres, et forment deux classes nettement
distinctes à raison du but et du motif. Les unes sont
des exhortations formelles adressées au public, de
prendre la croix, de passer outre-mer. Les autres
sont des chants inspirés par des motifs personnels,
dans lesquels les troubadours, sans s'inquiéter de
qui va ou ne va pas aux croisades , exprimen t là-dessus
leurs sentiments et leurs résolutions. Ces derniers
rentrent plus ou moins dans les genres ordinaires de
composition des troubadours, c'est pourquoi je m'y
arrêterai peu. Il suffira de montrer, par quelques
exemples, comment ces idées de croisade et de guerre
sainte intervenaient parfois dans les destinées amou-
reuses des troubadours.
Parmi ceux d'entre eux qui passaient outre-mer,
il y en avait peu dans la résolution desquels l'amour
n'entrât pour quelque chose. Les uns y allaient se
faire tuer du regret d'avoir perdu leurs dames ,
d'autres se distraire ou se consoler des rigueurs ou
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 117
(le l'infidélilé de la leur» tel autre encore y passait
par l'ordre de la sienne, ou dans l'espoir de la dé-
cider, par cette preuve de dévouement, à lui accorder
enfin son amour. Mais, quel qu'en soit le motif, cette
résolution aventureuse suffit d'ordinaire pour ré-
pandre un certain charme particulier sur les chants
dans lesquels elle est exprimée.
Un des plus gracieux que je connaisse et puisse
citer, appartient à un Irouhadour nommé Peirols ,
dont j'ai déjà parlé. C'était un pauvre chevalier qui
aima longtemps une sœur du dauphin d'Auvergne,
femme de Beraud de Mercœur, un des grands barons
du pays. On ne voit pas précisément à quelle époque
ni avec qui il passa en Syrie : mais il est sûr qu'il y
alla au moins une fois, dans quelqu'une des expé-
ditions qui suivirent immédiatement la grande croi-
sade de Richard Cœur-de-lion et de Philippe-Auguste,
et qui en furent comme la traînée. Au moment de
partir, il Ot la pièce suivante qui est un dialogue
entre lui et l'Amour. C'est, à mon avis, une des pièces
de son genre les plus gracieuses et les plus délicates.
« Lorsque l'amour vit mon cœur affranchi de toute
)> pensée de lui, il m'assaillit d'une querelle, et vous
» allez ouïr comment : Ami Peirols, c'est grand mé-
') fait à vous de me quitter; quand vos pensées ne
» seront plus à moi, quand vous ne chanterez plus,
» que serez-vous, dites-moi, que vaudrez-vous?
» Amour, je vous ai longuement servi, et vous
» n'avez eu nulle pitié de moi : vous savez le peu de
)) bien qui m'est revenu de vous! je ne vous accuse
118 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» pas, mais accordez-moi du moins bonne paix pour
n l'avenir : je ne demande rien de plus, je n'aspire
» à rien de plus doux.
» Quoi! Peirols, vous mettez en oubli la belle et
j) noble dame qui, par mon ordre, vous accueillit si
» gracieusement et avec tant d'amour ! vous avez le
» cœur bien léger, et personne ne l'eût dit à vos
» chansons, tantvousysembliez joyeux et amoureux!
» Amour, j'ai constamment aimé ma dame depuis
» que je l'ai vue, et je l'aime encore, je l'aime sans
» folle pensée, tant elle m'a plu, tant elle m'a charmé
» dès le premier moment. Mais le temps est venu,
)i pour beaucoup d'amis, de quitler en pleurant leurs
M amies qui, si n'était Saladin, resteraient joyeuse-
» ment avec elles.
» Peirols, ce ne sont pas les assauts que vous don-
}) nerez à la tour David qui en chasseront les Turcs
)i ni les Arabes. Ecoutez un bon et gentil conseil*
» aimez et chantez. Quoi! vous iriez à la croisade,
w et les rois n'y vont pas ! voyez les guerres qu'ils se
w font, voyez les barons, comme ils inventent des
w sujets de querelle!
» Amour, je ne vous ai jamais failli : vous le savez.
» Maisaujourd'huije suis contraint de vous désobéir.
» Je prie Dieu mettre la paix entre les rois, et d'être
» mon guide. La croisade tarde trop, et grand be-
» soin serait que le pieux marquis de Montferrat eût
» plus de compagnons ! »
Peirols partit en effet, comme il en avait le pro-
jet, en dépit des conseils de l'Amour, et nous verrons
HISTOIRE DE LA POESIE PROVEPfÇALE. 119
tout à l'heure quels adieux il adressa à la Syrie, après
y avoir fait quelque séjour. Je reviens, eu attendant,
à l'autre genre des pièces des troubadours relatives
aux croisades.
Ces pièces se nommaient prezies, prezicansas, pré-
dications, et ce litre, qui leur convient à tous égards,
ne laisse aucune incertitude sur leur destination.
C'était d'exhorter la masse des populations chré-
tiennes, et plus particulièremet la classe chevale-
resque, à prendre les armes contre les infidèles de
la Terre-Sainte. Nul doute, d'après cela, qu'elles ne
fussent chantées avec un certain appareil sur les
places publiques, dans les rues des villes, à la porte
ou dans l'intérieur des châteaux, partout, en un
mot, où il y avait des concours d'hommes.
Le fond, la substance même de ces prédications
poétiques répondait de tout point à leur objet et à
leur titre. Les arguments que faisaient les trouba-
dours, pour exciter les peuples à se croiser ou à sub-
yenir aux frais de la croisade, étaient calqués sur
ceux que l'Église faisait dans le même but: c'étaient
des arguments pieux, théologiques, mystiques, qu'ils
empruntaient en général tout faits, tous formulés,
aux sermons des moines ou des prêtres.
« Dieu étant mort sur la croix pour les hommes,
n prendre la croix et aller combattre en Terre-Sainte,
» était, pour tout chrétien, la plus belle occasion
» de rendre à Dieu amour pour amour, sacrifice
» pour sacrifice. Mourir en combattant les Infidèles,
» était la plus désirable de toutes les morts; c'était
120 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» réchange assuré des joies éternelles du Paradis
» contre les soucis et les misères de la terre. C'était
» folie extrême aux grands seigneurs et aux rois, au
» lieu de se réunir pour aller exterminer les Infidèles,
» de se faire impitoyablement la guerre entre eux
» pour un peu de vaine gloire, ou tout au plus pour
» un peu de terre. »
Telle est, réduite à sa plus simple expression, la
partie religieuse de presque toutes les pièces de poésie
provençale sur les croisades. Les troubadours sem-
blaient n'y vouloir être que les auxiliaires des prédi-
cateurs ecclésiastiques; ce que ceux-ci disaient gra-
vement en prose dans les églises, les autres le répé-
taient en plein air avec le charme additionnel de la
musique et des vers.
Ces pieuses exhortations n'allaient cependant pas
également bien à la bouche des ecclésiastiques et à
celle des poètes provençaux. L'Église était à son aise
avec les puissances mondaines, avec les grands sei-
gneurs et les rois; elle n'avait aucune raison de mé-
nager leur vénalité, leur ambition , leur turbulence,
leur amour de la gloire et du plaisir. Plus que jamais
brouillée avec la chevalerie, aux écarts de laquelle
elle imputait les désastres de la précédente croisade,
l'Église ne songeait nullement à flatter les chevaliers;
et quand elle les envoyait en Terre-Sainte, c'était sur-
tout une occasion d'expier les désordres habituels de
leur vie chevaleresque, qu'elle se piquai t de leur offrir.
Il n'en pouvait être de même d^s troubadours
prêchant la croisade. Ils étaient bien persuadés de
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 121
dire vrai en tout ce qu'ils disaient là-dessus. Mais
à côté de cette idée ils en avaient d'autres qu'il
n'était pas facile de mettre d'accord avec elle. Car
ils croyaient aussi à la chevalerie, à la gloire, à
l'amour, et il était bien malaisé que cette croyance,
à laquelle tenait pour ainsi dire leur existence et leur
génie, ne perçât pas de quelque manière dans les
occasions même oii ils avaient le plus à cœur de ne
parler que le langage austère de la religion et de
la foi. Peut-être, parmi tant de prédications sur la
croisade composées par eux, y en a-t-il quelques-unes
où ce langage domine en effet assez pour couvrir ce
qui peut y faire disparate. Mais, dans la plupart et
dans les plus remarquables, les idées poétiques des
troubadours percent vivement et de manière à faire
contraste avec l'idée religieuse, qui a l'air d'en être
le principal motif. Or, les degrés, les nuances, les va-
riétés de ce contraste sont ce qu'il y a de plus piquant
et de plus caractéristique dans le genre de composi-
tions dont il s'agit. C'est en les prenant sous cepoint
de vue que je tâcherai d'en donner quelque idée.
Pierre Vidal, de Toulouse, composa sur la troi-
sième croisade, où il alla de sa personne, plusieurs
pièces où il y a de beaux détails. Voici un court pas-
sage d'une :
« Les hommes ne devraient point tarder à bien
» dire et à mieux faire, tandis que la vie leur dure,
j) car le monde n'est qu'un souffle , et celui-là fait la
» folie la plus grande qui s'y fie le plus. » Cela, et
ce qui y fait suite, était assez grave et Irès-conve-
122 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
nable dans une exhortation à la croisade. Mais Pierre
Vidal, qui se piquait de galanterie et de chevalerie,
qui avait été fait chevalier par quelqu'un de ses hauts
patrons, n'était pas homme à parler longuement sur
ce ton et à perdre de vue durant cinq ou six stances
ses sentiments favoris. Voici ce qui, dans la pièce,
précède le passage que je viens de citer :
« Si, de fatigue ou de souci, je cessais de chanter,
» le monde dirait peut-être que mon esprit et ma
» Videur ne sont plus ce qu'ils ont coutume d'être.
» Mais je puis bien jurer que jamais si fort ne me
» plurent jouvence et chevalerie, amour et donnoi. »
Ce sont, comme on voit, les idées ordinaires de
galanterie qui dominent ici la pensée de la croisade,
et le contraste est encore plus marqué dans les stances
subséquentes, où le poète revient longuement à sa
dame, et parait beaucoup plus occupé d'elle que de
la délivrance du saint tombeau.
Voici maintenant les deux dernières stances d'une
pièce que Raimbaud de Vaqueiras composa sur la
croisade à la tête de laquelle partit le marquis de
Montferrat, en 1204.
« Notre seigneur nous ordonne à tous d'aller re-
» conquérir le saint Sépulcre et la croix. Que celui-là
» donc qui veut être en sa compagnie, et vivre à
» jamais dans le ciel, meure ici pour lui : qu'il fasse
» tous ses efforts pour passer la mer et exterminer
» la race chienne des infidèles.
» Beau chevalier pour qui je chante, je ne sais, à
» cause de vous, si je dois garder ou quitter la croix :
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 123
>i je ne sais comment aller ni comment rester. Car
» voire beauté me fait tant souffrir, que je meurs si
» je vous vois, et en toute autre compagnie oii je ne
» puis vous voir, il me semble mourir dans un
» désert. »
Je n'ai pas besoin d'insister sur l'espèce de dé-
menti que le troubadour amoureux donne dans ce
passage au troubadour croisé. Je citerai encore un
exemple du même genre de contradiction.
Le fameux Bertrand de Born fut un des poètes
provençaux qui prêchèrent les croisades. Eutre
autres pièces sur ce sujet, il en écrivit uneà la louange
de Conrad de Montferrat, frère du marquis Boniface
qui, en attendant l'arrivée en Syrie des rois Richard
et Philippe-Auguste, s'y défendait avec bravoure
eontre Saladin. Or, voici la seconde stance de cette
pièce :
« Seigneur Conrad , je vous recommande à Dieu,
» et je serais là-bas, avec vous, je vous jure, si les
w délais des comtes, des ducs, des princes et des
» rois, ne m'avaient obligé à renoncer à mon pro-
» jet. Et puis j'ai vu ma dame, ma belle et blonde
» dame! et j'ai perdu tout courage départir; sans
>» quoi j'aurais fait ma traversée il y a plus d'un an. »
Ces exemples suffisent pour montrer avec quelle
facilité les idées ordinaires d'amour et de galanterie
revenaient dans les prédications des troubadours
sur les croisades, à travers tous les sentiments et
tous les arguments religieux qui semblaient natu-
rellement devoir les exclure.
124. HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Ces prédications offraient aussi fréquemment une
disparate d'un autre genre. Les troubadours cher-
chaient à faire valoir de leur mieux les idées chré-
tiennes sur le néant des grandeurs et de la gloire
mondaine; mais dans la réalité, ils ne pouvaient
s'empêcher de mettre le plus grand prix à cette gloire,
et d'en regarder la poursuite comme un mérite. De
là, de leur part, la prétention de concilier les idées
générales de chevalerie, les tendances naturelles de
l'esprit chevaleresque, avec les motifs et le carac-
tère religieux des croisades.
« Quelle folie, dit Pons de Capduelh, quelle folie
» pour tout preux baron, de ne pas secourir la croix
» et le saint tombeau ! puisqu'avec les belles armures,
» avec la gloire, avec la courtoisie, avec tout ce qui
» est avenant et honorable, nous pouvons obtenir
» la jouissance du Paradis.
» On va voir maintenant, dit un autre avec la
» même bonne foi d'enthousiasme, on va voir quels
» sont ceux qui désirent à la fois la gloire du monde
» et la gloire de Dieu; car ceux-là peuvent gagner
» l'une et l'autre qui se mettront franchement en
» pèlerinage pour recouvrer le saint Sépulcre. »
Enfin, dans les pièces des troubadours sur les
croisades, il y en a où le sentiment chevaleresque
domine le sentiment religieux , et celles-là sont na-
turellement les plus conformes à l'esprit général de
la poésie provençale. Telles sont, entre autres, celles
de Giraud de Borneil, par cette raison les plus re-
marquables de toutes, celles où il y a le plus d'élé-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 125
vation et d'unité de sentiment. Je donnerai, des
deux plus belles, les passages que je n'ai pas trouvés
par trop difficiles à traduire, et je les donnerai
comme s'ils ne faisaient qu'une seule et même
pièce.
« Je reviens, en l'honneur de Dieu, à mes chants
» auxquels j'avais renoncé. Ce n'est point le gazouil-
» lement des oiseaux, ce n'est point la feuille nou-
» velle, ce n'est point la gaieté qui m'y invitent. Je
» suis triste et courroucé voyant dominer le mal,
» défaillir le mérite et surgir l'iniquité.
» Je m'émerveille à considérer à quel point le
)} monde est endormi, comment est desséché la-ra-
» cine de tout bien , et avec quelle vigueur le mal
» germe et grandit. A peine prend-on garde aux ou-
» trages faits à Dieu, et tandis que, parmi nous, les
» puissances se querellent entre elles, ces perfides
» Arabes sans loi possèdent tranquillement la Syrie.
)) Mais voici le moment venu où nul homme hardi
)) et vaillant en armes ne peut plus refuser sans
» honte son service à Dieu. Et puisque là où est le
» bon vouloir, l'esprit saint ajoute le pouvoir, que
» chacun prenne garde à ne point compromettre la
» sainte entreprise. Que ceux qui répondent à l'ap-
w pel de Dieu ne fassent qu'une seule et même force.
» On ne vit jamais beaux succès nailre de volontés
» en discorde.
» Plus un homme est puissant, plus il doit s'ef-
» forcer de plaire h Dieu. Les belles armes, la cour-
>* toisie, les beaux passe-temps ne sont point un
126 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» mal dès T instant où l'Esprit-Saint y met racine.
» L'homme preux, celui qui cherche à se distinguer,
» ne sera point haï de Dieu pour sa vaillance, ni
» pour ses belles manières courtoises.
» De nobles plaisirs, si le cœur et la foi ne sont
» pas en défaut, seront un jour ou l'autre pardon-
» nés. Un homme de haute nature ne sait pas vivre
» en tristesse et en souci. Et si jouvence et joie sont
» aujourd'hui honnies et bannies, c'est la faute de
» ces vils puissants, qui ne savent plus ce que c'est
» que don et hospitalité, qui s'épouvantent de tout
w acte généreux.
» Mais laissons les vils : il est trop pénible de par-
» 1er d'eux; et songeons plutôt à détruire les Turks
» orgueilleux et leur méchante loi. »
L'indulgence toute poétique, toute courtoise, pour-
rait-on dire, avec laquelle Giraud de Borneil , si
religieux qu'il se montre d'ailleurs dans ces frag-
ments, y traite les goûts elles mœurs chevaleresques,
est assez remarquable : on serait tenté de la regar-
der comme le signe d'une tendance expresse à trans-
férer du clergé à l'ordre féodal l'initiative des croi-
sades; et cette tendance fut en effet l'une de celles
que développa aux douzième et treizième siècles, la
lutte du sacerdoce et de l'empire.
Parmi les troubadours qui, par exception, cher-
chèrent de préférence, dans leurs prédications sur
les croisades, à faire valoir les arguments purement
religieux ou ecclésiastiques, il y en eut quelques-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 127
uns qui essayèrent au moins de s'approprier ces ar-
guments, de les empreindre de leur imagination, de
leur donner un tour plus libre, une forme plus poé-
tique. De ce nombre fut Pierre Cardinal, trouba-
dour très-distingué, dont j'aurai à parler beaucoup,
quand nous en serons aux genres satiriques de la
poésie provençale. On a de lui, sur Ja troisième croi-
sade, une pièce dans laquelle il n'emploie guère que
des arguments pieux et mystiques ; mais ces argu-
ments, il cherche à les rajeunir tantôt par une ex-
pression plus ingénieuse, tantôt par des images qui
n'ont point l'air d'être empruntées au langage or-
dinaire de l'Eglise. Je crois pouvoir en citer quel-
ques traits.
« Des quatre extrémités de la croix, l'une se dresse
» vers le firmament; l'autre plonge en bas vers
» Vabîme; une troisième regarde l'orient et la der-
» nière l'occident. La croix marque ainsi, que le
» pouvoir du Christ s'étend à toutes les parties de
» l'univers.
» La croix est la vraie bannière du roi, dont relève
» tout ce qui est.
» Certes, ce fut une grande merveille, que l'arbre
» où la mort était née nous portât de nouveau vie
» et pardon. Tout homme qui voudra l'y chercher
» trouvera sur la croix le vrai fruit de l'arbre de
» la science.
» Ce fruit si beau, ce fruit si doux, nous sommes
» tous invités à le cueillir amoureusement. Cueil-
128 HISTOIRE i)E LA POÉSIE PROVENÇALE.
» lons-le donc, tandis que la saison en dure; or,
» prendre la croix, c'est le cueillir. »
En résumant tout ce que je viens d'indiquer de la
conduite et des sentiments des troubadours, relati-
vement à la troisième croisade, ou à celles qui en
furent la suite immédiate, on voit qu'ils s'évertuèrent
de toute manière pour le succès de ces expéditions ;
et tout autorise à présumer que leurs chants ne furent
pas sans influence sur les résolutions de tant de vail-
lants chevaliers qui marchèrent au secours de la
Terre Sainte, sous la bannière de Richard Cœur-de-
lion, de Philippe-Auguste, de Boniface de Monf-
ferrat, des légats du pape Honoré III.
Le résultat de ces croisades, sans en excepter
celle oii commandèrent en personne Philippe-Au-
guste et Richard Cœur-de-lion, ne répondit pas à
beaucoup près à l'enthousiasme, ni aux immenses
moyens avec lesquels elles avaient été entreprises.
Philippe-Auguste se retira, aussitôt qu'il put le faire
avec une apparence d'honneur, el laissa son illustre
rival s'épuiser en exploits plus brillants qu'utiles,
qui ne changèrent rien à la condition précaire des
puissances chrétiennes de la Syrie.
Ce fut bien pis dans les croisades subséquentes ,
où quelques succès téméraires ne servirent qu'à ame-
ner des désastres irréparables. Mais je ne saurais
mieux faire que de citer, à ce sujet, un court pas-
sage de l'élégant écrivain à qui nous devons la der-
nière et la meilleure histoire des croisades.
« La troisième croisade, quoique malheureuse,
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 129
dit M. Michaud, n excita pas tant de plaintes que
celle de saint Bernard, parce qu'elle ne fut point
sans gloire. Elle trouva néanmoins des censeurs, et
les raisons par lesquelles on la défendit ont beau-
coup de ressemblance avec celles qu'employèrent les
apologistes de la seconde guerre sainte. « 11 s'est
» trouvé des gens, dit l'un d'eux, qui, raisonnant à
» tort et à travers, ont osé soutenir que les pèlerins
» n'avaient rien gagné dans la terre de Jérusalem,
» puisque la ville sainte était restée au pouvoir des
» Sarrasins : mais ces hommes ne comptent-ils
» donc pour rien le triomphe spirituel de cent mille
» martyrs! Qui peut douter du salut de tant de
>) nobles guerriers qui se sont condamnés à toutes
» sortes de privations pour mériter le ciel , et que
» nous, nous avons- vus nous-mêmes, au milieu de
» tous les périls, assister chaque matin à la" messe
» que célébraient leurs propres chapelains? »
» Ainsi, ajoute M. Michaud, ainsi parlait Gauthier
Vinisauf, auteur contemporain. Compter parmi les
avantages d une croisade le nombre immense d<is
martyrs qu'elle a faits, doit paraître une idée sin-
gulière. »
Les troubadours, à qui l'enthousiasme religieux ne
manquait cependant pas, comme nous l'avons assez
vu, ne se résignèrent pas si pieusement aux résultats
des expéditions qu'ils avaient prêchées avec tant
d'ardeur. Au milieu de tant de martyrs, ils auraient
voulu voir un certain nombre de chrétiens debout
et victorieux : ils peignirent sans ménagement hîs
II. 9
130 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
maux et les revers des croisades, et les imputèrent à
qui de droit; aux chefs ecclésiastiques ou militaires
de ces entreprises. Plus il y avait eu de zèle dans
leurs exhortations belliqueuses, plus il y eut de fran-
chise et d'amertume dans leurs palinodies; et l'on a
parfois besoin, quand on rapproche celles-ci des
premières, de s'assurer qu'elles sonl bien les unes
et les autres l'œuvre d'un seul et même poète.
Le brusque retour de Philippe-Auguste, qui com-
promit les résultats présumables de la troisième croi-
sade, en fut, à ce qu'il paraît, un des incidents qui
scandalisèrent le plus les troubadours. L'un de ceux
que j'ai déjà cités, Pierre Vidal de Toulouse, com-
posa une prière dans laquelle se trouve le passage
suivant :
(( Le pape et les faux docteurs ont mis la sainte
» Église en telle détresse, que Dieu lui-même s'en
» courrouce. Grâce à leurs péchés et à leurs folies,
» les hérétiques se sont levés ; car quand ils donnent
» l'exemple du mal. il est difficile de trouver quel-
» qu'un qui s'en abstienne.
» Et c'est de France que vient tout le désastre ; de
» France, autrefois la terre des preux. Mais cette
» terre a maintenant un roi qui manque à la gloire
)) et à Dieu ; un roi qui a délaissé le saint Sépulcre ;
)) un roi qui achète, vend et lient marché comme un
)) serf ou comme un bourgeois , faisant de la sort€
» honnir ses Français.
)) Le monde va de telle sorte, que ce qui était mal
>» hier est pire aujourd'hui ; et depuis que le guide
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 131
» (des guerriers de Dieu, le vaillant Frédéric) a péri,
n nous n'avons plus entendu parler d'empereur
» glorieux ni brave. »
L'empereur Henri VI n'avait point encore fait
prêcher la croisade de 1196 lorsque Pierre Vidal
s'exprimait ainsi. En parlant de lui, après cette croi-
sade, le troubadour ne se serait pas borné sur son
compte à une allusion vague et dédaigneuse.
Mais de toutes les pièces des troubadours rela-
tives à l'issue des croisades de cette période, la plus
piquante est de ce même Peirols, dont j'ai traduit
tout à l'heure un gracieux dialogue avec l'Amour,
composé à l'époque de son départ pour la Terre-
Sainte. La pièce dont il s'agit ici est d'une date posté-
rieure : elle fut écrite en Syrie, immédiatement
après la reprise de Damiette par le sultan d'Egypte,
sur qui les croisés chrétiens l'avaient conquise l'année
d'auparavant, par des efforts et avec des fatigues in-
croyables. L'expMition avait été faite, au nom de
Frédéric H, et sous les ordres de deux de ses lieu-
tenants. Voici comment parlait Peirols au moment
de repartir pour la Provence :
« J'ai vu le fleuve Jourdain; j'ai vu le sépulcre,
)) et je vous rends grâces, vrai Dieu, Seigneur des sei-
w gneurs, de m'avoir montré la sainte terre où vous
)) naquites : cette vue a rempli mon âme de conten-
» tement.
» Je ne demande plus' maintenant que bonne mer
M et bon vent, bon navire et bons pilotes, pour re-
» tourner vite à Marseille : de là, je ferai mes adieux
132 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» à Sur, à Saint-Jean d'Acre et à Tripoli; à l'hos-
» pire, au temple et à la mer de Roland.
)) Le vaillant roi Richard a été chélivement rem-
» placé ici ; et voilà que la France a perdu le bon
» roi, les fleurs de lis le bon seigneur qu'elles avaient
» naguère. L'Espagne avait de même un roi brave
» qu'elle n'a plus : le Montferrat pleure son bon
>) marquis et l'empire son vaillant empereur. Et je
» ne sais comment vont se conduire leurs succes-
» seurs.
)) Beau Seigneur Dieu, si vous suiviez mes con-
» seils, vous regarderiez bien qui vous faites empe-
» reur, qui vous faites roi, et à qui vous donnez
» tours et châteaux. Dès qu'ils sont en pouvoir, les
» hommes ne font plus aucun cas de vous, et j'ai vu
» l'empereur faire, dans ua autre temps, maints
)) serments qu'il fausse aujourd'hui.
» Empereur (à Damiette) ! Damiette vous attend;
» la tour blanche pleure nuit et jour (et redemande)
» votre aigle qu'un vautour en a chassé. Rien est
» couard l'aigle qui se laisse battre par un vautour.
» La gloire acquise par le Soudan est une honte pour
;) vous ; et votre honte à part, c'est un mal pour nous
)) tous ; c'est un dommage pour notre loi. »
Il y a peut-être dans cette courte pièce plus d'éner-
gie, de vivacité et d'élan poétique, que dans aucune
de celles où les troubadours prêchaient la croisade.
Et les raisons n'en sont pas difficiles à concevoir.
Pour des poètes comme les troubadours, qui man-
quaient d'idées et de savoir, le développement un
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 133
peu varié d'une idée vague et générale, comme celle
des croisades, était la chose du monde la plus diffi-
cile. Il n'y avait pas jusqu'à leur foi religieuse qui
ne fût, à certains égards, un obstacle à ce dévelop-
pement. Ne se figurant guère de paroles plus puis-
santes, ni par conséquent plus poétiques , que les
formules simples et précises de leur croyance, ils ne
pouvaient être tentés de s'en écarter beaucoup.
Lorsque, au contraire, ils parlaient des revers,
des mécomptes, des fautes et des vices des croisés,
ce n'était plus que de la satire historique qu'ils fai-
saient, et leurs tableaux, leurs allusions participaient
dès lors plus ou moins à l'intérêt positif et à la va-
riété naturelle de leurs sujets.
Son mérite intrinsèque à part, la pièce de Peirols
que je viens de citer se distingue par une particula-
rité accidentelle. Elle fut, comme j'ai dit, écrite en
Syrie, vers 1222 ; or c'est, je crois, l'unique pièce de
son genre que l'on puisse citer comme ayant été
composée dans l'intervalle de 1204, époque de la
croisade du marquis de Montferrat, à 1228, époque
de celle de l'empereur Frédéric II. Durant cet in-
tervalle de vingt-quatre ans, il s'était passé dans le
midi de la France des événements qui avaient vio-
lemment distrait les troubadours des afifaires d'outre-
mer.
Ces enthousiastes prédicateurs des guerres saintes
avaient appris, inopinément et à leurs dépens, ce
qu'étaient et comment se faisaient ces guerres pour
lesquelles ils avaient à peine trouvé assez d'ardeur
i^k HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
à leur pays el à leur siècle. A ces croisades contre les
Musulmans qu'ils avaient secondées de tout leur
pouvoir, ils avaient vu substituer des croisades contre
les Albigeois. Ils avaient vu égorger, par des bandes de
croisés européens, la population, hérétique ou non,
de plusieurs de leurs villes les plus florissantes ; ils
avaient vu dévaster leurs campagnes, brûler ou dé-
molir ces châteaux dont ils avaient si longtemps
fait les délices; ils avaient vu massacrer, exiler, dé-
pouiller la fleur de la chevalerie du Midi , ces sei-
gneurs si courtois et si polis qui avaient été leurs
émules autant que leurs patrons. Au milieu du tu-
multe et de la désolation de ce bouleversement, ils
n avaient point cessé de chanter; mais leurs chants
avaient bien changé de ton, de caractère et de sujet !
Dans cette horrible crise d'une longue lutte entre
leurs chefs ecclésiastiques et leurs chefs politiques,
ils avaient pris énergiquement le parti de ces der-
niers, et la poésie provençale n'avait été, pendant
assez longtemps, qu'un douloureux concert de
plaintes et d'imprécations contre le clergé.
Lorsqu'à force de malheurs et d'énergie les peuples
dé langue provençale eurent un moment écarté de
leur pa)s le fléau des croisades, et que les flots de croir
ses purent reprendre leur cours naturel vers les con-
trées musulmanes, les troubadours ne furent plus si
empressés à grossir ces flots et à les rendre plus ra-
pides. Leur enthousiasme religieux s'était> pour ainsi
dire, isolé de l'Église et tourné contre elle. L'enthou-
siasme poétiq^ue lui-même avait déjà, chez eux, souf-
BISTOIRR DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 135
fert quelque atteinte des désastres qui avaient changé
k face du Midi.
On a peu de chants provençaux sur les croisades
de l'empereur Frédéric II ; et ceux que l'on a appar-
tiennent tous à des troubadours particulièrement dé-
¥Oués à Frédéric, qui prêchèrent sa croisade dans
son intérêt personnel, nullement dans l'intérêt géné-
ral du christianisme et de l'Église. Ces chants sont
encore élégants et corrects en ce qui tient à la dic-
tion et à la versification; mais ils ne sont, au fond,
que des répétitions peu variées des précédents. Ils
ne s'en distinguent guère que par des traits directs
de salire contre le clergé.
a Le monde est, à vrai dire, bien déchu en mérite,
a dit Folquet de Romans ; et les clercs, qui devraient
n maintenir le bien, sont les pires de tous. Ils aiment
» mieux la guerre que la paix, tant leur plaisent ma-
» lice et péché. Je voudrais bien avoir été des pre-
» mières croisades ; mais presque tout ce que je vois
» de celle-ci me déplaît. »
Je ne m'arrête point à la croisade de Thibaut,
comte de Champagne, roi de Navarre, qui eut lieu
de 1232 à 1236. Thibaut lui-même composa sur
cette expédition plusieurs pièces qui sont, en fran-
çais, des plus anciennes, ou les plus anciennes du
genre. Mais les troubadours du Midi ne s'en émurent
guère. Ils ne parurent se réveiller un moment quk
l'annonce des croisades de saint Louis, auxquelles
le caractère personnel du monarque donnait un in-
térêt tout particulier. On a, sur les divers incidents
136 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
de ces expéditions , y compris la mort de saint Louis,
qui en fut la catastrophe, une douzaine de pièces de
différents troubadours la plupart assez obscurs.
Ces pièces n'ont presque plus rien du Ion ni
du sentiment de celles qu'avaient inspirées, il n'y
avait guère plus d'un demi-siècle, les croisades de
Richard et de Philippe-Auguste. Ce ne sont plus
que des lamentations sur la répugnance que les
hommes de l'ordre féodal et chevaleresque montraient
alors pour ces sortes d'expéditions, et ces lamenta-
tions, en général, aussi plates que vraies, attestaient
la rapide décadence de la poésie provençale, en
même temps que celle du zèle pour les croisades.
« C'est grand douleur, dit Lanfranc Cigala , des
» chevaliers qui sont morts en Syrie ; et le dommage
» serait bien pire encore si Dieu ne les avait reçus
» en sa compagnie. Mais pour les chevaliers de ce
» côté de la mer, je ne les vois guère empressés à
» recouvrer le saint héritage. 0 chevaliers! vous
» avez peur de la mort. Si les Turcs abandonnaient
» leur bannière, ils trouveraient force champions
» pour les poursuivre. Mais, fermes à leur poste,
» ils ne trouvent guère d'assaillants. »
.» Il y a, » dit Raymond Gancelm , de Beziers, un
des plus mauvais troubadours dont il reste quelque
chose, « il y a beaucoup d'hommes qui ont fait
» semblant de se disposer au passage, et n'en ont pas
i) le moindre désir. Les excuses ne leur manquent
* pas. Je ne puis partir sans une solde du roi, dit
» l'un; je suis malade, dit un autre ; si je n'avais des
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 137
» enfants, rien ne me retiendrait ici , assure un
» troisième. »
La mort même de saint Louis, qui remplit la
France de deuil, n'inspira rien déplus poétique. De
trois pièces que l'on a sur cet événement, la moins
plate est une longue et stupide imprécation contre
la croisade. « Maudite soit Alexandrie ! maudite soit
» Clergie! maudits soient les Turcs! » s'écrie l'auteur,
ne sachant plus quoi dire, et tout cela finit par des
gémissements sur la perle de toute courtoisie et de
toute chevalerie. La poésie provençale était à coup
sûr en pire état encore que la chevalerie quand elle
produisait des choses pareilles.
La seule pièce provençale relative aux croisades
de saint Louis qui mérite une mention particulière
dans cet aperçu, est un peu antérieure à celles aux-
quelles je viens de faire allusion. Elle dut être com-
posée vers 1266, quatre ans avant la mort de saint
Louis, et les événements auxquels elle a principale-
ment rapport sont de l'année 1265.
Cette année fut singulièrement désastreuse pour
les chrétiens de Syrie. Le fameux Bibars, qui régnait
alors en Egypte sous le nom de Malek Daher, avait
remporté sur eux de grands avantages : il avait battu
leurs auxiliaires tartares , arméniens et persans. Il
avait pris d'abord la ville de Césarée, puis le château
. d'Arsouf, deux places que saint Louis avait fortifiées
avec le plus grand soin durant son séjour en Pales-
tine. Et, le cœur enflé de ces victoires, Bibars ne
songeait qu'à en obtenir de nouvelles; il menaçait
138 UISTOIBE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
toutes les villes chrétiennes de Syrie, et toutes trem-
blaient, se tenant déjà pour perdues.
Dans ce même temps, les papes, au lieu de songer
au péril de la Terre-Sainte, faisaient prêcher une
croisade contre Mainfroi, fils naturel de Frédéric II,
qui, à la mort de son père, s'était emparé du
royaume de Naples, qu'ils avaient donné à Charles
d'Anjou, frère de saint Louis.
Ce fut la tête remplie et troublée de tous ces évé-
nements, qu'un templier provençal, dont le nom
n'est pas connu, écrivit la pièce suivante:
« La douleur et la colère ont pris siège en mon
y> âme, et de peu s'en faut qu'elles ne me tuent.
» Nous tombons sous le faix de cette croix que nous
» avions prise en l'honneur de celui qui y fut attaché.
» Il n'y a plus ni croix, ni loi qui nous vaille contre
» ces maudits félons de Turcs. Il semble au con-
» traire, et tout homme le peut bien voir, que Dieu
» les maintienne pour notre mal.
» Pour leur début, ils ont conquis Césarée et pris
» d'assautle fort château d' A rsouf. Ah! Seigneur Dieu,
» que seront devenus tant de chevaliers, tant de ser-
» vanis, tant de bourgeois, qu'il y avait dans les murs
» d'Arsouf? Hélas I le royaume de Syrie a déjà tant
» perdu (de ses enfants), que sa force en est à jamais
» tombée.
» Et ne croyez pas qu'ils s'imaginent en avoir fait
» assez, ces maudits Turcs! Ils ont juré tout haut
» de ne pas laisser dans ces lieux un seul homme
» croyant à Jésus-Christ : de l'église de Sainte-Marie,
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE, 139
y) ils vont, disent-ils, faire une mahomerie. Eh bien!
» si Dieu, à qui tout cela devrait déplaire, y consent
» et le trouve bon, il faut nous en contenter aussi.
» Bien fou est-il donc celui qui cherche querelle
» aux Turcs, quand Jésus-Christ leur permet tout.
» Quoi d'étonnant qu'ils aient tout vaincu, Franks
» etTartars, Arméniens et Persans, et qu'ils nous
» battent ici chaque jour, nous, Templiers? Dieu, qui
» veillaitautrefois,dortaujourd'hui; Mahomels'éver-
» tue de tout son pouvoir et fait travailler son ser-
» viteur Malek-Daher.
» Le pape prodigue les indulgences contre les
» Allemands à ceux d'Arles et de France; mais il en
» est avare ici, parmi nous. Que dis-je? nos croix
» s'échangent pour des croix de tournois , et la
» guerre d'outre-mer pour celle de Lombardie : oui,
» je vous'le dis, en vérité, nous avons des légats qui
» vendent Dieu et les indulgences pour de l'argent.
» Seigneurs français, laissez là la Loiubardie :
» Alexandrie vous a fait pire que la Lombardie;
» c'est à Alexandrie que les Turcs vous ont vaincus,
» faits prisonniers, et mis à rançon. »
Des paroles de ce genre, où le chagrin et le dépit
d'un grand mécompte semblent déjà prendre une
teinte d'ironie et de scepticisme religieux, disaient
assez que le temps des croisades était passé, et si
saint Louis alla se faire prendre à la Massoure, e4
puis mourir en Afrique, ce ne fut pas faute d'indicea
qui auraient dû lui faire pressentir quelque chose
de semblable.
140 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XX.
POÉSIE LYRIQUE DES TROUBADOURS.
V. — Pièces sur les croisades.
GUERRES CONTRE LES ARABES d'eSPAGNE.
Les croisades étaient un mouvement général du
christianisme contre l'islamisme ; il était donc im-
possible que les Arabes d'Espagne, si voisins du
foyer de ce mouvement, ne s'en ressentissent pas
plus ou moins, n'eussent pas leur part de l'ouragan
qui soufflait contre leurs frères d'Orient.
Toutes les relations des Arabes ondalousiens avec
les peuples chrétiens d'en deçà des Pyrénées, étaient
fondées sur des antécédents si puissants, elles étaient
tellement ce qu'avaient voulu le temps et la néces-
sité, que les croisades elles-mêmes n'y pouvaient
rien changer d'essentiel ; ces pieuses expéditions sui-
virent là, plutôt qu'elles ne déterminèrent, des im-
pulsions données déjà depuis longtemps.
Durant trois siècles entiers (de 715 à 1019) les
populations du midi de la France avaient eu à sou-
tenir une lutte terrible contre les Arabes andalou-
siens; elles avaient partagé avec les Espagnols du
nord-ouest de la Péninsule la tâche glorieuse de re-
fouler l'islamisme sur cette côte d'Afrique, d'où il
avait mis un pied sur l'Europe. Mais, à dater de 1020,
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. Hl
ces mêmes populations avaient cessé d'être directe-
ment intéressées aux entreprises des Arabes; elles
n'intervenaient plus dans les guerres contre eux
qu'accidentellement et comme auxiliaires des popu-
lations espagnoles.
Dès ce moment, les liaisons de commerce et d'af-
faires qui avaient commencé depuis longtemps entre
l'Espagne musulmane et le midi de la France s'é-
taient peu à peu multipliées et consolidées, et tout in-
dique qu'au commencement du douzième siècle elles
étaient déjà assez bien établies et assez variées. Il
ne restait plus guère de traces de l'horreur religieuse
que les deux pays avaient eue l'un pour l'autre dans
la vivacité de la première lutte. La supériorité des
Arabes dans tous les arts de la civilisation était géné-
ralement sentie par les hautes classes de la société
du Midi ; on les admirait, on les prenait pour mo-
dèles, et l'on cédait sans répugnance au penchant
que l'on se sentait pour eux.
D'un autre côté, les Arabes d'Espagne n'avaient pas
en général, aux yeux des chrétiens, les mêmes torts
que ceux de Syrie. Ils n'occupaient point la terre
ou était né Jésus-Christ; ils ne dominaient point sur
les bords du Jourdain, ils n'étaient point en posses-
sion du saint Sépulcre, et ne l'avaient jamais profané.
C'était une espèce de justice que les troubadours
leur rendaient volontiers, même dans la ferveur des
croisades ; il y a un de ces poètes, qui va jusqu'à ne
point vouloir exempter les Espagnols des croisades
de Syrie, à raison de leurs guerres avec leurs voi-
142 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
sins musulmans; « car bien que ce soient, dit-il, de
» méchants Sarrasins, encore ne sont-ce pas eux qui
» ont détruit le saint tombeau de Jésus-Christ. »
On voit, par toutes ces raisons, que les croisades
ne purent être ni si animées ni si fréquentes contre
les Arabes d'Espagne que contre ceux de Syrie. Il y
a plus, il n'y eut pas, à proprement parler, contre les
dominateurs musulmans de la Péninsule, de croi-
sade dans laquelle ne figurât, comme auxiliaire, un
parti musulman opprimé qui se trouvait avoir mo-
mentanément, contre ces dominateurs, le même in-
térêt que les chrétiens ; la grande politique de ceux-ci
consistait à saisir l'occasion de ces alliances.
La première expédition entreprise sous le nom
de croisade contre les musulmans d'Espagne cor-
respond exactement à la croisade de saint Bernard,
dans le plan général de laquelle il y a toute appa-
rence qu'elle entra comme accessoire.
Celte époque était celle d'une grande crise poli-
tique dans la Péninsule.
Les chefs africains qui , sous le nom d'Almora-
vides, dominaient depuis près d'un siècle tant en
Espagne qu'en Afrique, étaient alors en grand péril
dans les deux pays. Au delà du détroit, ils étaient
assaillis par un nouveau parti, celui des Almohades ;
dans la Péninsule par les Arabes andalousiens, qui,
depuis longtemps opprimés et mécontents, se sou-
levaient de toutes parts pour recouvrer leur in-
dépendance.
Les chefs de l'Espagne chrétienne, voyant leurs
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 143
adversaires aux prises entre eux, jugèrent le moment
propice pour s'étendre à leurs dépens ; ils formèrent
dans cette vue une vaste ligue, dont Alphonse VII,
roi de Castille, fut élu chef avec le titre d'empereur,
et cette ligue s'entendit, ou feignit de s'entendre, avec
les Almoravides, qui, dans l'état désespéré de leurs
affaires n'avaient plus le choix des expédients.
Toutes les petites puissances des côtes de la Médi-
terranée, tant italiennes que provençales, entrèrent
dans cette ligue, où elles devaient agir de concert
avec le comte de Barcelone. Le seigneur de Marseille,
Guillaume de Baux, Guillaume VI de Montpellier, et
la fameuse vicomtesse Ermengarde deNarbonne, sont
ceux des seigneurs du Midi que l'histoire désigne
comme y ayant figuré très-activement. Nul doute
qu'entre les motifs pour lesquels se fit cette croisade
épisodique, des intérêts de commerce et d'industrie
ne fussent pour quelque chose. Aussi paraît-il que
les seigneurs de l'intcrieur du pays n'y intervinrent
pas : d'ailleurs beaucoup d'entre eux étaient engagés
dans la croisade contemporaine de Raymond V.
Je n'ai point à m'occuper des résultats militaires
et politiques, ni de celte première croisade contre
les musulmans d'Espagne, ni des subséquentes. Ma
tâche se borne à constater la part que prirent à
toutes les poêles provençaux ; car ils prirent part à
toutes : ils les chantèrent ou les prêchèrent toutes
avec le même zèle que celles de Syrie, et en général
avec plus de talent et de succès. Du reste, ce n'est
pas uniquement pour leur plus ou moins de mérite
144. HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
littéraire que les compositions des troubadours rela-
tives aux croisades d'Espagne réclament quelque
attention, c'est encore, et bien autant, pour les indices
qu'elles renferment des relations du midi de laFrance
avec l'Espagne musulmane ou chrétienne, aux épo-
ques où elles eurent lieu. Cela convenu, je reviens
à la croisade d'Alphonse Yll.
Marcabrus est le seul troubadour connu pour l'a-
voir chantée : il nous reste de lui deux pièces qui s'y
rapportent, et qui, malgré le vague et l'obscurité de
beaucoup de détails, ne laissent pas d'être assez
curieuses.
La première est une exhortation, une sorte de pré-
dication poétique, faite pour être chantée en public,
afin d'émouvoir l'imagination des individus et des
masses à cette grande entreprise projetée contre les
Arabes andalousiens. Il y a seulement à cette pré-
dication cela de singulier, qu'elle semble avoir été
primitivement destinée à être adressée aux popula-
tions espagnoles; car l'auteur y désigne toujours
l'Espagne comme le pays oîi il se trouve au moment
où il est censé parler. Le plus probable, c'est qu'elle
dut être en effet chantée en delà comme en deçà des
Pyrénées.
La pièce est essentiellement religieuse, mais l'es-
prit des troubadours y perce encore ça et là, par
quelques traits d'admiration ou d'indulgence pour
les idées et les mœurs chevaleresques. La guerre
contre les Infidèles y est mystiquement figurée comme
une sorte de piscine ou de lavoir spirituel, où chaque
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 1V5
chrétien est invité à courir se purifier de ses péchés;
et comme ce terme de lavoir (lavador) revient à une
place fixe dans chaque couplet, la pièce prit de là
le titre de Lavador. Les traditions provençales at-
testent qu'elle fut célèbre parmi les compositions des
troubadours. Je n'ai point l'intention de justifier ni
d'expliquercette célébrité. Cependant, commelapièce
estlaplusancienne de son genre, et servit, selon toute
apparence, de modèle à plusieurs de celles qui furent
com posées depuis pour les croisades de Syrie ; comme,
d'un autre côté, elle marque bien l'influence qu'a-
vaient encore, sur le midi de la France, les révolu-
tions de l'Espagne musulmane , je crois devoir es-
sayer d'en donner une idée. Je vais la traduire aussi
exactement que possible, au risque inévitable d'être
souvent étrange et dur , et en prévenant d'abord
que, par une bizarrerie unique en son genre, la pièce
commence par un vers latin qui a l'air d'une formule
de liturgie.
« Pax in nomine Domini. » Marcabrus a composé ce
chant, vers et musique : écoutez ce qu'il dit : « Le
» Seigneur, le Roi du ciel, nous a ouvert dans sa
» miséricorde, tout proche, un lavoir, tel qu'il n'en
» existe pas de pareil en deçà de la mer, ni par delà,
» devers le val de Josaphat.
» Nous devons (tous), à suivre la raison, nous pu-
» rifier matin et soir. Que celui donc qui désire se
M purifier tandis qu'il a vie et force, coure au (saint)
» lavoir où est notre guérison. (Malheur à nous) si
» nous arrivons auparavant à la mort I tout bas (dans
II. 10
146 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
)? l'abîme), nous sera de là haut marquée notre (éter-
» nelle) demeure.
» Avarice et déloyauté ont banni (du monde joie)
» et jouvence. Ah! quelle douleur de voir chacun
» convoiter des biens dont le gain sera l'enfer pour
» lui, si avant de clore à jamais œil et bouche, il ne
» court au (saint) lavoir I si superbe et si farouche
» qu'il soit, chacun, àlamort,trouveplusfortquelui.
» Le Seigneur, qui sait tout ce qui est, tout ce qui
» fut et sera, nous promet ses récompenses par la
» voix de l'empereur (d'Espagne). Oh! savez-vous
» quelle sera la splendeur de ceux qui se purifieront
» au lavoir, et vengeront Dieu des outrages que lui
)) ont fait les païens d'Arabie? Leur splendeur sera
» plus vive que celle de l'étoile guide-navire.
» La race de chiens du (faux) prophète, les hommes
>) félons du chef (imposteur) abondent tellement ici
» (en deçà des ports), qu'il n'y reste personne pour
» honorer Dieu. (Chassons-les) par la vertu du (saint)
» lavoir , guidés par Jésus-Christ, refoulons en ar-
» rière ces chétifs qui croient aux sortilèges et aux
» augures.
» Que les lâches, que les débauchés accroupis dans
)) l'ivresse et la bonne chère restent dans leurs souil-
» lures ; Dieu ne veut à son lavoir que les courtois
» et les preux
» Déjà ici, en Espagne, le marquis et ceux du
» Temple supportent bravement le poids et l'effort
» de l'orgueil païen; et Jésus-Christ de son lavoir
» verse sur eux des biens qui seront refusés à ces
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 14.7
» yils recrues de prouesse qui n'aiment ni joie ni
>y déport. »
Si Marcabrus n'était pas déjà en Espagne quand
il composa celte pièce, il y passa aussitôt après l'avoir
composée ; et là, il en écrivit une seconde dans la-
quelle il s'adresse directement à Alphonse VII lui-
même, qu'il qualifie d'empereur. Bien que moins
travaillée, et d'un artifice métrique moins recherché,
celte seconde pièce est néanmoins plus intéressante
que la première. Il s'y trouve plusieurs allusions
très-directes à l'événement qui en est le sujet et aux
relations du midi de la France avec l'Espagne. Mal-
heureusement, ces allusions sont si concises et ren-
dues en termes si généraux ou si figurés, qu'il n'y a
guère de parti à en tirer. Voici néanmoins quelques-
uns des passages les plus clairs de la pièce :
« Empereur, je sais maintenant par moi-même
» combien croît votre prouesse. Je me suis hàlé de
» venir, et je me réjouis de vous voir nourri de
« joie, monté en gloire, florissant de jeunesse et de
» courtoisie.
» Puisque le fils de Dieu vous requiert de le ven-
» ger de la race de Pharaon, réjouissez-vous-en.
» Et si ceux d'outre les ports ne s'émeuvent, ni
>> pour l'Espagne, ni pour le sépulcre , c'est à vous
» à prendre la tâche, à chasser les Sarrasins, et à ra-
» battre leur orgueil; Dieu sera avec vous au mo-
» ment décisif.
» Tout secours manque aux Almoravides, par la
» faute des seigneurs d'outre les ports qui se sont
148 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» mis à ourdir certaine trame d'envie et d'iniquité.
» Mais chacun d'eux se flatte de se faire absoudre à
» sa mort de sa part de l'œuvre.
» Laissons donc se déshonorer ceux de l'autre côté
)) des montagnes, ces barons qui aiment l'aise et les
» douceurs de la vie, les lits mollets et le bien dor-
)) mir; et nous de ce côté, répondant à l'appel de
» Dieu, reconquérons glorieusement son honneur et
» sa terre.
)) Ils se réjouissent fort entre eux, ces déhonorés
j) qui se dispensent du saint pèlerinage, et moi je
)) leur dis que le jour viendra où il leur faudra sor-
)^ tir de leurs châteaux; mais ils en sortiront les
» pieds en avant, la tête en arrière.
» Que le comte de Barcelone persiste seulement
» dans sa résolution avec le roi de Portugal et celui
» de Navarre, et bientôt nous irons planter nos pa-
» villons sous les murs de l'impériale Tolède, et dé-
}) truire les païens qui la gardent. »
En dépit des fîères assurances du troubadour, les
succès de la croisade d'Alphonse VU ne furent que
partiels et peu décisifs. Les Almohades, vainqueurs
des Almoravides en Afrique, dominèrent partout à
leur place, dans la Péninsule comme ailleurs, et ce
fut dès lors à cette nouvelle dynastie de conquérants
qu'eurent affaire les chrétiens espagnols. La lutte
dura de 1150 à 1212, où elle se termina à l'avan-
tage de ces derniers, dans les plaines deToloza. Mais,
dans cet intervalle de soixante-deux ans, les Almo-
hades obtinrent sur les chefs de l'Espagne chrétienne
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. H9
plusieurs victoires dont l'Europe entière eut lieu de
s'alarmer. La première fut celle qu'ils remportèrent
en 1157 à Andujar. Cette même année mourut le
roi de Castille Alphonse VII, et sa mort fut, pour
l'Espagne, un malheur pire qu'une défaite.
Parmi les pièces de Pierre d'Auvergne, il y en a une
qui fait allusion à ces divers événements et à je ne
sais quel projet d'expédition contre l'Afrique, si^^ge
de l'empire des Almohades; projet dont il n'est pas
question dans l'histoire. La pièce doit, sans aucun
doute, être rangée parmi celles qui sont relatives
aux croisades; mais tout y est trop vague et trop
concis pour la poésie, et je crois inutile de m'y arrê-
ter. Le cours des événements nous mène à d'autres
plus intéressantes.
Yacoub Almanzor, monté en 1184 sur le trône des
Almohades, ne tarda pas à s'y rendre de plus en plus
formidable aux Espagnols. Ayant passé en 1195,
avec de grandes forces, en Espagne, il marcha
contre Alphonse IX, roi de Castille, et gagna sur lui,
coup sur coup, deux batailles, dont la première ,
celle d'Alarcos, fut une des plus décisives et des plus
glorieuses que les musulmans eussent jamais rem-
portées sur les chrétiens. Ce dernier événement est
un de ceux par lesquels l'histoire des troubadours
se rattache de la manière la plus particulière à celle
des croisades d'Espagne. Il y a , dans l'ancien bio-
graphe provençal de Folquet de Marseille, un pas-
sage fort intéressant, relatif aux suites de la bataille
d'Alarcos : je vais le traduire en entier.
150 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
« Quand le bon roi Alphonse de Castille eut été
» déconfit par le roi de Maroc, qui se nommait Mi-
» ramolin, et quand celui-ci lui eut pris Calatrava,
» Salvaterra et le château de Tonina, il y eut grande
» douleur et grande tristesse par toute l'Espagne,
» et chez tous les nobles gens qui en furent infor-
» mes, à cause du déshonneur qui en revenait à la
» chrétienté, et du dommage qu'en souffrait le bon
» roi, qui avait perdu beaucoup de ses terres; et les
» hommes du Miramolin entraient souvent dans son
» royaume et y faisaient grand dégât.
» Le bon roi Alphonse envoya alors ses messagers
» au pape, pour que celui-ci le fît secourir par les
)) barons de France et d'Angleterre, par le roi d'Ara-
» gon et le comte de Toulouse.
» Don Folquet de Marseille, qui était fort ami du
» roi de Castille, ne s'était pas encore alors rendu à
» Tordre de Citeaux. Il fit une prédication pour ex-
» horter les barons et les nobles gens à secourir le
» bon roi de Castille, en montrant l'honneur que
y> leur ferait le secours qu'ils porteraient au roi , et
w le pardon qu'ils en auraient de Dieu. »
Nous avons encore la pièce désignée par le bio-
graphe; elle est curieuse, sous le rapport historique,
comme le seul monument, aujourd'hui subsistant,
d'une tentative de croisade dont l'histoire parle à
peine et qui n'eut aucun résultat connu.
Quant au mérite poétique, la pièce n'en est pas
dépourvue : c'est une de celles otî les lieux com-
muns de croyance et de piété chrétiennes, qui con-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 151
stituent le fond de presque toutes, sont rendus avec
le plus d'élégance et de vivacité, mais non sans
quelque pointe de ce bel esprit maniéré, l'un des
caractères de la poésie de Folquet. En voici la plus
grande partie fidèlement rendue, et seulement éla-
guée de quelques traits oiseux ou languissants.
« Je ne connais plus de prétexte pour nous dis-
» penser désormais de servir Dieu. Nous avons déjà
» perdu le saint Sépulcre ; soufï'rirons-nous mainte-
y> nant que l'Espagne soit aussi perdue? A passer en
» Syrie, nous avons trouvé des obstacles ; mais pour
» passer en Espagne, nous n'avons à craindre ni
» vents ni mer. Hélas! comment Dieu peut-il nous
}) semondre plus fort , à moins de redescendre mou-
» rir pour nous?
» Dieu s'est donné lui-même (une fois) à nous,
y> quand il est venu effacer nos péchés ; et en nous
» rachetant, il nous a imposé ici-bas une dette de re-
X) connaissance. Que celui-là donc qui désire vivre
» par la mort même , offre aujourd'hui pour Dieu
» cette vie que Dieu lui rendit en mourant. Tout
» homme doit mourir, il ne sait quand. Oh I que ce-
y> lui-là vit follement, qui vit sans épouvante I Cette
» vie dont nous sommes si avides est un mal, nous
» le savons; et mourir pour Dieu est un bien.
)) En quelle erreur sont donc les hommes? Ce
» corps, que nul ne peut à aucun prix sauver de la
» mort, chacun le ménage et le flatte et ne s'effraye
» point de son âme qu'il peut préserver de la per-
» dition et des supplices! Que chacun pense au fond
152 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» de son cœur si je dis vrai ou non ; et il aura alors
» meilleure volonté de marcher au service" de Dieu.
» Que nul brave ne regarde à sa pauvreté : qu'il
» fasse seulement le premier pas ; il trouvera Dieu
» secourable.
» Il y a du moins une chose possible à chacun,
» c'est d'avoir du cœur; qu'il en montre donc; le
» reste, Dieu le fera et notre bon roi d'Aragon. Ce roi
)) qui ne faillit à personne, ne faillira à nul vaillant
» pèlerin. Il ne sera point parjure à Dieu, au moment
» d'être couronné ici-bas, ou là-haut dans le ciel,
» car l'une ou l'autre de ces deux couronnes lui est
» assurée.
» Et que le roi de Caslille n'écoute point de folles
» raisons : qu'il ne se décourage pas pour quelques
j) pertes. Qu'il rende plutôt grâces à Dieu qui veut
» aujourd'hui triompher par lui »
Que l'on restitue, par la pensée, à ces paroles, la
mélodie et le coloris dont les a nécessairement dé-
pouillées une traduction française en prose et en
style moderne, et l'on conviendra que Folquet prê-
chait pour le moins aussi bien la croisade d'Espagne
que les autres troubadours pouvaient avoir prêché
celle de Syrie.
Mais il ne trouva, à ce qu'il paraît, pour l'entendre,
que des hommes qui revenaient mécontents, haras-
sés et décimés, de la troisième croisade, et fort mal
disposés pour une quatrième, qui n'eut point lieu
cette fois. On ne voit du moins, à cette époque,
dans l'histoire d'Espagne, rien à quoi l'on puisse
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 153
donner convenablement le nom de croisade. Aussi
les Almohades continuèrent-ils à dominer dans la pé-
ninsule. Le seul échec qu'ils éprouvèrent, ce fut la
perte de Yacoub Almanzor, le plus heureux et le
plus grand de leurs chefs, qui mourut en 1199, lais-
sant pour successeur son fils Mohammed, surnommé
El Nassir.
Sous celui-ci» les Espagnols reprirent confiance en
eux; et ne tardèrent pas à remuer de nouveau. Mo-
hammed n'eut pas d'abord l'air de faire beaucoup
d'altention à leurs mouvements; ils en devinrent
plus menaçants ; et le monarque Almohade, à la fin,
résolu de les comprimer, se mit tout entier aux ap-
prêts d'une descente en Espagne. Ces apprêts furent
tels, qu'ils semblaient avoir moins pour but le main-
tien d'une conquête déjà faite, que la conquête de
l'Europe entière. Mohammed El Nassir arriva à Sé-
villeen 1210, suivi d'une armée divisée en trois corps
de bataille, dont le moindre était, dit-on, de 160,000
hommes, fantassins ou cavaliers.
L'Espagne n'avait pas attendu, pour s'épouvanter
de la levée de forces si prodigieuses, de les voir en
deçà du détroit. Ces forces n'avaient point encore
quitté l'Afrique que les chrétiens faisaient déjà de
tous côtés de grands préparatifs pour leur résister.
Tous les princes de la péninsule avaient réuni leurs ar-
mées, sous le commandementgénéral d'Alphonse IX ;
et Rodrigue, archevêque de Tolède, parcourait la
France et l'Italie, implorant partout le secours des
rois, des seigneurs et des peuples. Les Irouba-
15 5^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
dours ne manquèrent pas plus cette fois que les pré-
cédentes au besoin du christianisme : ils secon-
dèrent, parleurs chants belliqueux, l'appel du clergé
espagnol contre les Barbares d'Afrique.
De tous ces chants, on n'a plus que celui de Ga-
vaudan le vieux, troubadour peu connu, mais qui
mériterait de l'être davantage, ne fût-ce qu'à cause
du chant en question. C'est en effet, le plus beau de
son genre, le plus énergique, et celui dans lequel il
règne le plus de franche inspiration, celui dont l'ar-
gument est détaillé avec le plus de poésie. Il est seu-
lement dommage d'y trouver un ou deux passages
très-difficiles et qui ne peuvent être traduits que
d'une manière un peu hasardée. Le voici tout entier.
« Seigneurs, pour nos péchés, s'est accrue la force
j) des Sarrasins. Jérusalem a été prise par Saladin,
» et n'est point encore reconquise; et voilà que le
)) roi de Maroc s'apprête à faire la guerre à tous les
» rois chrétiens, avec ses faux Andalousiens, avec ses
)) Arabes armés contre la foi du Christ.
» Il a rassemblé toutes les races du couchant , les
» Mazmudes, les Maures, les Berbères et les Goths.
» Vigoureux ou débile, pas un d'eux n'est resté en
» arrière; et jamais pluie ne tomba plus serrée qu'ils
» ne passent, encombrant les plaines ( et s'affamant
» les uns les autres). Ils paissent sur les corps morts,
» comme les brebis sur l'herbe, et n'y laissent ni
» brin ni racine.
» Ils sont si fiers (de leur nombre), qu'ils regar-
» dent le monde comme à eux. Quand ils font halte
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 155
» dans les prés, entassés les uns sur les autres, Maro-
» quins sur Marabouts, Marabouts (sur Berbères), ils
» se raillent de nous entre eux : Franks, disent-ils,
» cédez-nous la place, Toulouse et la Provence sont à
» nous; à nous tout l'intérieur du pays, jusqu'au
» Puy. Entendit-on jamais si insolentes railleries de
» la bouche de ces faux chiens, de cette race sans loi?
» Entendez-les, ô empereur, et vous, roi de France,
» roi des Anglais, et vous, comte de Poitiers; et venez
n tous au secours du roi de Castille. Personne n'eut
» jamais occasion si belle de servir Dieu; avec son
» aide vous vaincrez tous ces païens , dont Mahomet
B s*est joué, ces renégats, ces rebuts d'hommes.
)) Jésus-Christ, dont la parole nous a appelé à
a faire une bonne fin, nous en montre aujourd'hui
» la voie : il nous indique la pénitence moyennant
» laquelle nous sera remis le péché commis dans
)) Adam. Il nous promet, si nous voulons le croire,
y> de vouloir nous recevoir parmi les bienheureux,
n et d'être notre guide contre les félons disgraciés.
» Ne livrons point, nous, fermes possesseurs de la
n grande loi, ne livrons point nos héritages à de noirs
» chiens d'outre-mer. Que chacun songe à prévenir
M le danger : n'attendons pas qu'il nous ait atteints.
» Les Portugais et les Castillans, ceux de Galice, de
» Navarre et d'Aragon, qui étaient pour nous comme
» une barrière avancée, sont maintenant défaits et
» honnis.
» Mais viennnent les barons croisés d'Allemagne,
» de France, d'Angleterre, de Bretagne, d'Anjou, de
156 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» Béarn, de Gascogne et de Provence, réunis à nous,
» en une seule masse, et l'épée à la main, nous en-
» trerons dans la foule des infidèles, frappant, tail-
» lant, jusqu'à ce que nous les ayons tous extermi-
» nés ; et alors nous partagerons le butin entre nous
» tous.
» Don Gavaudan sera prophète : ce qu'il dit sera
>) fait : les chiens périront , et là où Mahomet fut
» invoqué. Dieu sera honoré et servi. »
Et le troubadour fut prophète, comme il s'en était
vanté. Les forces chrétiennes s'étant rencontrées avec
celles des Âlmohades, au voisinage de Toloza en An-
dalousie, les premières remportèrent, au mois de
juillet 1212, la fameuse bataille dite des Navas de
Toloza, qui rendit pour quelque temps la prépondé-
rance aux chrétiens en Espagne. Gavaudan y com-
battit, à ce qu'il paraît, en personne, au milieu de
soixante mille auxiliaires, accourus d'outre les Py-
rénées, et fut ainsi l'un des héros de l'expédition
dont il avait été le Tyrtée.
Cette pièce de Gavaudan est la dernière de son
genre que l'on trouve dans les manuscrits proven-
çaux, de même que la croisade à laquelle elle se rap-
porte est la dernière entreprise contre les musulmans
d'outre-Pyrénées. Après la bataille des Navas de To-
loza, les Arabes andalousiens se maintinrent encore
près de trois siècles dans la péninsule. Mais à dater
de cette grande bataille, les forces chrétiennes du
pays suffirent pour les resserrer de plus en plus,
jusqu'au jour fatal, où il ne fallut que le décret d'un
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 157
roi d'Espagne , pour envoyer leurs misérables restes
périr en Afrique.
Maintenant, je crois devoir revenir un moment
sur la période de ces croisades contre les musulmans
de la péninsule.
Durant toute cette période, la condition des Arabes
andalousiens offrit de grandes analogies avec celle
des chrétiens qui les assaillaient. Pour eux, tout
aussi bien et plus encore que pour ceux-ci, la guerre
était une guerre sainte, une croisade véritable sous
un autre nom. C'était, on le sait, un devoir de reli-
gion, pour tout musulman, de combattre pour l'ex-
tension de l'islamisme. Tout musulman tué dans
l'accomplissement de ce devoir était censé martyr,
et en obtenait le titre et les honneurs.
Jusque-là l'analogie était vague et très-générale :
elle s'étendait de tous les musulmans à tous les chré-
tiens. Mais entre les Arabes andalousiens et les chré-
tiens du midi de la France, elle était plus particu-
lière et plus expresse. Les premiers avaient, comme
ceux-ci, leurs poètes, leurs troubadours, qui leur
prêchaient aussi la guerre sainte, qui célébraient
leurs victoires sur les infidèles, déploraient leurs
défeites, qui, en un mot, exprimaient toutes les émo-
tions nationales ou populaires qu'excitaient les di-
verses chances de cette guerre.
J'aurais aimé à faire connaître quelques-unes de
ces pièces des Arabes andalousiens, relatives à leurs
croisades contre les chrétiens : il ei\t été curieux,
pour nous, de les rapprocher des compositions cor-
158 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
respondantes des troubadours , et de voir comment
ceux-ci auraient soutenu le parallèle.
A mon grand regret, le temps me manque pour
ces développements : tout ce que je puis faire, pour
donner quelque idée des compositions poétiques des
Arabes d'Espagne sur leurs guerres avec les chrétiens,
c'est d'en citer une qui a été publiée et traduite par
M. Grangeret de la Grange, dans un excellent recueil
de poésies arabes qu'il a fait paraître en 1828.
La pièce dont il s'agit est d'un poëte célèbre
nommé Aboul-baka-Saleh, de la ville deRonda, dans
le royaume de Grenade. C'est une lamentation géné-
rale sur les revers et la décadence de l'islamisme en
Espagne, mais plus particulièrement sur la perte de
la puissante cité de Séville, prise en 1246, par Fer-
dinand III, roi de Castille, Voici cette pièce un peu
abrégée. Tout en me servant de l'excellente traduc-
tion de M. Grangeret, j'ai cru pouvoir me permettre
de la modifier dans mon but.
(f Toute chose élevée à son comble doit décroître:
» ô homme, ne te laisse donc pas séduire par les
» douceurs de la vie! #
» Le monde est une révolution continuelle : le
n présent t'apporte-t-il une jouissance , l'avenir t'ap-
» portera des douleurs.
J3 Rien, ici-bas, ne persiste dans le même état
» Le temps détruit la cuirasse sur laquelle s'étaient
^ énioussées les lances et les épées.
» Il n'y a point d'épée que le temps ne mette à
w^ nu et ne brise, fût-ce l'épée de Dzou-yazen, fût-ce
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 159
» une épée ayant la forteresse de Gomdan pour
» fourreau.
» Oîi sont les puissants rois du Yémen? où sont
« leurs couronnes, leurs diadèmes ?
» L'inévitable destinée a fondu sur eux
» Elle a fait des rois, des royaumes et des peuples,
M ce qu'ils sont maintenant, quelque chose de sem-
» blable aux fantômes du sommeil.
^) Il y a des revers dont on se console, mais il n'y
» a pas de consolation aux revers de l'islamisme.
» Un désastre sans remède a frappé l'Andalousie,
» et dans l'Andalousie l'islamisme entier.
» Nos villes et nos provinces sont désertes
)) Demande à Valence ce qu'est devenue Murcie ;
» où sont Jaën et Xativa?
» Demande où est Cordoue, la demeure du savoir;
)) ce que sont devenus les génies qui y fleurirent?
» Et où est maintenant Séville avec ses délices ,
» avec son grand fleuve aux pures et douces eaux?
» Villes superbes, vous étiez les colonnes du pays:
» ne faut-il pas que le pays croule quand il a perdu
» ses colonnes?
» Comme l'amant pleure sa bien-aimée, l'isla-
» misme pleure ses provinces désertes, ou n'ayant
» pour habitants que des infidèles.
» Là où furent les mosquées sont aujourd'hui les
» églises, avec leurs cloches et leurs croix.
» Nos sanctuaires ne sont que pierre brute et ils
» pleurent ! nos chaires ne sont qu'un bois insen-
» sible, et elles se lamentent I
160 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» 0 toi, qui négliges les avis de la Fortune, tu
)) dors peut-être, mais sache que la Fortune reste
)) éveillée.
» Tu marches fier et charmé de ta patrie ! mais
» l'homme a-t-il encore une patrie, après la perte de
» Séville?
» Ah! cette infortune fait oublier toutes celles qui
» l'ont précédée, et nulle autre ne la fera oublier.
» 0 vous, qui montez les coursiers effilés, volant
» comme des aigles entre les épées qui se choquent;
» 0 vous, qui portez les glaives tranchants de
» rinde, brillant comme des feux à travers les noirs
» tourbillons de poussière ;
» 0 vous tous, qui par delà la mer, vivez en paix
» et trouvez dans vos demeures la gloire et la puis-
» sance;
» N'avez-vous donc pas entendu des nouvelles
» des Andalousiens? Cependant des messagers sont
» partis pour vous annoncer nos malheurs.
» Que d'infortunés ont imploré votre secours!
» mais pas un de vous ne s'est levé pour les secou-
» rir, et ils sont morts ou captifs !
» Que signifie donc cette division entre vous, vous
» tous musulmans, tous frères et serviteurs de Dieu?
» N'y a-t-il plus parmi vous d'âmes fières et géné-
» reuses? N'y a-t-il plus personne pour défendre la
» religion?
» Oh ! comme ils sont maintenant abaissés par les
» infidèles, ces Andalousiens naguère si glorieux!
» Hier ils étaient rois dans leur demeure : aujour-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 161
» d'hui ils sont esclaves dans la terre des incrédules.
;) Ah! si tu avais vu comme ils pleuraient quand
» on les a vendus, la douleur t'aurait fait perdre la
» raison.
» Eh! qui supporterait de les voir éperdus, sans
» guide, sans autre vêtement que les haillons de la
» servitude?
» Qui supporterait de voir des montagnes entre
» l'enfant et la mère, comme une barrière entre
» l'àme et le corps?
» De voir, aussi belles que le soleil quand il se lève,
» tout corail et tout rubis,
» De jeunes filles, les yeux en pleurs, et le cœur
» défaillant, menées de force par les barbares à de
» serviles travaux?
» Oh ! à de tels spectacles les cœurs se fondraient
» de douleur, s'il y avait dans les cœurs un reste
» de religion. »
Entre les diverses pièces des troubadours relatives
aux guerres des croisades, que l'on pourrait rappro-
cher de cette pièce arabe, j'en indiquerai particuliè-
rement une dont le lecteur a sans doute gardé quelque
souvenir. C'est celle du templier provençal , déplo-
rant les désastres de l'année 1265. Ces désastres
étaient probablement encore plus grands, encore plus
irréparables pour les puissances chrétiennes de la
Syrie, que la prise de Séville pour les Arabes andalou-
siens; et cette circonstance est à noter comme propre
à rendre plus saillant le contraste des deux pièces.
Celle du templier a été dictée par la colère et le
II. 11
162 HISTOIRE BB LA POESIE PROVENÇALE.
dépit : c'est une satire vive et hardie, dans laquelle
l'orgueil chevaleresque humilié s'en prend à Dieu
même de ses mécomptes et de ses revers, tout prêt
à suspecter la vérité d'une croyance dont les défen-
seurs sont battus à la guerre par des hommes d'une
autre croyance. Dans la pièce arabe, au contraire,
dominent un sentiment mélancolique du néant des
choses humaines, une foi religieuse que n'ébranlent
point les revers matériels de cette foi, une résigna-
tion profonde aux décrets de la nécessité, résigna-
tion qui ne va néanmoins pas jusqu'à empêcher reffu-
sion de la plus vive sympathie pour les maux et les
affronts du pays. On sent, dans cette pièce, l'œuvre
d'un poëte formé sous les influences d'une haute
civilisation, tandis qu'il y a, dans la pièce chrétienne,
quelque chose qui ressemble à des restes, à des rémi-
niscences de barbarie.
Quant à la forme, la différence entre les deux pièces
n'est ni moins marquée, ni moins caractéristique :
mais ici le rapprochement serait peut-être à l'avan-
tage de la pièce provençale, d'une exécution beau-
coup moins brillante, moins ingénieuse et moins raf-
finée, mais en revanche, plus simple, plus vive et
plus franche.
D'après tout ce que j'ai dit des chants religieux des
Provençaux sur les croisades, il paraîtra sans doute
que ce sujet, pris au sérieux, était un peu au-dessus
du génie lyrique des troubadours, génie enthousiaste,
original et gracieux, mais enfantin, pétulant, et plu-
tôt croyant que religieux.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 163
n y avait d'autres guerres que ces poètes chantaient
avec plus d'amour et de talent que celles des croi-
sades : c'étaient les guerres journalières que se fai-
saient entre elles les puissances féodales du temps,
grandes et petites. Labravoure chevaleresque n'ayant
rien à faire dans ces guerres qui exigeât trop de
calcul, de constance ou de discipline, pouvait briller
de tout son éclat, suivre librement ses inspirations,
ses caprices même, toujours sûre, heureuse ou mal-
heureuse, d'être admirée et célébrée. De telles guerres
étaient le véritable thème de la poésie héroïque des
troubadours.
Les pièces que nous avons d'eux en ce genre sont
très-nombreuses, et, pour en citer, on ne peut être
embarrassé que du choix. Je me bornerai à en donner
quelques échantillons choisis dans l'intention de
montrer les nuances de genre par lesquelles elles
diffèrent entre elles et l'opposition tranchée par la-
quelle elles se distinguent de toutes celles où sont
prêchées les croisades.
En voici d'abord une fort courte ( elle n'a que
trente vers) qui est du fameux Bertrand de Born. Il
serait trop long d'en déterminer bien précisément le
motif historique; mais il suffit de savoir qu'il s'agit
d'un moment où la guerre était sur le point d'éclater
entre Philippe-Auguste et Richard Cœur-de-lion, au
secours duquel devait venir Alphonse IX, roi de Cas-
tille. Transporté de l'espoir d'une belle et bonne
guerre, Bertrand de Born exhale ainsi sa joie :
« Je veux faire un sirventès sur les deux rois;
164 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» nous allons voir bientôt lequel des deux a le plus
» de chevaliers. Le vaillant roi de Castille, Alphonse,
» arrive, entends-je dire, à la solde ; et le roi Richard
» va dépenser l'or et l'argent à boisseaux et à setiers;
» car il met son honneur à dépenser et à donner, et
» il est plus avide de guerre qu'épervier de perdrix.
» Si les deux rois sont preux et braves, nous ver-
M rons bientôt les champs jonchés de débris de
» heaumes et d'écus, d'épées et d'arçons, de bustes
» fendus jusqu'à la ceinture. Nous allons voir errer
» çà et là des destriers (sans cavalier), des lances
» pendantes aux flancs et aux poitrines; nous allons
» entendre rire et pleurer; crier de détresse, crier
» de joie : grandes seront les pertes, immense sera
» le gain.
» Trompettes et tambours , étendards , bannières
» et enseignes, chevaux blancs et noirs, voilà au
» milieu de quoi nous allons vivre. Oh! le bon temps
» que ce sera alors ! Alors on pillera les usuriers : on
» ne verra sur les chemins, ni sommier assuré, ni
» bourgeois qui ne tremble, ni marchand venant de
» France; alors sera riche qui osera prendre.
» Que le roi Richard triomphe ! moi, je serai vi-
» vaut, ou tranché par quartiers. Si je vis, oh I le
» grand plaisir ( d'avoir vaincu) ! si je suis en pièces,
» oh! la belle délivrance (de tout souci)! »
L'espèce de frénésie belliqueuse qui a inspiré ces
vers n'en est pas le seul mérite : ils sont remar-
quables par une harmonie, par une rondeur et une
vivacité de tour qui ne peuvent être bien senties que
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 165
dans la forme originale. Bertrand de Born lui-môme
en a peu fait de plus beaux.
On a cependant, de plusieurs autres troubadours,
des pièces à comparer à celle-là, ou qui ne lui cèdent
guère , et, par une singularité qui prouve combien
ce genre de dithyrambe guerrier était naturel aux Tyr-
tées de la chevalerie, c'est le seul genre de toute la
poésie provençale dans lequel on serait embarrassé
de citer une composition tout à fait plate et mau-
vaise, tandis qu'elles abondent dans tous les autres.
Et ce n'étaient pas seulement les grandes querelles
de roi à roi, les batailles entre de puissantes armées,
qui inspiraient aux poètes provençaux des chants
guerriers si animés : ils chantaient avec la même
ivresse les guerres de seigneur à seigneur, de châ-
teau à château; ces petites guerres où l'on aurait pu
compter les coups de lance et d'épée. J'ai remarqué
une pièce de cette espèce d'autant plus curieuse
qu'elle en représente indubitablement beaucoup
d'autres qui ne nous sont pas parvenues. Elle a pour
auteur Blacasset, fils de Blacas, seigneurs proven-
çaux, tous les deux très-renommés dans les tradi-
tions poétiques et chevaleresques de la contrée.
La pièce n'est pas des plus claires; et l'unique
copie que l'on en a est incomplète et fautive. On
s'assure toutefois par son contenu, qu'elle fut adres-
sée à Amie de Curban, et au seigneur d'Agoult, deux
châtelains provençaux qui avaient entre eux un dé-
mêlé qu'ils s'apprêtaient à vider par les armes. L'ob-
jet de la pièce est d'exhorter les deux champions à
166 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
persister noblement dans leur projet d'en venir aux
mains, et à bien se garder de recourir aux voies
bourgeoises de l'accommodement. Il les loue égale-
ment l'un et l'autre ; il manifeste naïvement son im-
patience de les voir aux prises, et déclare plus naïv^
ment encore sa résolution de prendre parti contre
Fun des deux , sans dire contre lequel. La première
et la dernière stance de cette pièce suffiront pour
en donner une idée.
c( La guerre me plaît; j'aime à la voir commencer!
» C'est par la guerre que les braves s'élèvent : la
» guerre fait passer les nuits (rapidement ) ; la guerre
» fait donner de beaux destriers; elle contraint l'avare
» à devenir libéral; elle oblige (l'homme puissant) à
» donner et à ôter. La guerre est un bon justicier :
» elle me plaît, sans fin et sans trêve.
» Obi quand verrai-je, en un champ commode,
» nos adversaires et nous alignés et serrés de façon
)) qu'au premier beau choc, il y en ait de renversés
» des deux parts ! Là maints servants seront taillés
» en pièces, maints chevaux tués, maints chevaliers
» blessés. Personne n'en dût-il revenir, n'importe :
» je n'en aurai point de tristesse : j'aime mieux mou-
» rir que vivre deshonoré. »
Ce n'étaient pas même toujours des guerres posi-
tives et déterminées, petites ou grandes, que les trou-
badours chantaient, célébraient de la sorte; c'était
parfois tout simplement la guerre abstraite, l'idée
même de la guerre. Le plus exalté de tous les chants
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 167
guerriers de cette espèce est peut-être une pièce que
Ton a sous le nom de Bernard Arnaud de Mantoue,
chevalier troubadour, dont on ne sait rien, sinon qu'il
vivait dans la seconde moitié du douzième siècle, et
qu'il était attaché au service d'un comte de Toulouse.
Voici les trois meilleures stances de ce chant qui n'en
a que cinq.
« Le printemps n'arrive jamais pour moi si beau
» que quand il arrive accompagné de vacarme et de
» guerre, de trouble et d'épouvante, de grande ca-
» Valérie et de grand butin. Tel qui n'avait su jus-
w que-là que donner conseil et dormir, s'élance alors
» courageusement, le bras levé pour frapper.
)) J'aime à voir les bouviers et les pâtres errer par
» les champs, si troublés que pas un d'eux ne sait
» où se réfugier. J'aime à voir les riches barons obli-
» gés de prodiguer ce dont ils étaient avares et mé-
* nagers. Tel s'empresse alors de donner qui n'en
>;avait jamais eu la pensée. Tel autre iionore alors le
» pauvre qu'il avait coutume de honnir. La guerre
» force tout mauvais seigneur à devenir bon pour
» les siens.
)) 11 n'est au monde si grand trésor, ni si haut
» pouvoir, pour lesquels je donnasse un de mes
» gants, s'il devait m'en revenir du blâme. Le lâche
» ne vit pas plus longuement que le brave : une vie
» sans gloire est pour moi pire que la mort, et ri-
» chesse hounie au-dessous de l'honneur. »
Voilà, je pense, assez d'échantillons de la poésie
168 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
guerrière des troubadours, pour faire sentir combien
l'imagination provençale se jouait plus librement et
plus hardiment dans ces chants de guerre journa-
liers, que dans les prédications des croisades.
Il ne me reste plus que peu de mots à dire de
Tusage propre et de la destination spéciale de ces
mêmes chants, car il n'y avait guère, chez les Pro-
vençaux, de genre de poésie lyrique qui ne fat plus
ou moins strictement approprié à quelqu'une des
habitudes de la vie sociale ou privée.
Les jongleurs ambulants qui faisaient profession
de réciter pour leur compta les poésies des trouba-
dours, ne fréquentaient pas seulement les villes, les
bourgades et les châteaux : ils pénétraient partout
où ils étaient sors de trouver des foules d'hommes,
dans les camps, sous les murs des places assiégées,
parmi les armées en marche, jouant de leurs divers
instruments, chantant, cherchan t à captiver un instant
l'attention des gens de guerre. Peut-être chantaient-
ils là, comme ailleurs, des poésies de tou le espèce,
des chansons d'amour, des vers satiriques, des frag-
ments de romans épiques ; mais on ne peut guère
douter que les chants de guerre ne fussent particu-
lièrement destinés à être exécutés dans ces sortes
d'occasion. Ils y convenaient à merveille et toujours,
mais surtout dans les circonstances oîi il fallait en-
flammer le courage des soldats, comme aux approches
d'un assaut, d'une bataille, d'un péril quelconque.
Des chants pareils étaient en effet bien propres à
exalter encore, chez ceux qui les écoutaient, l'espèce
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 169
de fougue sauvage et d'emportement guerrier que
suppose déjà la seule disposition à les entendre.
Du reste, il faut bien le noter, tout n'était pas ar-
deur belliqueuse, enthousiasme chevaleresque, dans
les motifs qui faisaient trouver la guerre si heureuse
et si belle. Les poètes, les chevaliers, les barons eux-
mêmes le disent : la guerre obligeait les chefs féodaux
à traiter avec des ménagements particuliers tous ceux
qui pouvaient les aider à la faire : il leur fallait pro-
diguer l'argent, les honneurs, les franchises, c'est-à-
dire, partager le pouvoir avec ceux dont ils avaient
besoin pour le défendre : de sorte que la société de
ces époques orageuses gagnait au moins en liberté
et en dignité morale ce qu'elle perdait en calme et
en repos.
170 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE,
CHAPITRE XXI.
POÉSIE LYRIQUE DES TROUBADOURS.
VI. — Satire.
MORALE.
On chercherait en vain, dans les monuments de
la poésie provençale antérieurs à 1150, la moindre
apparence d'une division systématique des genres.
Toute pièce de poésie lyrique, quels qu'en fussent
le sujet et l'étendue, se nommait tout simplement
vers, et ce mot était emprunté du mot latin versuSy
dénomination par laquelle on désignait, dans les ri-
tuels des églises chrétiennes, des hymnes non-seule-
ment rimées , mais rimées avec des entrelacements
très-recherchés et tout à fait dans le système des
troubadours.
Dans la deuxième moitié du douzième siècle, les
pièces de poésie lyrique s'étant multipliées à l'infini,
il devint nécessaire d'y établir quelque distinction t
on les divisa en deux principaux genres, les chan-
sons [Cansos] et les sirventes {syrventes}. On com-
prit sous le premier titre, les chants d'amour et de
galanterie chevaleresque : ce fut le genre de poésie
par excellence, celui dont le poète tirait sa gloire, et
la haute société ses jouissances les plus délicates.
Quant au titre de syrventes , ce ne fut qu'un titre
très-vague, et pour ainsi dire négatif, que l'on donna
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 171
à toutes les pièces dont l'amour n'était point le sujet,
ou dans lesquelles il n'était point pris au sérieux.
Ce titre ne marquait expressément qu'une seule
chose; l'infériorité morale et poétique de ces der-
nières pièces comparées aux autres, à celles que Ton
était convenu de nommer chansons, bien qu'elles
fussent également destinées les unes et les autres à
être mises en musique et chantées.
Ainsi furent compris et confondus, sous cette large
dénomination de syrventes, plusieurs genres de pièces
lyriques très-divers, par exemple, les chants de croi-
sade et de guerre que j'ai détachés pour en faire un
groupe h part, dont je me suis occupé dans les
chapitres précédents. Il me reste maintenant à en
détacher de même les genres satiriques proprement
dits.
Les sirventes, auxquels convient strictement la dé-
nomination de satires, sont d'abord en si grand
nombre, et d'un autre côté si divers entre eux, qu'il
est indispensable, pour en parler sommairement et
avec un peu de méthode , de les distribuer en plu-
sieurs groupes. Je diviserai donc la poésie satirique
des troubadours en deux genres principaux : la sa-
tire historique et la satire idéale ou morale. Je com-
mencerai par cette dernière.
La satire morale des troubadours peut être subdi-
visée en générale et spéciale ; la première dirigée
contre les vices généraux de l'humanité, et t-endant
à faire prévaloir des idées de morale universellement
admises ; la seconde dirigée contre les vices opposés
172 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
au système local et particulier de morale, alors domi-
nant dans le midi, c'est-à-dire à la chevalerie. Du
reste, cette distinction, quoique réelle, ne saurait être
absolue, ni bien tranchée, et je tâcherai d'en tirer
parti sans y attacher trop d'importance.
Comme on le présume aisément, et comme nous
avons déjà pu nous en assurer plus d'une fois, les
idées morales des troubadours n'étaient ni bien pro-
fondes, ni bien certaines. Mais les désordres et les
vices de la société au milieu de laquelle ils vivaient,
étaient tels qu'il suffisait, pour les apercevoir et les
qualifier, des notions les plus communes d'ordre et
de justice. C'était moins des lumières précises et po-
sitives qu'il fallait pour rompre en visière à des vices
si francs, si déclarés et si fiers d'eux-mêmes, qu'un
instinct généreux d'humanité, qu'un certain degré
de courage moral et de culture sociale. Or, ces choses-
là, les troubadours les avaient.
En célébrant les idées et les sentiments de la che-
valerie, ils avaient donné à ces sentiments et à ces
idées un degré de fixité et d'autorité à laquelle il est
probable qu'ils ne se seraient jamais élevés sans eux.
Avoir ainsi mis en vogue les vertus chevaleresques,
c'était déjà avoir fait une grande chose pour l'ordre
social. lis ne s'en tinrent pas là : ils attaquèrent avec
énergie, partout où ils les aperçurent, les injustices
et les violences du pouvoir féodal. Ce fut là le thème
dominant de leur satire, qui, sous un point de vue
très-général, peut être regardée comme la première
protestation faite au moyen âge en faveur de la liberté
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 173
et de la dignité humaines contre les excès de la force
brutale. Les troubadours ne ménagèrent personne :
sous quelque titre qu'une puissance se produisît,
sous celui de pape ou de roi, ils l'attaquèrent dès
l'instant où, d'après leurs idées, elle s'avilit ou faillit.
Aussi plusieurs d'entre eux furent-ils victimes de
la hardiesse avec laquelle ils s'expliquèrent sur le
compte des grands personnages de leur temps.
Sous ce point de vue moral et social, la poésie
satirique des Provençaux est un phénomène très-inté-
ressant, mais qui appartient plus à l'histoire de la
civilisation qu'à celle de la littérature. Sous les rap-
ports purement littéraires, elle ne peut avoir la
même importance. La roideur et la monotonie qui,
plus ou moins, se font sentir dans tous les genres de
la poésie provençale, se retrouvent dans celui-ci.
Mais, ici comme ailleurs, à travers ces défauts per-
cent fortement des beautés originales qui méritent
d'être connues.
Il y a une foule de troubadours qui ont composé
des satires plus ou moins vagues, plus ou moins gé-
nérales sur les mœurs de leur temps. Bien loin de
pouvoir les faire connaître tous, je ne puis pas
même parler du petit nombre de ceux qui méri-
teraient particulièrement cet honneur, comme Mar-
cabrus et Pierre d'Auvergne. Je choisis, pour les re-
présenter tous, celui que je regarde comme le plus
distingué d'entre eux pour le caractère comme pour
le talent : c'est Pierre Cardinal.
Pierre Cardinal naquit au Puy, dans l'ancienne
174 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
province du Vêlai, d'une famille distinguée du pays.
Ses parents, qui le destinaient aux dignités ecclésias-
tiques, lui firent donner l'éducation convenable à
leur dessein. Mais parvenu à lage viril et se sentant,
dit son biographe, beau, jeune et gai, Pierre se livra
aux vanités de ce monde, et se mit à trouver de belles
raisons et de beaux chants. Cela veut dire qu'il em-
brassa la profession de troubadour ; mais il fut un
de ces troubadours de haut rang qui formaient pour
ainsi dire la noblesse, l'aristocratie de l'ordre, et qui
avaient à leurs gages des jongleurs qu'ils menaient
partout pour chanter leurs vers , et qui se faisaient
attendre dans toutes les cours. Pierre Cardinal fré-
quenta particulièrement celles des rois d'Aragon et
des comtes de Toulouse. Il mourut avant la fin du
treizième siècle, âgé de près de cent ans, à ce qu'af-
firme son biographe.
Pierre Cardinal appartient au petit nombre des
poètes provençaux qui ne connurent point l'amour,
ou du moins ne le chantèrent pas. On a de lui, au
contraire, une pièce assez piquante dans laquelle il se
félicite de faire sur ce point exception à ses confrères
en poésie. « C'est maintenant, dit-il, que je puis me
» louer d'amour ; car il ne m'ôte ni le manger, ni
» le dormir ; je n'en ressens ni chaleur, ni froid ; je
» n'en bâille, ni n'en soupire.»... Je ne dis point
» que j'aime la plus belle des dames ; je ne lui fais
«point hommage; je ne suis point son captif: je
» me vante au contraire d'être affranchi de toute
» servitude. »
HISTOIRE DB LA POÉSIE PROVENÇALE. 176
Pierre Cardinal était un homme d'une nature gé-
néreuse et fière, qui ne pouvait voir le mal sans en
être courroucé, et dont la vocation était de le signaler
et de le flétrir partout où il le voyait; tâche labo-
rieuse à des époques où les forces individuelles l'em-
portaient à chaque instant sur celle de la société. Il
s exprime noblement lui-même à cet égard en maint
passage de ses pièces. « Le jour où je naquis, dit-il
)} quelque part, le sort qui me fut fait fut d'aimer
» les hommes de bien, de haïr la méchanceté et
>i tous les actes injustes. Je porte ainsi la peine des
» péchés des autres, et je suis tourmenté de leurs
i) erreurs. »
Il se montre aussi parfois préoccupé des périls
auxquels l'exposait sa franchise, a Je soufîre, dit-il
» ailleurs, je souffre plus que si je portais cilice quand
a je vois faire tort ou violence à quelqu'un, et que,
M par crainte de la puissance et de l'orgueil des
» hommes, je n'ose pas crier à la violence et au tort. »
Il est probable que Pierre Cardinal exagère mo-
destement ici sa circonspection à l'égard des mé-
chants. Il y a dans les satires que nous avons de
lui, soit contre les hautes castes de la société, soit
contre des individus puissants de ces castes , tant de
hardiesse et de vivacité, que l'on a de la peine à le
croire coupable des ménagements dont il s'accuse.
Pour rester autant que possible dans le plan de cet
aperçu, je choisirai les échantillons que je puis don-
ner des sirventes satiriques de Pierre Cardinal,
parmi ceux dont le sujet est le plus général. En voici
176 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
un assez original dans les détails, bien que le fond
en soit vague et commun.
(( J'ai toujours détesté la fausseté et la tromperie :
» j'ai pris la justice et la vérité pour guides, et peu
» m'importent les suites de ma résolution, je tien-
» drai pour bien tout ce qui m'en arrivera. Il est, je
« le sais, des hommes qui périssent pour avoir été
» droits ; d'autres qui prospèrent pour avoir été faux
» et pervers; mais je sais aussi que nul ne s'élève à
» cette prospérité des méchants, que pour retomber
» un jour ou l'autre.
» Les hommes puissants ont, des autres, la même
» pitié que Caïn eut d'Abel : il n'y a pas de loups
» plus ravisseurs qu'eux ; il n'y a pas de fille perdue
» à qui plaise tant la fausseté. Si on les crevait en
» deux ou trois endroits, ne croyez pas qu'il en sortît
» une vérité : il n'en sortirait que mensonges : ils en
» ont dans le cœur une source qui jaillit et déborde
» comme flot de torrent.
» Je vois en maints hauts lieux, maints barons qui
» y figurent comme verre en anneau ; les prendre
» pour diamants serait une erreur pareille à celle
» d'acheter loup pour agneau. Ils ne sont ni d'aloi
» ni de poids , semblables aux pièces fausses de la
)) monnaie du Puy, sur la face desquelles on voit
}) l'effigie de la fleur et de la croix, mais oii l'on ne
» trouve point d'argent quand on les fond.
» De l'orient au couchant, je propose au monde
» une convention nouvelle : à chaque homme loyal,
» je donnerai un bezan, pour un clou que me don-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 177
« nera chaque déloyal. A chaque personnage cour-
» tois je donnerai un marc d'or, pour chaque sol
» tournois que me donnera chaque discourtois. Que
» tout menteur me donne un œuf, et je donnerai une
» montagne d'or à chaque homme véridique.
» Il ne faudrait pas une large peau pour y écrire
» toute la loi que pratique le gros du monde ; ce
» serait assez, pour cela, de la moitié du pouce de
» mon gant. Un gâteau suffirait pour rassasier tous
» les hommes honnêtes ; ce ne sont pas eux qui font
» renchérir les vivres. Mais si quelqu'un voulait re-
» pattre les méchants, il n'aurait qu'à se mettre à
» crier de toutes parts , sans regarder : « Venez !
» venez manger, braves gens de ce monde. »
La pièce suivante, aussi générale que cette der-
nière en tant qu'elle ne concerne de même qu'une
collection abstraite d'individus, est néanmoins spé-
ciale en ce sens qu'elle est exclusivement dirigée
contre un vice particulier, contre le mensonge. Elle
n'est ni moins spirituelle, ni moins animée dans les
détails que la précédente, et elle est peut-être plus
élégante, plus gracieuse encore de diction. Malgré
tout ce qu'elle doit perdre sous un autre costume,
je vais essayer de la traduire :
« Je n'entendis jamais Breton, ni Bavarois, Grec,
» Ecossais ni Gallois, aussi difficile à comprendre
» que l'est un menteur éhonté. Il n'y a point à
» Paris de latiniste auquel il ne fallût un devin
» pour savoir quand un tel homme dit vrai , et
» quand il ment.
II. 12
178 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» Eh ! comment entendre un être parlant quand
» sa parole n'est rien, quand on sait qu'elle est fausse?
» Au fruit on connaît l'arbre, à l'odeur on connaît
» la rose sans la voir. Le mensonge révèle de même
» un cœur vil et faux.
» J'en sais plus de trente dont je ne puis com-
» prendre le vouloir ni la pensée ; car leur parole
» est chose vaine, et leur serment n'est qu'un piège.
» Ont-ils juré de rester, ils s'apprêtent à décamper.
» Oh I Dieu me garde de leur serment !
» Tel que je sais a tout le corps plein de men-
» songes : il les dégoise trois à trois, vingt par jour,
» cinq cents par mois, six mille au bout de l'an. Je
» ne vis jamais si énorme bagage en si petit lieu, ni
» si petit lieu toujours si plein. Chaque nuit s'y rem-
» plit le vide de chaque jour.
» Maîtres artisans de mensonge, l'air que vous
» avez aspiré était pur, libre et frais, vous l'exhalez en
» mensonges plus fétides que fumier. Semblables aux
» faux-monnayeurs, vous battez de votre faux vou-
» loir de fausses paroles, et d'oeuvre fausse vous de-
» vriez recueillir faux salaire. »
Parmi les sirventes satiriques de Pierre Cardinal,
se trouvent trois ou quatre pièces sous le titre de ser-
mons, titre qu'elles méritent à tous égards; car ce
sont des exhortations morales destinées, selon toute
apparence, à être chantées au public. Une de ces
pièces est une fiction très-originale, également belle
de poésie et de moralité : je vais la traduire, car
cette pièce, étant d'un style simple et grave, peut
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 179
êlre rendue sans perdre rien de plus que l'effet ici
très-peu marqué de la versification et de la rime.
« Une ville fut, je ne sais laquelle, où tomba une
» pluie telle , que les hommes qu'elle atteignit en
» perdirent tous la raison.
» Tous, à l'exception d'un seul sans autre, qui
» échappa parce qu'il dormait chez lui quand le
» prodige eut lieu.
» La pluie ayant cessé , et cet homme s'étant éveillé,
» sortit en public, et trouva tout le monde faisant
» des folies.
» L'un était vêtu, l'autre nu; l'un crachait contre
y> le ciel, l'autre lançait des pierres, l'autre des traits,
» un autre déchirait ses habits.
«Celui-ci frappait, celui-là poussait, cet autre
» s'imaginant être roi, se tenait majestueusement
» les côtés, cet autre encore sautait par-dessus les
» bancs.
» Tel menaçait, tel maudissait : tel autre parlait,
» ne sachant ce qu'il disait ; un autre célébrait ses
» propres louanges.
» Qui fut émerveillé , si ce n'est l'homme resté
» dans son bon sens? Il s'aperçoit bien qu'ils sont
» fous ; il regarde en bas, il regarde en haut, pour
» voir s'il verra quelqu'un de sage; mais de sage, il
» n'y en a pas un.
» Il continue à s'émerveiller d'eux ; mais eux
» s'émerveillent encore plus do lui, et s'imaginent
» qu'il a perdu la raison.
» C'est ce qu'ils font qui leur paraît raisonnable ,
180 HISTOIRE DK LA POÉSIE PROVENÇALE.
» et de ce que le pauvre sage fait autrement, ils le
» jugent insensé.
» Ils se mettent alors h le battre : l'un le frappe
» sur la joue, l'autre sur le cou, qu'il lui rompt à
» moitié.
» Qui le pousse, qui le repousse; il songe à fuir
» d'au milieu d'eux, mais l'un le tire, l'autre le dé-
» chire ; il reçoit coups sur coups, il tombe, se re-
» lève et retombe.
» Toujours tombant, toujours se relevant, tou-
» jours fuyant, il atteint enfin sa maison, et s'y jette
» d'un saut, couvert de fange, battu, à demi mort,
» et pourtant joyeux d'avoir échappé.
» Cette fiction est l'image de ce qui se passe ici-
» bas. La ville inconnue, c'est ce monde rempli de
» folie. Car aimer, craindre Dieu, et observer sa loi,
» est, pour l'homme, la sagesse par excellence. Mais
» cette sagesse est aujourd'hui perdue : une pluie
» (merveilleuse) est tombée ; elle a fait germer une
» cupidité, un orgueil, une méchanceté, qui se sont
» emparé de tous les hommes. Et si Dieu en a
» épargné quelqu'un, tous les autres le tiennent pour
» insensé ; ils le huent et le maltraitent, parce qu'il
» n'est pas sage à leur sens; l'ami de Dieu les juge
» insensés, en ce qu'ils ont abandonné la sagesse de
» Dieu : eux, à leur tour, le trouvent insensé en ce
» qu'il a renoncé à la sagesse du monde. »
N'y a-t-il pas dans cette fiction quelque chose de
grave et de profond qui fait honneur à l'imagina-
tion de Pierre Cardinal, si, comme tout, autorise à
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVExNÇALE. 181
le présumer, elle est de son invention? Des fictions
de ce caractère sont rares parmi celles des trouba-
dours.
Pierre Cardinal a composé un grand nombre
d'autres pièces, dont plusieurs ne le cèdent en rien
aux trois que je viens de citer, Mais celles-ci doivent
suffire pour donner une idée de sa manière et de
son talent. C'est peut-être, de tous les troubadours,
celui auquel on trouverait le plus d'esprit, dans un
sens approchant de l'acception moderne de ce mot.
Les pièces même que je viens de traduire offriraient,
ce me semble, plus d'un trait en preuve de cette as-
sertion; et parmi toutes celles dont je n'ai rien
dit, il n'y en a peut-être pas une où l'on ne trouvât
des traits pareils, ou plus piquants encore. Je crois
pouvoir en citer un ou deux. Voici, par exemple,
les huit ou dix premiers vers d'un sirvente , dont
ils sont les meilleurs et les plus ingénieux :
« De même que l'on pleure son fils, son père ou
>) son ami, quand la mort l'a enlevé ; moi je pleure
» les vivants félons et pervers restés en ce monde....
» Je pleure tout homme, pour peu qu'il soit débau-
» ché et voleur. Je le pleure fort, s'il jouit longue-
» ment de ses méfaits; encore plus fort s'il n'est pas
» pendu. »
Ce qui fait le principal mérite de ces vers, c'est
un sentiment profond qui y est plutôt indiqué qu'ex-
primé. Voici, au contraire, un autre passage où la
singularité de l'expression fait tout le mérite d'une
pensée commune. (( Pire est encore un traître qu'un
182 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» ravisseur, dit le troubadour; aussi, de même que
» d'un frère convers on fait un moine tondu, d'un
» traître fait-on un pendu. »
Les poésies de Pierre Cardinal nous fourniraient
une multitude de citations et d'observations de ce
genre, si nous avions le temps de nous y arrêter.
Mais ce n'est pas là le cas; et nous sommes obligés
de prendre d'un peu plus haut, et par plus larges
masses, les différentes parties de la poésie lyrique des
Provençaux.
Je n'ai pourtant pas encore tout à fait fini avec
Pierre Cardinal : parmi les compositions qui nous
restent de lui, il y en a une trop curieuse pour que
je n'en dise pas quelques mots.
L'époque de Pierre Cardinal n'était pas une époque
de philosophie, au moins pour le midi de la France.
Ce grand problème de la destinée humaine, que de-
puis son temps la philosophie a posé et discuté
avec tant de profondeur et d'éloquence , ce grand
problème, dis-je, n'avait été encore, à l'époque et
dans le pays en question , posé et résolu que par la
religion chrétienne; et tout le monde, les poètes
comme les autres, s'en tenait à cette solution.
Pierre Cardinal seul semble avoir eu quelque in-
tention de le poser et de le résoudre à sa manière ,
dans un sirvente qu'une intention pareille suffirait
pour rendre curieux, et qui l'est encore par lui-
même. Le voici en entier et dans toute sa naïveté.
« Je veux commencer un sirvente nouveau , que
» je réciterai le jour du jugement, à celui qui m'a
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 183
» créé et tiré du néant, s'il songe à m'accuser de
» quelque chose, et s'il veut me loger en diablie. Je
» lui dirai : Non, non, Seigneur, merci! Gardez-moi,
» s'il vous plaît, des bourreaux d'enfer, moi qui ai
» passé toutes mes années à me tourmenter dans ce
» méchant monde (où vous m'avez mis).
» Toute la cour (céleste) s'émerveillera d'entendre
» ma défense : je dirai à Dieu que c'est faillir envers
» les siens, s'il pense à les détruire et à les plonger
» en enfer. Quiconque perd ce qu'il pourrait gagner
» n'a plus le droit de se plaindre de disette ; Dieu
» devrait donc user de douceur et garder ses âmes
» au trépas.
» Il ne devrait point leur interdire le Paradis :
» (cette défense) est un grand déshonneur pour saint
» Pierre qui en est le portier. Il serait juste que
M chaque âme , désireuse d'entrer, pût entrer avec
M joie. Toute cour où les uns pleurent et les autres
» rient, n'est plus une cour accomplie. Et si puis-
» sant souverain que Dieu soit, s'il ne nous accueille
» pas, il lui en sera demandé raison.
» Il devrait bien anéantir le diable; il y gagnerait
» beaucoup d'âmes ; cet acte de pouvoir plairait à
)) tout le monde ; pour ma part , je lui en serais bien
» reconnaissant; et lui-même pourrait, nous le sa-
» vous, se le pardonner et s'en absoudre. Beau Sei-
w gneur Dieu, anéantissez donc notre cruel et im-
» portun ennemi !
» Je ne veux point désespérer de vous : non ; loin
i» de là; c'est en vous que je mets ma coniiance ; car
184- HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» VOUS devez m'ètre secourable à mon trépas, et sau-
» ver mon âme et mon corps. Autrement, je vous
» fais une proposition loyale : Remettez-moi où j'é-
» tais avant de naître et d'où vous m'avez tiré; ou
» bien , pardonnez-moi mes fautes ; car je ne les
» aurais pas commises, n'ayant pas existé.
» Si, ayant souffert ici, j'allais brûler en enfer, ce
» serait, à mon avis, une injustice; car, je puis vous
» le jurer, pourunbien que j'aurai eu dans le monde,
» j'y ai enduré mille maux. »
Il ne faut pas se méprendre sur le caractère de
cette étrange pièce : il ne faut y voir ni plaisanterie
ni ironie. L'auteur n'a rien voulu y mettre de pareil :
son langage est populaire et touche souvent au bur-
lesque ; sa pensée est vague et confuse, mais grave et
sérieuse. On entrevoit, à travers l'impropriété et la
vulgarité de ses paroles, qu'il imagine l'existence du
mal, comme la conséquence d'une espèce de dua-
lisme, mais d'un dualisme, pour ainsi dire, acci-
dentel, qu'il dépendrait de Dieu de ramener à
l'unité. Peut-être y avait-il là quelque reflet de l'hé-
résie albigeoise, au milieu de laquelle vivait Pierre
Cardinal, hérésie qui admettait deux principes dans
l'univers. Dans tous les cas, il était tout simple que
cette hérésie , fermentant dans une multitude de
têtes, en portât quelques-unes à poser et à résoudre
autrement que le christianisme le grand problème
de la destinée de l'homme. Mais me voilà assez loin
de mon sujet ; je me hâte d'y revenir.
11 y a nécessairement , dans la satire morale des
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 185
troubadours, lors même qu'elle ne s'appuie que sur
des idées vagues d'ordre et d'humanité, des allu-
sions spéciales à la morale chevaleresque. Toutefois,
ce sont les premières qui , dominant dans le genre
de satire dont il s'agit, en déterminent le caractère,
et doivent en déterminer le nom, si l'on veut lui en
donner un.
Mais, parmi les sirventes satiriques des trouba-
dours, il s'en trouve, et de remarquables, qui mé-
ritent proprement le nom de satires chevaleresques.
Ce sont ceux où le blâme et l'éloge se rapportent di-
rectement aux idées et aux principes de la chevale-
rie. Les plus intéressantes de ces pièces sont des
dernières années du douzième siècle. S'il y eut, dans
le midi de la France, au moyen âge , une époque à
laquelle convienne mieux qu'à toute autre le titre de
chevaleresque, c'est indubitablement celle-là. Ce fut
alors, en effet, que fleurirent la plupart de ces chefs
de l'ordre féodal , que nous avons vus prendre au
sérieux les principes de la chevalerie, et user de tout
ce qu'ils avaient de puissance, pour appliquer ces
principes au gouvernement de la société. Ce fut alors
que l'amour fut senti et célébré avec le plus d'en-
thousiasme, et que les institutions chevaleresques
furent le plus près de former un ensemble systéma-
tique, ayant, sur les mœurs et les relations sociales,
une influence propre et distincte de toute autre.
Cependant , par une illusion singulière, bien que
facile à concevoir, tous les poêles de cette époque
qui essayèrent de se faire une idée abstraite, une
186 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
théorie plus ou moins rigoureuse de la chevalerie, se
la figurèrent historiquement, comme déjà bien dé-
chue et continuant rapidement à déchoir. Ils au-
raient été fort embarrassés de dire en quel lieu et en
quel temps elle avait été plus florissante. Mais il
était vrai qu'elle ne répondait pas complètement,
dans la réalité, à l'idée qu'ils s'en étaient faite ; alors
suivant la tradition générale du genre humain, qui
rêve toujours dans le passé et sous la forme de fait
historique, le bonheur et le bien dont il a l'idée, les
troubadours supposèrent à la chevalerie un âge d'or
déjà bien loin d'eux. Ils peignaient leur époque
comme l'âge de fer de l'institution.
Cette illusion poétique se manifeste de vingt ma-
nières et à chaque instant, dans leurs poésies , tan-
tôt par des traits rapides et isolés, tantôt par une
eflusion pleine et entière ; souvent par des regrets
mélancoliques du passé, plus souvent par des ac-
cents de colère et de mépris contre le présent. Elle a
dicté une grande partie des plus beaux vers de la
poésie provençale.
Giraud de Borneil est celui de tous les trouba-
dours qui s'est le plus abandonné à cette même il-
lusion, et qui en a tiré le parti le plus poétique. C'est
donc à lui que j'emprunterai quelques exemples du
genre de satire auquel elle a donné lieu. Mais je
dois rappeler d'abord que Giraud de Borneil est,
de tous les troubadours qui méritent d'être tra-
duits, le plus difficile à traduire et celui qui perd le
plus à l'être. Voici d'abord une stance isolée d'une
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 187
de ses pièces qui pourrait servir d'épigraphe à beau-
coup d'autres.
« Je voudrais bien, si je pouvais, mais je ne puis
» oublier, ce qui m'atlriste, comment les grands sei-
>j gneurs ont renoncé à tout beau-laire. Oh ! comme
» d'eux s'est emparée une lâche prudence, qui
» anéantit jouvence, la pourchasse et l'effarouche!
» Je n'aurais pas cru qu'en mille ans, la prouesse et
» la vertu pussent déchoir au point ou je les vois. La
» chevalerie et l'amour ne sont plus ce qu'ils furent;
» ils ont cessé d'être le charme des nobles âmes,
» dès l'instant où ils ont pris garde à leur mal ou à
» leur bien-être. »
Plusieurs des pièces de Giraud de Borneil ne sont,
je le répète, que le commentaire plus ou moins poé-
tique, que le développement plus ou moins varié de
cette fantaisie mélancolique. Le moins que je puisse
faire, pour en linir convenablement sur ce point
particulier de la poésie provençale, c'est de traduire
une de ces pièces de Giraud. La suivante m'a paru
Tune des plus belles, outre le mérite qu'elle a de
renfermer quelques allusions assez intéressantes pour
l'histoire générale de la culture poétique du midi.
« Je m'efforçai longtemps de réveiller soûlas en-
» dormi, et de ramener à sa demeure prouesse exi-
» lée. Mais j'ai renoncé à l'œuvre, la tenant pour
» impossible, et voyant le dommage et le mal sur-
» monter de plus en plus ma force et mon vouloir.
» Ce mal est désormais dur à tolérer ; je vous le
» dis, moi, qui sais comment furent jadis accueillis
188 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» courtoisie et déport. Chevaliers chevauchent au-
» jourd'hui comme vilains, sans lance et sans souci
» d'aventures.
>) Je vis autrefois les barons en belle armure donner
» et suivre les tournois ; et l'on entendait quelque
» temps parler de ceux où s'étaient faits les plus
» beaux coups. L'honneur est maintenant de voler
» bœufs, moutons et brebis. Ah! honni soit-il, s'il
» paraît devant une dame, tout chevalier qui de sa
» main pousse des troupeaux bêlants de moutons, ou
» pille les églises et les passants I
» On écarte aujourd'hui les jongleurs que je vis si
» gracieusement accueillis : ils ont perdu les guides
» sous lesquels ils allaient autrefois. Et maintenant
» que valeur est déchue, je vois solitaire et délaissé
» tel troubadour qui marcha longtemps à la tête de
» compagnons nombreux, en bel et noble attirail.
» Je vis des jongleurs enfants, élégamment chaus-
» ses et vêtus, aller de cour en cour, uniquement
» pour chanter les louanges des dames : maintenant
» ils n'osent plus chanter , tant valeur est déchue !
» Et, au lieu d'entendre louer les dames, on entend
» mal parler d'elles. Dites que c'est leur faute, dites
» que c'est la faute des chevaliers ; moi je dis que
» c'est la faute de tous, s'il n'y a plus ni foi, ni gloire
» en amour.
» Moi-même, moi jusqu'ici empressé à célébrer,
» dans mes chants, tout homme preux et courtois ,
» je ne sais plus quel parti prendre, lorsqu'au lieu
)) des accents de la joie, j'entends dans les cours
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALK. 189
» des cris déplaisants. On accueille maintenant dans
» les cours aussi bien et avec les mêmes accla-
» mations, un conte frivole qu'un noble chant sur
» les grands événements, sur les gestes des temps
» passés.
» Aussi ne sert-il plus de rien, pour relever des
» cœurs tombés trop bas , de rappeler les anciens
» exploits, les beaux faits oubliés. Je tiendrai la ré-
» solution que j'ai prise de me taire ; je ne retom-
» berai pas dans le désir dont je suis guéri de ré-
» veiller valeur et soûlas. C'est désormais assez pour
» moi de tourner et retourner, de balancer et d'é-
» prouver, en tout sens, dans ma pensée , tout ce
» qui se passe au dehors, approuvant ou condam-
» nant (selon la justice).»
En laissant de côté l'illusion historique qui est le
motif de cette pièce, on ne saurait disconvenir que
la mélancolie n'en soit gracieuse et poétique, et ne
suppose une âme et une imagination élevées. Les
vers en sont très-beaux, et de ceux qui pourraient
faire regretter que l'idiome dans lequel ils ont été
écrits ne soit plus qu'un idiome tout à fait mort.
Maintenant , quelles que soient les nuances par
lesquelles diffèrent entre eux les divers échantil-
lons que je viens de donner de la satire idéale
ou morale des troubadours, on aura pu observer
(|u'il règne dans tous une certaine identité de ma-
nière, de goût et de sentiment à raison de laquelle
on peut affirmer qu'ils appartiennent tousà la même
école, à la même époque, à la même contrée; qu'ils
190 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
sont tous la manifestation d'un même génie. Mais il
n'est pas indifférent de noter qu'il existe, en ce
genre, d'autres compositions provençales, où ces ca-
ractères généraux d'école et d'époque disparaissent
presque entièrement sous l'empreinte d'un génie in-
dividuel indépendant et capricieux, ignorant ou dé-
daignant les conventions et les convenances actuelles
de l'art. Telles sont, par exemple, plusieurs pièces
de ce Marcabrus, dont j'ai parlé à diverses reprises
et dont j'aurais à parler encore ici, si le temps ne
me manquait pas. Telles sont surtout celles d'un
autre troubadour que je n'ai fait que nommer ail-
leurs, et dont c'est ici le lieu de dire quelque chose
de plus.
Ce troubadour était un moine, et n'est connu que
par le nom de moine de Montaudon. Il était du châ-
teau de Vie, près d'Âurillac, en Auvergne. Son père,
gentilhomme du pays, ayant sans doute d'autres fils
que lui, le fit entrer moine dans le fameux monastère
d'Aurillac. Ce n'était nullement la vocation du jeune
homme; mais il se laissa faire ce que l'on voulut,
apparemment bien convaincu que l'habit de moine
ne l'empêcherait pas de mener la joyeuse vie pour
laquelle il se sentait né.
Bientôt après son entrée dans le cloître, il fut fait
prieur de Montaudon, monastère voisin de celui
d'Aurillac et en dépendant. Là, libre de suivre son
penchant pour la poésie, il se mit à composer des
pièces de vers de tout genre, et particulièrement des
sirventes sur les événements qui faisaient quelque
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 191
bruit dans la contrée. Ces pièces , pleines de verve
et de gaieté, lui eurent bientôt fait une renommée
dans les châteaux voisins. Les barons et les cheva-
liers du pays l'enlevèrent, en quelque sorte , de son
monastère ; et ce fut à qui d'entre eux lui ferait plus
de fêtes, et le comblerait de plus de présents.
Le moine préférait la joie à l'argent : il n'usa de
son crédit que pour le bien de son prieuré, qu'il eut
bientôt rendu riche, de pauvre qu'il l'avait pris.
Croyant avoir acquis par là des droits à l'indulgence
de son abbé , il lui fit la requête la plus étrange à
coup sûr que moine eût jamais faite à son supérieur :
il lui demanda la permission de mener désormais le
genre de vie que voudrait bien lui prescrire le roi
d'Aragon. L'abbé, qui était peut-être un abbé sécu-
lieur, c'est-à-dire un homme de guerre, un cheva-
lier, comme il y en avait alors alors beaucoup à la
tête des riches monastères; l'abbé, dis-je, ne fit au-
cune difficulté à lui accorder sa demande.
Le roi d'Aragon, qui connaissait le moine , sinon
personnellement, au moins de réputation, lui enjoi-
gnit de vivre dans le monde, de faire bonne chère ,
de trouver, de chanter et d'aimer les dames. Jamais
décret royal ne fut mieux observé que celui-là : le
moine de Montaudon suivit plus librement que ja-
mais ses penchants mondains et poétiques , et fut
fait seigneur de la cour du Puy. C'était un singulier
office que cet office de seigneur de la cour du Puy ;
et il est d'autant plus naturel d'en dire quelque
chose, que le fait auquel il a rapport est à la fois
192 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
très-peu connu et très-curieux pour l'histoire de la
poésie et de la culture provençales.
Au douzième siècle et durant une partie du
treizième, il y avait au Puy, que l'on appelait alors le
Puy ou la montagne Sainte-Marie , des fêtes cheva-
leresques périodiques des plus célèbres. Les barons
grands et petits, les chevaliers, les troubadours, les
jongleurs provençaux, y affluaient de tout le Midi,
de sorte que toute la belle et courtoise société du
pays se trouvait là quelques jours réunie comme en
une seule cour. Outre les défis guerriers des tour-
nois, il y avait des défis poétiques, des tournois de
troubadours , et des prix étaient décernés aux vain-
queurs, dans ceux-ci comme dans les autres.
De pareilles fêtes entraînaient toujours d'énormes
frais, et fournissaient par là aux seigneurs du Midi
des occasions de faire parade de la libéralité fas-
tueuse, alors réputée l'une des plus hautes vertus de
la chevalerie. Entre ces seigneurs, il s'en trouvait
toujours quelqu'un qui bravait le risque de se ruiner
en se chargeant lui seul de toutes les dépenses de
la fête, et il y avait un cérémonial convenu pour
déclarer sa résolution à cet égard. Au milieu d'une
vaste salle où s'étaient réunis les barons venus à la
fête, était assis un personnage isolé, tenant un éper-
vier sur le poing. Celui des barons à qui le cœur di-
sait de se signaler par un acte de libéralité magni-
fique, venait droit à l'épervier et le prenait sur le
poing : c'était la manière d'annoncer qu'il s'enga-
geait à subvenir aux frais de la fête.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 193
Or l'on nommait seigneur de la cour du Puy le
personnage chargé de tenir et présenter l'épervier le
jour de la cérémonie décrite, et ce fut là l'office con-
féré au moine de Montandon. La suite de sa vie est
peu connue : on sait seulement qu'il finit par se re-
tirer en Espagne, où il vécut quelque temps en fa-
veur auprès des rois et des barons, et où il mourut
vers le milieu du treizième siècle.
On a de lui des pièces de diverses sortes ; mais
celles du genre satirique sont les seules qui méritent
une mention particulière. Il y en a quelques-unes
d'un tour d'imagination singulièrement original et
fantasque. Telles sont, entre autres, les deux ou trois
qu'il composa contre l'usage ou étaient les dames de
son temps de se farder à l'excès, même, à ce qu'il
paraît, quand elles n'en avaient pas besoin, et tout
simplement pour être encore plus belles que la na-
ture ne les avait faites. Je vais essayer d'en donner
une idée.
Dans une de ces pièces qui en est la plus bizarre,
le moine de Montandon se suppose, non pas en es-
prit, mais en corps et en froc, en Paradis, assistant
au plaid ou jugement de Dieu, devant qui diverses
créatures, en démêlé entre elles, plaident cha-
cune leur cause, les unes accusant, les autres se dé-
fendant.
Après divers procès jugés auxquels je ne m'arrête
pas, comparaissent à leur tour devant le tribunal
suprême des plaideurs d'espèce fort étrange. Ce sont
les murailles et les voûtes des maisons. Ces voûtes ,
Il 13
i^k HISTOIRE DB LA POÉSIE PROVENÇALE.
ces murailles vivent; elles parlent et ont de grandes
choses à dire. Elles viennent porter plainte contre les
dames, qui, à force d'user de peinture sur leurs vi-
sages, ne leur en laissent plus à elles. Les dames
sont là pour se justifier et le moine pour rendre
compte du débat et du jugement.
Cette idée, dans laquelle on pourrait dire qu'il y
a quelque chose d'aristophanesque, est assurément
ce qu'il y a dans la pièce de plus caractéristique et
de plus frappant. La mise en œuvre en est dure,
sèche et grossière, mais vive et spirituelle. Voici
des passages et un extrait de cette extravagance
poétique :
« Un plaid a commencé entre les voûtes et les
» dames : les voûtes parlent les premières et disent :
» Dames, nous sommes mortes et anéanties de-
» puis que vous nous avez enlevé la peinture. C'est
» grand méfait à vous de vous colorer et vernisser si
w fort, et nous n'avons jamais vu que ce fût autre-
» fois l'usage de vous enluminer ainsi.
» Et les dames répondent que le privilège leur fut
» donné plus de cent ans avant qu'il y eût voûte au
» monde, grande ni petite.
» Et il y a une dame parmi les autres qui dit aux
» voûtes : Vous vous plaignez à tort; n'ai-je pas le
» droit de me peindre les rides de dessous les yeux?
» Je puis encore, quand elles sont bien effacées, faire
» la fière avec bien des amoureux qui se prennent à
» la peinture.
» Dieu dit alors aux voûtes : Je m'en vais, si vous
HISTOIRE DB LA POÉSIE PROYEIVÇALE. 195
» le trouvez bon, accorder aux dames la permission
» de se peindre durant vingt ans, à dater de leur
» vingt-cinquième année.
» Mais les voûtes se récrient : Nous ne pouvons
» consentira cela, disent-elles; seulement, pourvous
» obliger, nous leur accorderons dix ans de peinture,
» et nous voulons des sûretés. »
Là-dessus saint Pierre et saint André s'interposent
entre les deux parties pour les accorder. Le différend
sur la durée du temps où les dames auront le privi-
lège de se peindre est partagé par moitié ; il est con-
venu que le terme sera de quinze ans. A cette con-
dition l'accord est conclu : les dames et les voûtes
jurent de le maintenir, et chacun se retire de son
côté.
Mais à peine rentrées chez elles, les dames violent
sans scrupule la convention, et continuent à se
peindre bien au delà du terme qui leur a été accordé.
Elles ne font plus, du matin au soir, que composer
des couleurs et des pâtes, dont le poëte énumère
avec soin les nombreux ingrédients, qui renchérissent
tous par suite de ce surcroît de demande. Le moine
prendrait volontiers ce renchérissement en patience :
mais il ne pardonne pas celui du safran, devenu
si rare que l'on n'en trouve plus pour la cuisine.
La pièce suivante est censée faire suite à celle-ci :
elle est d'une exécution plus élégante et beaucoup
plus claire dans les détails, trop claire même pour
que je puisse la traduire en entier : mais la partie
qui peut l'être en vaut encore la peine, comme
196 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
exemple de l'excès auquel allait parfois la liberté
d'imagination des troubadours.
(( L'autre jour, par bonne aventure, j'étais au par-
w lement de Dieu, oùj'entendis les voûtes se plaindre
» des dames qui, à force de se peindre le visage,
i) ont fait renchérir les couleurs.
» (J'y retournai depuis) et Dieu me dit franche-
» ment : Moine, j'apprends que les voûtes souffrent
» dans leur droit. Va-t'en vile là-bas, pour l'amour
» de moi, et commande de ma part aux dames de
» laisser là leur peinture : je ne veux plus là-des-
» sus de procès ; et si elles persistent à se peindre,
» j'irai moi-même effacer l'œuvre.
)) Seigneur Dieu, doucement, répondis-je; vous
» devez avoir un peu d'indulgence pour les dames.
» La nature les porte à orner leur visage, cela ne de-
» vrait pas vous déplaire, et les voûtes n'auraient pas
» dû s'en plaindre ni se brouiller pour cela avec les
» dames, qui ne peuvent plus les supporter.
» Moine , me répondit Dieu , c'est grande erreur
» et folie à vous d'approuver que ma créature se
» fasse belle contre ma volonté. Les dames seraient
» aussi puissantes que moi, si, quand je les fais
» chaque jour vieillir, elles pouvaient se rajeunir à
» force de se peindre et de se lustrer.
, » Seigneur, vous parlez superbement, parce que
» vous vous sentez en pouvoir. Cependant il n'y a
» qu'une manière d'empêcher les dames de se pein-
» dre ; c'est de permettre qu'elles restent belles jus-
» qu'à la mort , ou d'anéantir toute couleur et
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 197
» toute peinture, de manière qu'il n'y en ait plus au
» monde. »
Le débat se prolonge encore, mais il devient par
trop cynique ; je puis seulement dire que le moine
persiste à refuser le message de Dieu , qui prend le
parti de laisser faire les dames, mais en se réservant
de leur envoyer une certaine infirmité très-nuisible
i la peinture.
198 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XXn.
POÉSIE LYRIQUE DES TROUBADOURS.
VI. — Satire.
HISTORIQUE.
Du milieu du douzième siècle à la fin du treizième,
les sujets historiques ne manquèrent pas aux satires
des troubadours. Les manuscrits sont pleins de sir-
ventes, les uns contre les hommes, les autres contre
les événements de ces époques, de sorte que le genre
se subdivise naturellement en satire personnelle et
en satire générale.
Je ne m'arrêterai pas à la première : je n'en ai
pas le loisir. Mais ce n'est pas sans un peu de regret
que je passe sous silence un certain nombre de com-
positions de cette classe, remarquables par le senti-
ment énergique, bien que parfois cynique et grossier
qui les inspira. Les satires de Guillaume de Bergna-
dan, chevalier catalan, sont peut-être en ce genre ce
qu'il y a de plus vif et de plus poétique, mais aussi
de plus éhonté. Il en composa entre autres deux
ou trois contre je ne sais quel évêque d'Urgel, à ce
qu'il paraît son ennemi personnel. Je n'oserais
les traduire, en eussé-je la place. Mais je crois
pouvoir les signaler historiquement en preuve de
l'excès auquel en étaient venues, au treizième siècle,
les haines réciproques de la caste féodale et du clergé,
et comme échantillon de ce que les poètes osaient
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 199
écrire contre les prêtres. Et <îe que les poètes écri-
Yaient alors, il faut bien le noter, n'était pas des-
tiné à être enfermé dans des livres que presque per-
sonne n'aurait lu, presque personne alors ne sachant
lire. Cela était mis en musique, chanté dans tous les
châteaux et même dans les villes parmi la bour-
geoisie. Or Ion ne sait de quel scandale il faut s'é-
tonner le plus, de celui du vice ou de celui de la
révélation et de la censure. Je passe à la satire his-
torique générale ou publique des troubadours.
Les faits sur lesquels elle roule principalement
sont des faits complexes dont les incidents furent
plus ou moins variés et prolongés. Ils se résument
en quatre événements principaux :
1° Les guerres des empereurs d'Allemagne contre
l'indépendance et la nationalité italiennes ;
2<» La lutte entre les rois de France et ceux d'An-
gleterre, pour la domination sur les provinces dé-
membrées de la monarchie française, et alors sou-
mises à des princes anglais ;
3<* La croisade contre les Albigeois ;
4*' L'établissement de Charles d'Anjou en Provence,
établissement qui fut le signal d'une grande révolu-
tion dans la culture et l'état social de cette partie
du Midi.
Les troubadours contemporains de ces divers évé-
nements y prirent un intérêt plus ou moins pas-
sionné : ils les jugèrent à leur manière, les approu-
vèrent ou les condamnèrent d'après leurs idées de
morale, d'humanité et d'ordre social, idées tantôt
200 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
vagues et générales, tantôt spéciales et locales, c'est-
à-dire chevaleresques. Je vais indiquer très-sommai-
rement les impressions qu'ils reçurent de ces événe-
ments, et ce qui résulta pour la poésie provençale
de la manifestation de ces impressions.
Et d'abord, quant aux révolutions de l'Italie,
nous ne devons pas être surpris de voir les trouba-
dours y prendre un intérêt vif et direct. Ils fréquen-
taient, comme nous l'avons vu, les cours et les cités
de ce pays : ils y avaient des admirateurs, des élèves
et des émules. Plusieurs d'entre eux, une fois des-
cendus dans les riches plaines de la Lombardie ou
dans les belles villes de la Toscane, s'y trouvèrent si
bien, qu'ils ne voulurent plus les quitter et y termi-
nèrent leur vie. Il ne fallait pas tant de raisons à des
hommes naturellement si passionnés, et d'une ima-
gination si vive, pour embrasser la cause de l'un ou
l'autre des deux partis qui se disputaient la domina-
tion de l'Italie.
Les Allemands, nommés en provençal Ties, alté-
ration de Teutschen, étaient, parmi les nations euro-
péennes avec lesquelles les troubadours avaient des
relations, celle pour laquelle ils avaient le moins de
sympathie. Ils les trouvaient brutaux, grossiers et
discourtois : ils avaient surtout une grande répu-
gnance pour leur langue, et n'auraient pu croire
quelqu'un qui leur eût dit qu'il y avait en cette lan-
gue des vers peut-être aussi élégants et aussi doux
que les leurs. Je ne me souviens plus lequel d'entre
eux, parlant de ce même idiome, le compare à un
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 201
aboiement de chien, et il n'est pas le seul qui le traite
avec cette prévention dédaigneuse.
Cela étant, il n'est pas extraordinaire que quelques
troubadours aient pris le parti des Italiens contre les
Allemands et contre les empereurs. Mais, à parler
généralement, ces poètes étaient des hommes de cour
et de château dont les inclinations n'avaient rien de
démocratique. C'étaient surtout les empereurs qu'ils
venaient voir en Italie, dont ils espéraient le plus
d'accueil et de profits. La cause de ceux-ci était donc
celle qu'ils embrassaient le plus volontiers, et leurs
victoires celles qu'ils aimaient le plus à chanter. Ils
s'étonnaient et s'attristaient de leurs défaites : il leur
répugnait de voir des chevaliers, des hommes de
guerre, battus par des bourgeois. Cela ne leur sem-
blait pas dans l'ordre, et s'ils avaient pu être tentés
de célébrer ces victoires bourgeoises, ils en auraient
été embarrassés comme d'une tâche étrange et
nouvelle.
Je me tiens pour dispensé de traduire aucun
des sirventes satiriques des troubadours relatifs aux
démêlés des empereurs d'Allemagne avec les puis-
sances italiennes. Ces pièces peuvent être de quelque
intérêt pour l'histoire civile et politique, mais je
n'en ai guère rencontré de remarquables par le mé-
rite poétique, et j'ai peu de regret à une omission à
laquelle !e lecteur ne perdra rien.
Il n'en est pas de même des pièces provençales
relatives aux divers incidents de la lutte de Philippe-
Auguste, d'abord contre Henri H, ensuite contre
202 HISTOIRE I>E LA POÉSIE PROVENÇALE.
Richard Cœur-de-lion. Ces pièces sont pour la plu-
part de Bertrand de Born, l'un des cinq ou six trou-
badours les plus distingués, et celui de tous qui, par
son talent et son caractère, exerça le plus d'influence
sur les puissances et les événements de son temps.
Le tableau de sa vie et l'examen de ses ouvrages mé-
riteraient des développements que je ne puis leur
donner. Je me contenterai de traduire ce qu'il y a
de plus important sur son compte dans les tradi-
tions provençales : il sera facile ensuite de rattacher
à ces notices une idée générale des pièces satiriques de
Bertrand.
c( Bertrand de Born, dit son ancien biographe,
» était un châtelain de l'évêché de Périgueux, vi-
» comte de Hautefort , château de près de mille
» hommes de population. Il avait un frère nommé
w Constantin, qui avait grande envie de le dépouiller
» et de le détruire (et qui en serait venu à bout), si
>i ce n'eût été le roi d'Angleterre (Henri II).
» Bertrand de Born fut perpétuellement en guerre
« avec tous les seigneurs de son voisinage, avec le
» comte de Périgueux et le vicomte de Limoges, avec
» son frère Constantin et avec Richard ( Cœur-de-
» lion), lequel n'était encore alors que comte dePoi-
» tiers. Bertrand était bon chevalier, bon guerrier,
» bon troubadour, bon ami des dames, bien appris
» et bien parlant, et sut bien se gouverner en bonne
» et mauvaise fortune.
» Il fut le maître, toutes les fois qu'il le voulut ,
» du roi d'Angleterre, Henri II, et de ses trois fils.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 203
» Mais il ne chercha jamais qu'à les mettre en guerre
n les uns contre les autres ; les fils contre le père, et
» les frères entre eux. Il fit de même tout ce qu il
» put pour brouiller les rois de France et d'Angle-
» terre ; et dans les intervalles de paix qu'il y avait
» entre eux, il composait des sirventes pour démon-
w trer le déshonneur que chacun des deux rois re-
» cevait de cette paix, et pour tâcher de la rompre.
» Il excita de la sorte entre eux des querelles dont il
» lui revint de grands avantages et de grands maux.
» Il ne composa que deux chansons, mais beaucoup
» de sirventes. Le roi d'Aragon (Alphonse P*") ap-
» pelait les chansons de Girard de Borneil les
w femmes des sirventes de Bertrand de Born. »
Le vieux biographe marque bien, dans cette notice,
le trait dominant du caractère de Bertrand : c'était
un goût effréné pour la guerre. Il l'aimait non-seu-
lement comme occasion de faire preuve de bravoure,
d acquérir de la gloire, de conquérir du pouvoir,
mais encore et même bien plus pour ses hasards ,
pour l'exaltation de courage et de vie qu'elle produit,
et jusque pour le tumulte, les désordres et les maux
qu'elle entraîne. Bertrand de Born est l'idéal du
guerrier indiscipliné et aventurier du moyen âge, plu-
tôt qiie du chevalier proprement dit. Celui-ci guer-
royait dans un but moral, pour l'ordre social et la
paix, l'autre uniquement pour guerroyer. Devenu
vieux, Bertrand se repentit de la vie qu'il avait me-
née, se fit moine et mourut dans un cloître. Cette fin
pieuse n'a point empêché Dante de mettre le belli-
204 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
queux troubadour très-bas en enfer, où il le repré-
sente, comme on sait, portant sa tête à la main, en
guise de lanterne, punition symbolique du crime d'a-
voir divisé le chef des membres, c'est-à-dire le père
des enfants.
La plupart des pièces de Bertrand de Born sont
des espèces de dithyrambes belliqueux pour exciter
à la guerre les puissances sur lesquelles il eut de la
prise et de l'ascendant, ou des satires contre ses
adversaires, contre ceux qu'il traitait de lâches
quand ils ne cédaient pas à ses instigations. On a
déjà pu prendre une idée des premiers sur celui
que j'ai cité, en traitant de la poésie guerrière des
Provençaux ; c'est ici le lieu de donner quelques
échantillons des secondes; mais je dois prévenir
que ces échantillons seront nécessairement bien in-
suffisants. Les pièces satiriques de Bertrand de Born,
ayant toutes pour argument des faits historiques, et
se rattachant même, la plupart, à des particularités
curieuses et peu connues de ces mêmes faits , il est
impossible de les faire comprendre et goûter sans
un long commentaire. Je ne puis donc citer, de ces
mêmes pièces , que des passages détachés qui n'en
sont pas les plus poétiques, mais simplement ceux
dont le motif exige le moins d'explications.
Voici d'abord quatre slances d'un sirvente qui
peint assez vivement l'agitation habituelle de sa vie :
il le composa dans un retour des guerres perpétuelles
qu'il faisait contre la plupart des seigneurs de son
iroisinage.
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. ^OS
« Il me faut chaque jour guerroyer , m'évertuer,
j) me défendre, me mettre hors d'haleine : de tous
)) côtés , on brûle et ravage ma terre , on déracina
» mes arbres, et on essarte mes bois ; on mêle mon
» grain et ma paille ; et je n'ai point d'ennemi couard
» ou brave qui ne vienne m'assaillir.
» Chaque jour je rajuste, retaille et retouche nos
» barons : je les prêche et les excite ; je voudrais leur
» retremper le cœur; mais bien suis-je fol de me
» donner cette fatigue : autant vaudrait battre à froid
» le fer de saint Léonard que de prétendre les ré-
» former.
» Talleyrand n'a besoin ni de destrier ni de rous-
» sin ; il ne bouge de son repaire , et n'a que faire
» de flèche ou de lance. Il vit à guise de Lombard,
» si lâche et si mol, que quand tout autre s'évertue,
» il ne fait que s'étendre et bâiller.
» A Périgueux , si près du mur que je pourrais
» l'atteindre d'un coup de mail, je paraîtrai monté
» sur mon Bayard ; et si je rencontre quelque lourd
» Poitevin, il saura comment taille mon épée : je
» lui ferai à la tête une brèche par où les débris de
» son heaume se mêleront à sa cervelle. »
Je ne vois pas précisément en quelle occasion
Bertrand de Born fit contre les barons du Limousin
le sirvente qui commence par la stance que j'en
vais citer; mais ce fut indubitablement dans quel-
que circonstance où ils avaient mal répondu à ses
appels guerriers; et ses vers peignent bien son mé-
pris pour les seigneurs plus pacifiques que lui.
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
(( Je fais encore un sirvente contre nos mauvais
» barons ; car jamais vous ne m'entendrez les louer,
» J'ai brisé sur eux plus de mille aiguillons , sans
» pouvoir en faire courir ni trotter un seul. Ils se
» laissent dépouiller sans se plaindre I Oh! que Dieu
» les maudisse nos barons ! Et que pensent-ils donc
» faire? Il n'y en a pas un que l'on ne puisse tondre
» et raser comme un moine, ou ferrer des quatre
» pieds sans entraves. »
Les pièces auxquelles ces fragments appartiennent
ne concernent que les querelles et les guerres privées
de Bertrand de Born. Pour donner maintenant des
échantillons qui aient plus d'importance historique,
je les choisirai parmi les pièces relatives aux démê-
lés de Philippe-Auguste et de Richard Cœur-de-lion.
En 1189, les deux princes se mirent en campagne
l'un contre l'autre, et leurs armées se rencontrèrent
dans le voisinage de Niort , n'étant séparées que par
la rivière de la Jaure. Elles restèrent quinze jours en
présence, attendant le moment d'en venir aux mains ,
et donnèrent de la sorte aux ecclésiastiques des deux
partis le temps d'intervenir pour négocier une trêve.
Ainsi se termina, sans coup férir, une campagne qui
semblait devoir être meurtrière et décisive.
Un ancien commentateur provençal de Bertrand
de Born fait des réflexions curieuses sur les suite»
de cette paix imprévue. (( La paix faite, dit-il , les
» deux rois devinrent avares et ne voulurent plus
» rien dépenser en hommes de guerre, mais seule-
» ment en faucons et en éperviers, en chiens et en
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 207
)) lerriers, en achats de terres et de domaines, et se
» mirent à vexer leurs barons : si bien que ces ba-
» rons, tant ceux de France, que ceux du roi Ri-
» ehard, furent tristes et mécontents de cette paix ,
» dans laquelle les deux rois étaient devenus parci-
» monieux et vilains. »
Dans cet état de choses, Bertrand de Born écrivit
une pièce dont je ne puis traduire que les deux pre-
mières stances, les autres étant trop pleines d'allu-
sions qui exigeraient de longues explications. Mais
ces deux stances suffisent pour faire voir à quel
point le troubadour comptait sur la puissance de ses
belliqueuses instigations.
(c Puisque les barons sont tristes et courroucés de
» celte paix qu'ont faite les deux rois, je ferai un
» chant tel que quand il sera su et répandu, tous se-
» ront impatients de guerroyer. Je n'aime point à
» voir un roi spolié faire la paix avant d'avoir re-
» conquis son droit.
» Les Français et les Bourguignons ont échangé
» l'honneur pour la honte. Ohl lâcheté de la part
» d'un roi en armes, de venir négocier et plaider
» sur le champ de bataille 1 Mieux aurait fait, je vous
» jure, le roi Philippe, de commencer la mêlée, que
» de tenir plaid, tout armé, sur la terre dure. j>
Ces reproches du troubadour, qui étaient com-
muns aux deux rois, ne furent pas perdus. Philippe
ne s'en émut pas; mais Richard reprit les armes, et
se remit en campagne, attaquant, prenant, brûlant
des châteaux et des villes du domaine de France.
208 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Bertrand de Born , qui voulait à tout prix mettre
les deux rois aux prises , écrivit alors la pièce sui-
vante, pour exciter Philippe aux représailles. Elle
est d'un ton plus élevé que les précédentes, d'ail-
leurs très-courte, et je hasarderai de la traduire en
entier.
(( Il faut que je fasse un chant qui s'épande rapide-
» meni, puisque voilà déjà du feu allumé et du sang
» versé parle roi Richard. J'aime la guerre qui rend
«libéraux les seigneurs avares : j'aime les rois,
» quand ils sont menaçants et superbes. J'aime à
» voir dresser des palissades et jeter des ponts.
» J'aime à voir planter des tentes par la campagne ;
» et les chevaliers s'entrechoquer par centaines et
» par milliers, si fièrement qu'il en soit chanté après
» nous, par ceux qui font chansons de geste.
» J'aurais déjà dû recevoir des coups sur mon
» écu et teindre en vermeil mon enseigne blanche :
» mais je suis contraint de me tenir tristement à
» l'écart, en attendant que le roi Richard me traite
» plus généreusement. Je puis bien, le heaume en
» tête et l'écu sur l'épaule, combattre de ma per-
» sonne pour ceux que j'aime. Mais je n'ai point
» d'host à mes ordres, ni trésor pour aller guerroyer
» au loin.
» Le roi Philippe aurait bien dû brûler au moins
» une barque devant Gisors, ou y renverser un pan
» de muraille. Il aurait dû tenter de prendre Rouen ;
» et l'assiégeant par mont et par vallée, le serrer de
» si près, que nul messager n'y pût entrer, sinon
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 209
» colombe : on aurait vu alors qu'il est vraiment de
» la race de ce Charles, le plus glorieux de ses an-
» cêtres, qui conquit la Fouille et la Saxe.
)) Il n'y a que honte et déshonneur à la guerre
>; pour celui qui s'y conduit mollement. Mais, puis-
» que le roi Richard a fait de si beaux coups, puis-
» qu'il a pris Cahors etCairac, qu'il se garde bien de
» les rendre, Philippe lui offrît-il tout son trésor
» pour rançon. Avec le cœur qu'il porte à la guerre,
)) il y vaincra. Libéral et dédaignant le repos, tout
» ploiera sous lui, ennemis et amis. »
Je n'ose multiplier davantage des extraits qui ne
peuvent répondre ni à mon but, ni à l'attente des
lecteurs, et faisant abstraction de l'ordre chronolo-
gique des événements, je passe aux sirventes sati-
riques auxquels donna lieu l'avènement de Charles
d'Anjou à la souveraineté de la Provence.
Charles, prince d'un caractère ferme, mais dur
et despotique, apporta en Provence des mœurs, des
idées, des prétentions et des vues de tout point op-
posées à celles des hommes du pays. Aussi son gou-
vernement ne fut-il d'abord qu'une lutte violente
contre toutes les forces locales qui se mirent brus-
quement en opposition avec lui, mais qui, agissant
isolément et sans concert, devaient être battues, et
le furent. Cette lutte est faiblement indiquée dans
l'histoire : il y a, dans la poésie provençale, des mo-
numents qui en donnent une idée plus vive, et qui
outre ce mérite, ont encore celui d'une exécu-
tion spirituelle et poétique. Tel est, entre autres, le
II. u
210 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
sirvente suivant, composé par un troubadour du
pays, nommé Granet, dont il n'est pas fait mention
dans les traditions provençales. La pièce est.adres-
sée à Charles d'Anjou lui-même, sous forme de re-
montrance, et peint assez bien l'opposition qu'il y
avait entre l'esprit provençal et celui du nouveau
chef du pays. La satire y est d'autant plus piquante
qu'elle est plus indirecte, et ressort de conseils don-
nés naïvement et de bonne foi.
(t Comte Charles, dit le poëte, je veux vous faire
» entendre un sirvente dont toutes les raisons sont
)) vérités. Ma profession est de louer les bons , de
» reprendre à propos les méchants, et de blâmer les
» torts de tout le monde ; vous devez me maintenir
» dans mon droit ; et s'il m'en advenait quelque mal,
)) ce serait à vous à me faire rendre justice.
» Je chanterai donc, puisque c'est ma profession;
» et je chanterai d'abord de vous. Vous êtes du plus
» haut lignage du monde, vous êtes vaillant, et se-
» riez en toute chose accompli, si vous étiez libéral.
» Mais vous ne l'êtes guère. Vous avez terres et pou-
» voir, vous aimez joie et déport ; vous êtes habile ,
» bien parlant et avenant, pourvu que l'on ne vous
» demande rien.
» Seigneur comte, apprenez que dans ce pays
)) tout grand baron se fait honnir quand il se laisse
» ravir quelque cho^e sans se fâcher. Le dauphin
» vous a enlevé des domaines. Ne cherchez donc
/' plus ce que vous avez trouvé ; partez avec votre
» host ; allez prendre gîte le long des rivières, à tra-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 211
» vers les champs et les prés, jusqu'à ce que le dau-
» phin vous ait fait raison, ou que vous lui ayez
» rendu la pareille.
» Vous me paraissez méditer certaine guerre, où
» vous aurez grand besoin de chevaliers et de ser-
» vants. Si vous voulez donc que les Provençaux vous
» servent loyalement , gardez-les de la violence de
)) vos officiers, qui commettent, sans motif, beau-
» coup de cruautés. Tout leur est bon pour extor-
» quer de l'argent. Aussi nos barons se tiennent-ils
» tous pour perdus. Eux, à qui l'on donnait autre-
» fois, on les dépouille aujourd'hui, et ils n'osent
)) pas s'en plaindre à vous.
» (Soyez juste) et vous aurez grand nombre de
» braves chevaliers, des guerriers d'aventure coura-
» geux et hardis : vous aurez des heaumes et des
» épées, des pavillons et des tentes, des écus , des
» hauberts et de courants destriers. xUors vous pour-
» rez battre et démolir les châteaux-forts : alors vous
y> verrez de belles mêlées, oii les uns gémiront, et les
» autres crieront, où, tombant, se relevant, frappant,
» chacun fera de son mieux : tout cela sera beau ,
» tout cela me plaît, pourvu que je n'y sois pas. »
Il n'y a encore, dans cette pièce de Granet, qu'une
sorte de pressentiment des maux et des vexations
qui attendaient la Provence, sous la domination de
Charles d'Anjou. C'est dans d'autres poètes qu'il faut
chercher l'expression complète de la haine des Pro-
vençaux pour celte domination. Boni face de Castel-
lane, un des petils seigneurs et des troubadours du
212 HISTOIRE D£ LA POÉSIE PROVENÇALE.
pays, est celui qui a composé sur ce thème les sir-
ventes, sinon les plus élégants et les plus poétiques,
du moins les plus violents et les plus passionnés.
Voici quelques traits d'un d'entre eux, où il s'in-
digne presque autant de la patience dés Provençaux
que de l'oppression des Français.
{( Bien que la saison ne soit pas gaie, je veux faire
» un sirvente en paroles cuisantes , contre les re-
)) crus et (les pervers). Les Français ne laissent ni
)) braie ni maille à ces pauvres et tristes Provençaux ,
» à cette lâche et vile race.
» Aux uns, on enlève leurs terres, sans leur faire,
» pour cela, grâce de leur argent. D'autres, des che-
» valiers, des servants , on les envoie prisonniers
» dans la tour de Blaie, comme on ferait de vils
» bandits : et s'ils en meurent , tant mieux pour les
yr Français qui s'emparent de leur bien.
» Des lâches et des traîtres m'ont abandonné avec
» leurs faux serviteurs. Je ne m'en attriste point :
» je n'en serai point plus faible. Je tiendrai bon dans
» ma forteresse avec mes braves, et peu m'importe
» que le comte vienne contre moi avec ses grandes
» forces.
» Quiconque tue doit mourir, dit l'Évangile; le
» jour viendra donc où le comte pâtira de ce qu'il
» fait souffrir.
» Que ses bailes viennent me faire la guerre; et je
» les renverrai dolents et marris. Je teindrai mon
» épée dans leur sang, et je ferai sur eux de ma lance
» un court tronçon. »
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 213
On voit par ces fragments, ce qui est connu d'ail-
leurs par l'histoire, que Bonifacede Castellane essaya
de résister au comte d'Anjou. Celui-ci l'assiégea
dans son château, le prit et le fit pendre. Ce qui fit,
pour quelque autre troubadour, un assez beau sujet
de sirvente de plus.
Il ne me reste plus à parler que des satires des
troubadours relatives à la guerre des Albigeois. On
n'attendra pas de moi que je m'arrête à des consi-
dérations directes sur cette guerre. C'est un de ces
sujets d'un intérêt si grave, qu'il vaut mieux n'y pas
loucher du tout que de se contenter de l'effleurer.
Cependant cette histoire tient par tant de côtés et de
si près à celle de la littérature et de la civilisation
du midi de la France, que, si resserré que soit l'es-
pace qui me reste, je crois en devoir donner une
partie à l'indication rapide du rapport général qu'ont
entre elles ces deux histoires, on pourrait dire ces
deux portions de la même histoire.
Nul doute que la raison immédiate et principale
de la croisade contre les Albigeois ne fût une raison
religieuse. Une grande hérésie avait envahi le Midi;
elle y devenait de plus en plus redoutable au catholi-
cisme : il était impossible que celui-ci n'usât pas contre
elle de tous les moyens qu'il avait alors en son pou-
voir; et malheureusement ces moyens étaient des
moyens de force matérielle, des armées, des croi-
sades ; c'était la guerre avec tous ses hasards et tous
ses fléaux. Mais il n'est pas moins certain que cette
hérésie et cette guerre furent singulièrement aggravées
2itk HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALB.
par des antécédents et des incidents tout àfait locaux.
Cette grande catastrophe ne fut, à plusieurs égards,
qu'une crise de l'ancienne lutte de la caste féodale
et du clergé. Or, dans cette lutte, les troubadours ,
qui étaient aussi une des puissances de la société ,
durent nécessairement prendre parti pour la féoda-
lité, en d'autres termes, pour la chevalerie, pour la
galanterie chevaleresque, pour tous les thèmes de la
poésie du temps. En n'embrassant pas le. parti des
chefs politiques contre les prêtres, ils auraient, pour
ainsi dire, renié leur propre origine et abjuré leur
destination. Or, c'est ce qu'ils se gardèrent bien de
faire; et c'est un des phénomènes de la guerre des
Albigeois, que l'ardeur et l'unanimité avec laquelle
les poètes provençaux s'efforcèrent de flétrir le pou-
voir ecclésiastique, par l'ordre et dans l'intérêt du-
quel se fit cette guerre. Il n'y a, ou du moins je
n'ai trouvé, qu'un seul troubadour signalé, dans les
traditions provençales, pour s'être rangé du parti
des croisés; et cette exception mérite d'être notée
comme une confirmation solennelle du fait auquel
elle se rapporte.
Le troubadour dont il s'agit ne manquait ni de ta-
lent ni de renommée. Il se nommait Perdigon, et
était né à Lesperon, petit bourg du Gévaudan , et
partant sujet du comte de Toulouse. Fils d'un pauvre
pêcheur, il était parvenu, de bonne en meilleure
aventure, aux honneurs de la chevalerie , et figura
longtemps avec distinction à la cour du dauphin
d'Auvergne, qui l'avait comblé de biens.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 215
Il se trouvait probablement en Provence ou sur les
bords du Rhône en 1208, époque où commença à
s'ourdir contre Raymond VI, comte de Toulouse,
la grande intrigue par laquelle débuta la guerre
des Albigeois. Une députation alla à Rome, dénon-
cer au pape, le comte et les hérétiques , et obtint la
permission de prêcher la croisade contre eux. Cette
députation eut pour chef Guillaume de Raux, prince
d'Orange, Folquet de Marseille, devenu de trouba-
dour, évAque de Toulouse, et l'abbé de Citeaux,
tous les trois ennemis personnels de Raymond VI.
Perdigon fut de l'ambassade, et s'y distingua par
l'amertume de son zèle contre son seigneur et contre
les hérétiques. De retour sur les bords du Rhône, il
composa une pièce de vers, dans laquelle il prêcha
la croisade qui venait d'être résolue, et prenant lui-
même la croix, il se trouva d'abord à la prise et au
massacre de Béziers, puis à la bataille de Muret.
Le roi Pierre d'Aragon, qui fut tué dans cette ba-
taille, avait été un des patrons et des bienfaiteurs
de Perdigon. A dater de ce moment, le troubadour,
déjà fort odieux, à raison de tout ce qu'il avait fait
pour la croisade, devint l'objet d'une exécration gé-
nérale, et sa vie ne fut plus qu'une suite d'amer*
tûmes. Il perdit, en peu de temps, l'un après
l'autre, tous les nouveaux protecteurs auxquels il
avait sacrifié les anciens, Guillaume de Baux, le
comte de Montfort et les autres meneurs de la croi-
sade. Le dauphin d'Auvergne lui ôta toutes les terres
qu'il lui avait données. Il n'osa plus paraître à au-
216 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
cune cour, ni dans aucune société élégante : il cessa
de faire des vers que personne n'aurait plus voulu
chanter, les sachant de lui. Proscrit, honni, mourant
de faim, il n'avait plus, pour échapper à l'horreur
qu'il inspirait, d'autre moyen que de se jeter dans
quelque monastère, en Heu désert : et cela môme
ne lui fut pas aisé. Il lui fallut recourir à la pi lié
d'un seigneur provençal, de Lambert de Monteil,
gendre de Guillaume de Baux , qui le fit recevoir à
Silvabela, abbaye de l'ordre de Cîteaux. Là, il mou-
rut, on ne sait à quelle époque, sans avoir obtenu
le pardon, ni recouvré la bienveillance de personne.
Cette mélancolique destinée du seul troubadour qui
eût trempé dans la croisade contre le Midi fait
mieux entendre que nulle autre chose à quel degré
tous les autres furent opposés à cette expédition, qui,
pour avoir été atroce et sanglante, n'en fut pas moins
vaine et honteuse.
Les pièces que les troubadours composèrent exprès
sur ce sujet, et les allusions qu'ils y firent incidem-
ment dans d'autres pièces, sont en grand nombre et
presque toutes dirigées contre le clergé, à qui l'on
imputa généralement les désastres du Midi. Les Fran-
çais y sont de même traités avec beaucoup d'animo-
sité, et ce n'était ni merveille ni injustice, car
c'étaient eux qui avaient composé le noyau et fourni
le général de la croisade. Mais, il faut l'avouer, le
mérite poétique de ces pièces ne répond guère à
l'énergie de sentiment qui les dicta. Il semble même
qu'intéressée et passionnée comme elle l'était, cette
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 217
énergie fut un obstacle particulier opposé à l'art et
qui devait en altérer le but et l'effet. Contre des évé-
nements et des hommes qui inspiraient le plus haut
degré de haine et de colère, toute plainte, toute cen-
sure, toute clameur était bonne par elle-même,
abstraction faite du talent de son auteur. La violence
y tenait trop aisément lieu de beauté.
Parmi tant de pièces relatives à ces sombres évé-
nements, il n'y a guère que celles de Pierre Cardinal
où régnent encore une certaine liberté d'imagina-
tion, une certaine grâce d'exécution, et c'est de celles-
là que j'emprunterai quelques passages, pour donner
une idée de l'espèce d'action ou de réaction poétique
qui eut lieu dans les pays de langue provençale,
contre les fureurs de la croisade albigeoise. L'extrait
suivant d'un sirvente relatif à ce sujet renferme des
traits assez remarquables.
« Qui veut ouïr un sirvente tissu de douleur,
>i brodé de colère? Il n'a qu'à me le demander : je
)) l'ai filé, elle saurai bien ourdir et tramer. Je sais
» discerner le bien du mal; j'aime les bons et les
» preux : j'abhorre les faux et les pervers.
» Je me tiens à l'écart de ces déloyaux clercs qui
» ont amassé pour eux tout l'orgueil, toutes les
» fraudes et toute la cupidité du monde. Ils ont
» accaparé la trahison, et, à force d'indulgences, ils
» nous ont extorqué ce qui nous restait. Et ce qu'ils
n tiennent une fois ils le gardent bien. Ni Dieu ni
» les hommes n'ont plus rien à y voir.
» Ne songez pas à les corriger : à mesure qu'ils
218 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» sont de plus haut rang, il y a en eux moins de fcâ
» et plus de fraude, moins d'amour et plus de
)) cruauté.
» On devrait bien donner la sépulture à tous les
» chevaliers, de façon qu'il ne fût plus parlé d'eux.
» Ils sont désormais si honnis, que leur vie est pire
» que la mort. Ils se laissent fouler par les prêtres,
» dépouiller par les rois, et au train dont on y va
» avec eux, ils n'ont pas longtemps à durer.
» À force de spolier les églises et d'envahir tout
» le reste, à force de mentir et de tromper, les mé-
» chants clercs sont devenus les rois du monde et
)} ont mis sous leurs pieds ceux qui devraient gou-
» verner. Charles Martel sut leur mettre un frein,
» mais ils voient bien que les rois d'aujourd'hui sont
» des rois stupides. Ils leur font faire tout ce qu'ils
» veulent, et honorer tout ce qui est à honnir. »
La pièce suivante offre une idée un peu plus géné-
rale et plus complète de l'état du Midi à une époque
où les résultats de la croisade étaient encore indécis,
grâceà l'activité età l'énergie queRaymond VII avait
mises à réparer les faiblesses et l'impolitique de son
père.
« Iniquité et Perfidie ont déclaré la guerre à Vé-
» rite et à Droiture, et sont déjà victorieuses. Ava-
» rice et Déloyauté conspirent contre Largesse et
» Loyauté. Cruauté triomphe d'Amour, et Bassesse
>) d'Honneur. Le Crime pourchasse la Sainteté, et la
» Ruse l'Innocence.
» Se trouve-t-il un homme qui renie Dieu, qui n'ait
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 219
» souci que de son ventre ? c est celui-là qui pro-
)i spère. Quiconque aime la justice et s'indigne des
îi mauvaises actions, sera souvent maltraité. Qui-
» conque a entrepris de mener une vie sainte, sera
» grièvement persécuté. Mais tout trompeur réussira
» dans ses desseins.
» Tout à l'heure nous sont venus de France maints
» usages nouveaux de n'estimer que ceux qui ont de
» quoi boire et manger largement, et de dédaigner
» tout pauvre (courtois); d'être riche et puissant, et
» de ne rien donner; de faire un magistrat d'un
» brocanteur; d'élever les traîtres et d'abaisser les
» hommes de bien.
» Les prêtres réclament l'obéissance : ils exigent
» la croyance, mais à la condition que l'œuvre n'y
» sera pas. Ne vous inquiétez pas d'épier les mo-
^) ments où ils pèchent : c'est tout le jour, c'est toute
» la nuit. Hors de là, ils ne haïssent personne ; ils
» ne commettent point de simonie , ils aiment à
» donner, et ne prennent rien que justement.
» Comte Raymond, duc de Narbonne,' marquis de
» Provence, votre valeur s'est élevée si haut que le
» monde en est embelli. Sans vous, de la mer de
» Bâyonne à Valence dominerait insolemment une
» race fausse et félonne. Mais c'est vous qui com-
» mandez et dominez , sans craindre ces ivrognes de
» Français plus qu'épervier ne craint perdrix. »
Je citerai encore d'un autre sirvente, un passage
oJi est particulièrement attaquée l'ambition du clergé.
« Je vois les prêtres travailler de toutes mains à
220 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» s*emparer du monde, et ils s'en empareront, n'im-
» porte qui doive s'en trouver mal. lis l'auront (d'une
}) manière ou d'autre), soit en prenant, soit en don-
» nant , par des indulgences ou par des hypocrisies,
» à force d'absoudre ou de manger et de boire ; en
» prêchant ou en lançant des pierres; de par Dieu ou
» de par le Diable. »
C'est dans la même pièce d'où je tire ce fragment
que se trouve, toujours contre les prêtres, ce vers
frappant :
Ce qu'ils osent faire, moi je n'ose pas le dire.
Pour découvrir toute la portée du Irait, il fau-
drait que je pusse faire connaître certaines pièces oii
Pierre Cardinal a exhalé beaucoup plus librement
encore que dans les précédentes son mépris et sa
haine pour le clergé. Le lecteur serait alors tout aussi
embarrassé que moi pour imaginer ce qu'il pouvait
dire de plus. Mais s'il savait véritablement sur les
prêtres des choses qu'il n'osait pas dire, toujours
est-il certain qu'il en a écrit, lui et maint autre, plus
d'une que je n'ose pas traduire.
Je termine ici la revue que je voulais faire des
principaux genres lyriques de la poésie provençale
et le cours de cette année. L'espace m'a manqué
pour rendre ce cours aussi complet que je l'aurais
voulu. J'ai été obligé de glisser un peu rapidement
sur divers points de mon sujet qui auraient exigé
des développements plus étendus : il en est d'autres
auxquels je n'ai pas eu le temps d'arriver, et sur les-
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 221
quels j'ai besoin de donner quelques explications.
Je n'ai point parlé de la partie technique de la
poésie provençale, de ce que l'on pourrait nommer
proprement la poétique des troubadours. Mais ce
n'est pas une chose qui ait beaucoup d'imporlance,
excepté sur un point qui tient à diverses questions
d'un intérêt plus ou moins général, je veux dire
excepté en ce qui concerne la rime et l'accent sylla-
biques, considérés comme principes du mètre dans
la poésie moderne. Nul doute que le vers provençal
n'ait été le type sur lequel les diverses nations de
l'Europe ont formé le leur, et c'est précisément pour
cette raison qu'il serait intéressant de savoir quelque
chose de précis sur l'origine de ce vers provençal, et
sur ses rapports avec ceux qui ont pu lui servir de
modèle, l.a question est neuve encore, malgré bien
des recherches et des tentatives qui y ont trait.
Ce qui concerne l'organisation des troubadours
et des jongleurs, comme corporation poéti(|ue, est
une autre question plus neuve encore que la précé-
dente et d'une importance supérieure. Il y a toujours
des rapports intimes et curieux à observer entre un
système quelconque de poésie et les moyens maté-
riels par lesquels cette poésie atteint son but, agit
sur la société à laquelle elle s'adresse. Or les rap-
ports dont il s'agit sont très-marqués dans le sys-
tème provençal, et l'organisation des diverses classes
ou professions poétiques que suppose ce système est
un des faits les plus intéressants de son genre. On
ne trouve quelque chose à y comparer que chez les
222 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
anciens Grecs et chez les Arabes. C'est un fait sur
lequel je m'étais proposé d'attirer l'attention, en
mettant toute la mienne à l'exposer.
Enfin j'avais songé aussi à un rapprochement, à
un paralèlle sommaire de la poésie lyrique des trou-
badours avec celle des trouvères du nord de la
France. Je voulais, par ce parallèle, prouver que
cette dernière n'était, quant à la forme et quant au
fond, qu'une imitation directe, qu'une espèce de
contrefaçon de la première. Je me proposais de dé-
montrer que la langue des trouvères n'était de même
qu'une modification assez légère de celle des trou-
badours, sans laquelle il est évident qu'elle n'aurait
pu devenir ce qu'elle fut.
Ces divers points me paraissent assez intéressants
pour que je n'abandonne pas aisément l'espérance
d'y revenir quelques moments. Ils pourront être aussi
convenablement discutés à la suite de ce que j'ai à
dire de l'épopée des troubadours qu'ils auraient pu
l'être à la suite de ce que j'ai dit de leur poésie
lyrique.
'Quoi qu'il en soit, c'est toujours par l'histoire de
l'épopée provençale dans ses rapports avec celle du
moyen âge que je me propose de reprendre ce cours.
Je n'ai point dissimulé l'importance toute particu-
lière que j'attache à cette branche de mon sujet, j'en
ai parlé plus d'une fois, et toujours avec d'autant
plus d'empressement, qu'exciter l'attente et la curio-
sité sur ce sujet, c'était m'imposer une obligation de
plus de le traiter avec le soin qu'il mérite.
HISTOIBE BE LA POÉSIE PROVENÇALE. 223
CHAPITRE XXIII.
ROMANS CHEVALERESQUES.
Considérations générales.
NOTE PRÉLIMIiSAIRE SUR LES ÉPOPÉES PRIMITIVES ^
Dans le nombre infini de poëmes, désignés tous
par le litre d'épopées , bien que si divers entre
eux, il y en a quelques-uns qui se distinguent net-
tement de tous les autres et forment une classe en-
tièrement à part. Ce sont des poëmes qui, à raison
des temps reculés et obscurs auxquels ils appar-
» C'est ici que commence la seconde année du cours de M. Fauriel.
Pour mettre son auditoire en état de mieux suivre son argumentation
sur la nature épique des romans de chevalerie, M. Fauriel commença par
deui leçons, dans lesquelles il exposa les caractères qui, selon lui, con-
stituent les épopées primitives, et appuya ses définitions par des indica-
tions sur la manière dont les poëmes d'Homère, le Ramayana, le Ma-
habharata, le Schahnameh de Firdousi et les Niehelungen avaient été
composés. Plus tard il fit un cours sur Homère , dans lequel il revin t
en détail sur cette matière, et exposa ses idées avec tous les développe-
ments qu'elles exigent. Mon intention étant de publier ce cours sur Ho-
mère, j'ai voulu éviter des répétitions, et n'ai conservé des deux leçons qui
auraient dû trouver leur place ici que les définitions et les résultats
généraux, qui seuls sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui suit«
J'ai donc réuni dans cette note préliminaire le commencement de la
première leçon et la fin de la seconde, sans changer un mot à la rédac-
tion. J. M.
2â4« HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tiennent, commencent ou semblent commencer uiie
littérature; qui, antérieurement aux règles et aux
conventions de l'art, sont, pour ainsi dire, l'expres-
sion directe et obligée de la nature; qui présentent
dans leur composition et dans leurs formes des
traces plus ou moins marquées, plus ou moins nom-
breuses d'une destination toute nationale ou popu-
laire. C'est à ces épopées que je donne le titre de
primitives.
Il semblerait au premier coup d'œil que les mo-
numents poétiques de cette espèce devraient être en
assez grand nombre, et que toute poésie un peu dé-
veloppée et un peu ancienne devrait avoir les siens.
Il n'en est cependant pas ainsi. D'abord la poésie pri-
mitive ou populaire, qui existe partout, n'arrive pas
partout au degré de développement qu'exige et sup-
pose répopée ; en second lieu, les monuments dont
il s'agit sont, à raison même de leur nature et de la
barbarie des temps qui les produisent , très-sujets à
se perdre, et l'on ne peut guère douter qu'il ne s'en
soit en effet perdu un grand nombre. Quelques-uns
sans doute restent à découvrir dans les littératures,
jusqu'à présent inconnues, des diverses nations de
l'Asie. Mais, quoi qu'il en soit et quelles qu'en puissent
être les raisons , les seules épopées dont on puisse
aujourd'hui déduire les lois les plus générales du
genre ne vont pas, à ma connaissance, au delà de
six. Ce sont les deux poèmes universellement attri-
bués à Homère, VIliade et VOdysséCy les deux grands
poèmes sanscrits, le Ramayana et le Mahabharata, le
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 225
Schah-nameh ou Livre des Rois de Firdousi, en per-
san, et les Niebelungcn des Allemands.
Ces épopées ont toutes pour base des matériaux
plus anciens, dont elles ne sont qu'une combinai-
son, une fusion, une modification quelconque, plus
ou moins libre, où l'art intervient plus ou moins.
Avant d'être ainsi modifiés et rapprochés de ma-
nière à former un seul tout , ces matériaux épiques
avaient circulé durant des siècles, par tradition orale,
et subi des altérations qui résultent inévitablement
de ce mode de circulation. C'étaient, en général, de
simples chants populaires, plus ou moins amplifiés
et ornés dans différentes rédactions successives.
Ces chants, ces matériaux épiques appartiennent
tous à des époques d'ignorance et de barbarie , dont
ils sont, pour nous, les seuls documents et dont ils
représentent fidèlement les mœurs, les croyances,
la civilisation. De là l'intérêt philosophique ou his-
torique qui s'y attache.
C'est par ces chants historiques qu'ont commencé
les littératures diverses auxquelles ils appartiennent;
c'est par eux que se sont d'abord fixées et polies les
langues dans lesquelles ils sont écrits; de là leur
extrême importance philologique.
I)'un autre côté, ces mêmes chants, produit d'in-
spirations vives, fortes, sérieuses et franches, sont
restés par là supérieurs à tous égards aux produc-
tions plus raffinées et plus artificielles dont ils ont
été le modèle et le type.
Éminemment populaires par le sujet, ces chants
II. 15
226 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
épiques l'ont été aussi par le mode de publication
et de circulation; ils ont toujours été récités et chan-
tés en public, il s'est toujours formé, pour les réci-
ter et les chanter, une classe particulière d'artistes,
qui ont été comme les auxiliaires, comme les or-
ganes des poètes.
De la destination toute populaire de ces mêmes
chants est naturellement résulté le caractère poétique
qui leur est propre. Faits pour elre chantés à des
foules de peuples rassemblées au hasard et compo-
sées d'hommes de toutes les classes, le ton en devait
être naturel et familier, le style clair, simple, harmo-
nieux, tel, en un mot, qu'il pût être rapidement
compris et donner facilement prise à la mémoire.
Sil'on rapproche, sous ce rapport, ces productions
de celles des épopées cultivées , on en sentira ai-
sément l'extrême différence. On peut, par exemple,
s'assurer bien vite que l'Iliade a été faiie pour être
écorutée, l'Enéide pour être lue attentivement et à
loisir.
Le plus ou le moins de rondeur, de justesse et
d'intimité avec laquelle les divers matériaux épiques
ont été rapprochés et fondus en épopées, paraît dé-
pendre du génie plus ou moins artiste des peuples
auxquels appartiennent ces épopées. Celles des Grecs
l'emportent de beaucoup sur toutes les autres, quant
à l'union intime des parties entre elles et avec le
tout.
Les classes cultivées et studieuses purent seules
apprécier le mérite de composition, et d'ensemble
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 227
des épopées complexes et en jouir. Les masses po-
pulaires ne cherchèrent jamais dans ces épopées que
des chants détachés et de peu d'étendue, comme
ceux dont elles étaient composées.
Je sens tout ce qui manque à l'énoncé de ces ré-
sultats, tirés du rapprochement des diverses épo-
pées primitives, pour être aussi clair que je le vou-
drais. Mais, en les appliquant à l'histoire de l'épopée
du moyen âge, j'aurai de fréquentes occasions de
ks éclaircir et de les confirmer.
Je me suis proposé , dans ce qui précède, de re-
chercher quels sont les caractères communs des
plus anciennes épopées, de celles que j'ai nommées
primitives, et cela dans l'intention d'examiner en-
suite jusqu'à quel point et avec quelles modifica-
tions ces mêmes caractères se retrouvent dans'l'épo-
popée du moyen âge.
11 y aurait deux manières d'appliquer ces résul-
tats à l'examen des compositions épiques du moyen
âge. On pourrait, abstraction faite de tout ce qui
est exclusivement propre à ces compositions, de tout
ce qui les caractérise spécialement, présenter à pai^t,
grouper ensemble et sous le même point de vue
ies traits généraux à raison desquels elles peuvent
être rapprochées des épopées primitives.
On peut aussi, considérant dans leur ensemble
ces mêmes compositions, noter seulement au fur et
228 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
mesure et à leurs places respectives, les points par
lesquels elles sont susceptibles d'ôlre rapprochées
des épopées antiques.
C'est ce dernier plan que j'ai suivi, comme le plus
méthodique et le plus simple. Je vais donc parler de
l'épopée du moyen âge, envisagée en elle-même, et
dans la totalité de ses caractères, sauf à signaler
successivement, dans cet ensemble, les parties aux-
quelles seront applicables les résuliats donnés par le
rapprochement des épopées primitives.
Entre toutes les nations de l'Europe dont la litté-
rature remonte un peu haut dans le moyen âge, il
n'en est aucune qui ne possède des monuments
épiques intéressants et originaux, plus ou moins ana-
logues à ces épopées primitives dont j'ai tâché de si-
gnaler les caractères. Ces monuments sont de deux
espèces : les uns, strictement locaux et nationaux,
ne sont guère connus que chez le peuple qu'ils in-
téressent, et pour lequel ils ont été faits. De ceux-là
je n'ai rien à dire ; ils n'entrent point dans mon
sujet ; je les en exclus dès à présent.
Les autres, au contraire, sont, pour ainsi dire ,
cosmopolites ; on les trouve chez toutes les nations
de l'Europe qui ont une littérature; et partout on
les trouve célèbres, populaires, et comme natura-
lisés. Ils forment, dans la littérature épique du
moyen âge, comme un fond général, commun à l'Eu-
rope entière, et dont il semble, au premier coup
d'œil, que chaque peuple puisse réclamer sa part.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 22!>
Les monuments de cette seconde espèce sont ces
fictions poétiques, communément désignées par le
titre de romans de chevalerie, et dont on distingue
deux grandes classes, les romans de Charlcmagne
et ceux de la Table-Ronde. C'est uniquement de ceux-
là que je me suis proposé de parler, après quelques
explications préliminaires.
Ces romans sont en grand nombre, et pour la plu-
part encore enfouis dans des manuscrits, oii ils sem-
blent braver la patience et la curiosité des litté-
rateurs. Ce n'est que par exception, par une sorte
d'heureux hasard, que l'on sait à quelle époque ou
par qui quelques-uns ont été composés. En géné-
ral, les auteurs en sont inconnus; et ce n'est guère
qu'à un siècle ou tout au moins à un demi siècle
près, que l'on peut se flalter d'en deviner la date.
Enfin, les données intrinsèques qu'ils offrent ou
semblent offrir pour juger du temps et des pays aux-
quels ils appartiennent, pour apprécier les tradi-
tions ou les faits sur lesquels ils paraissent se fonder
sont, pour l'ordinaire, des mensonges systématiques,
des pièges tendus à la crédulité, en un mot, une
difficulté de plus pour l'histoire de cette branche de
la littérature du moven â^re.
Heureusement, pour moi, je n'ai point à traiter à
fond ni directement cette histoire. La tache que je
me suis imposée est plus spéciale et plus bornée.
C'est uniquement dans son rapport avec la littéra-
ture provençale que j'ai à considérer la littérature
épique du moyen âge. Je voudrais seulement consta-
230 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
ter, une fois pour toutes, quelle est dans celle-ci la
part qui revient à la première. Je voudrais exami-
ner sérieusement, une fois pour toutes, si ce ne
furent pas ces mêmes troubadours qui, ayant donné
leur poésie lyrique à une partie considérable de
l'Europe, lui donnèrent aussi les modèles et les
types de l'épopée chevaleresque. Je compléterais
ainsi l'aperçu que j'ai tracé de l'histoire de la poé-
sie provençale : je le terminerais par l'examen de
diverses productions qui en forment une branche in-
téressante jusqu'ici inconnue ou mal à propos ré-
putée étrangère.
Mais ces questions, si restreintes qu'elles puissent
paraître dans la question générale à laquelle elles
se rapportent, ne laissent pas d'être encore fort obs-
cures et fort complexes. Si je puis essayer de les
discuter et de les résoudre, ce n'est qu'en les abor-
dant avec méthode et précaution, en les circonve-
nant, pour ainsi dire, de loin, afin d'en embrasser
et d'en rapprocher les données éparses ; en les ratta-
chant à des faits certains, et connus, comme de
strictes conséquences de ces faits.
Un fait de ce genre, qui n'est ni contestable ni
contesté, c'est que, de toutes les littératures du
moyen âge, la littérature française (dans laquelle je
comprends celle des Anglo-Normands) est de beau-
coup la plus riche en épopées chevaleresques. Il est
également certain, également reconnu que c'est du
français que la plupart de ces épopées ont été tra-
duites ou imitées dans les autres langues de l'Eu-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 231
rope. Il ne reste donc, pour répondre aux questions'
proposées, qu'à décider si les Provençaux n'ont pas
fourni aux Français l'idée et la première rédaction
des épopées dont il s'agit.
Pour parvenir, s'il se peut, à ce résultat, j'essaye-
rai de donner d'abord une idée générale des romans
de Charlemagne et de la Table-Ronde : j'en exami-
nerai sommairement les matériaux et la forme , le
caractère et l'esprit, sans préjuger la moindre
chose relativement aux questions à résoudre, sans
autre objet que de savoir d'abord ce que sont en
eux-mêmes, et abstraction faite de leur origine, les
romans dont il s'agit. Je chercherai ensuite si les
notions générales, résultant de ce premier examen ,
ne renferment pas de données sur la question parti-
culière de savoir quelle est la part des Provençaux à
l'invention et à la culture de l'épopée romanesque.
La première observation qui se présente relative-
ment aux romans chevaleresques du moyen âge ,
concerne ladivision qui en a été faite en deux grandes
classes, ceux de Charlemagne et ceux de la Table-
Ronde. Cette division a l'avantage d'êlre générale-
ment admise ; elle est de plus fondée sur une dis-
tinction très-réelle et très-claire. Il n'y a donc point
de raison de la rejeter; et je n'hésile pasH'admetlre
comme base des recherches subséquentes. Seule-
ment, comme elle est trop générale, il est indispen-
sable d'y établir des sous-divisions dont le motif se
présentera de lui-môme dans le cours de la dis-
cussion.
232 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Jusque-là je me bornerai à remarquer d'avance,
et comme un fait qui sera conslaté plus tard, que les
romans de Gharlemagne, et ceux de la Table-Ronde,
forment deux séries parfaitement distinctes, non-
seulement à raison de la matière et du sujet, ce qui
s'entend de soi-même, mais à raison de la forme, de
l'esprit, du caractère poétique, et de la tendance
morale, qui diffèrent d'une manière tranchée dans
les uns et dans les autres. Et ces diflerences ne sont
pas des différences transitoires, de pures différences
d'origine qui s'effacent et disparaissent avec le temps.
Ce sont des différences intimes, permanentes, en
vertu desquelles les romans des deux séries coexistent
sans se rapprocher, et conservent, les uns et les
autres, jusqu'à la fin, leur caractère propre, leur
diversité originelle. La discussion oii je m'engage
ne sera, pour ainsi dire, que la preuve et le dévelop-
pement de cette assertion. Mais, avant d'en venir à
caractériser particulièrement les romans de chacune
des deux séries , je crois bien faire d'indiquer cer-
tains rapports généraux qu'ils ont entre eux, cer-
taines particularités qui leur sont communes, et à
raison desquelles ils appartiennent tous à une seule
et même littérature, à un seul et même système de
civilisation.
Un premier point, et l'un des plus importants,
c'est de savoir en quel sens et jusqu'à quel point on
peut dire qu'il y a quelque chose d'historique, tant
dans les romans épiques de Charlemagne, que dans
ceux de la Table-Ronde : c'est un point sur lequel
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 233
je reviendrai ailleurs, pour le considérer de plus près.
Je me bornerai ici à faire observer que les romans de
Tune et l'autre classe ont de même un point de dé-
part historique, se rattachent de même à des tradi-
tions européennes, à des noms donnés et consacrés
par l'histoire.
Ceux de Charlemagne ont pour germe ou pour
noyau les entreprises et les conquêtes, non-seule-
ment de ce monarque, mais des autres chefs de sa
race. Ceux de la Table-Ronde supposent tous l'exis-
tence d'Arthur, le dernier prince des Bretons insu-
laires qui porta le titre de roi, et qui se distingua
par les efforts qu'il fît, de 517 à 542, pour défendre,
contre les Saxons, l'indépendance de son pays.
Ce n'est que par conjecture et qu'en se donnant
un peu de latitude, que l'on peut marquer l'inter-
valle dans lequel ont dû être composées les épopées
chevaleresques des deux classes, dans la forme sous
laquelle nous les avons aujourd'hui. Mais on ne
peut se tromper beaucoup, en affirmant que les plus
importantes, celles où sont le plus fortement em-
preints les traits caractéristiques de chaque classe,
furent composées de 1 100 à 1300. On en trouve en-
core quelques-unes de postérieures à cette dernière
date, mais ce ne sont plus guère que des versions,
des paraphrases ou des modificalions des premières.
Quant à l'époque de 1100, indiquée pour premier
terme de l'intervalle où furent composés les ouvrages
en question, on peut tenir pour sûr que nul de ces
ouvrages ne remonte au delà de ce terme, et il en est
234 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
à peine trois ou quatre que l'on pourrait, avec un peu
d'assurance, attribuer à la première moitié du dou-
zième siècle . Ils sont presque tous postérieurs à 1 1 50.
Il est naturel de demander, il importe même de
savoir lesquels des romans de Charlemagne ou de
ceux de la Table-Ronde sont les plus anciens, en
termes plus précis, laquelle des deux classes a fourni
les premiers modèles , les premiers types de 1 épo-
pée chevaleresque? Malheureusement la question est
plus complexe que je ne puis l'exprimer ici ; mais
j'y reviendrai par la suite : quelques courtes obser-
vations suffisent ici pour mon objet.
A n'en juger que sur les témoignages historiques
explicites et directs, on pourrait regarder les ro-
mans de la Table-Ronde comme les plus anciens
de tous, comme les modèles du genre. Quelques-
uns des romans de Charlemagne, qui sont incontesta-
blement des plus anciens de leur classe, font allu-
sion aux fables chevaleresques d'Arthur et de la
Table-Ronde , et semblent attester ainsi, de la ma-
nière la plus expresse, l'antériorité de ces fables,
comparativement à celles sur lesquelles ils roulent
eux-mêmes.
Mais tout ce que l'on pourrait déduire de là, c'est
que, parmi les romans des deux classes qui nous
restent, le hasard a voulu que les plus anciens soient
ceux de la Table-Ronde : il n'en résulte nullement
qu'il n'ait pas existé de romans de Charlemagne,
aujourd'hui perdus, composés bien antérieurement
à tous ces derniers. C'est un fait dont nous aurons
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 235
par la suite des preuves certaines et convaincantes.
J'ai déjà laissé entrevoir qu'il ne faut pas chercher
beaucoup de fidélité historique dans les détails ni
même dans le fond des romans chevaleresques, à
quelque classe qu'ils appartiennent. Il suit de là que
les auteurs de ces romans, en tant qu'ils ont été
peintres de mœurs et d'idées, ont dû représenter bien
moins celles de l'époque de leurs personnages que
celles de leur propre temps.
Qr, l'intervalle de 1100 à 1300, dans lequel il
est constaté que furent composés ces romans, con-
stitue la période la plus brillante de la chevalerie,
celle durant laquelle les institutions chevaleresques
eurent le plus de prise sur les mœurs et sur la so-
ciété. Il est donc impossible que des épopées écrites
sous l'influence de ces institutions n'en soient pas
une expression plus ou moins complète, plus ou
moins fidèle. Les poètes qui chantaient les paladins
de Charlemagne ou les chevaliers de la Table-Ronde,
étaient ces mêmes troubadours ou trouvères qui chan-
taient pour leur compte de belles et hautes dames,
qui tournaient et retournaient en tout sens, dans
leur poésie lyrique, toutes les délicatesses, toutes
les subtilités de. la galanterie chevaleresque. Ces
poètes pouvaient faire, ils faisaient peut-être même
quelque effort pour se transporter dans les temps de
Charlemagne et d'Arthur, pour prendre le ton, les
idées et les formes de poèmes plus anciens qu'ils
pouvaient avoir sous les yeux; mais c'était en vain ;
il n'était pas en leur pouvoir de se défaire des
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
idées, des opinions de leur siècle, et quoi qu'ils vou-
lussent peindre, c'était toujours eux et leur temps
qu'ils peignaient : ils remplissaient, le sachant, ou
à leur insu, la vocation du poëte qui est de répandre,
en les idéalisant, en les élevant par l'expression, les
idées sous l'empire desquelles marche la société à
laquelle il appartient.
Les romans de Charlemagne et de la Table-Ronde
sont donc, les uns comme les autres , dans ce qu'ils
ont de véritablement historique, des tableaux plus
ou moins exacts de la chevalerie ; et ce n'est pas sans
motif qu'on les confond souvent sous la dénomina-
tion collective de romans ou de poëmes chevale-
resques. Mais de bien s'en faut qu'ils soient cheva-
leresques de la même manière , au même degré , et
dans le même but. 11 y a sur tout cela des diffé-
rences caractéristiques entre les deux grandes classes
de romans , et même entre les romans de la même
classe. C'est un des côtés les plus intéressants et les
plus neufs à considérer dans tous ; et c'est un de
ceux sur lesquels je reviendrai , en traitant des ro-
mans de chaque classe en particulier.
Si diflérents qu'ils soient d'ailleurs quant aux
formes métriques, les romans chevaleresques des
deux classes sont également en vers. C'est un point
sur lequel il ne devrait y avoir qu'un mot à dire,
pour constater un fait général des plus simples.
Mais ce fait a été contesté, embrouillé ; et dès lors il
importe de le rétablir dans sa vérité et sa simpli-
cité premières.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 237
Les formes métriques sont-elles essentielles au lan-
gage poétique , et ne peut-il pas y avoir de la poé-
sie et de la haute et belle poésie, en langage non
mesuré, en prose? C'est une question de théorie que
je serais libre, au moins ici, d'écarter : j'en dirai
cependant quelques mots, parce que peu de mots me
paraissent suffire pour la résoudre. Nul doute que
l'on ne puisse dire en prose des choses éminemment
poétiques, tout comme il n'est que trop certain que
l'on peut en dire de fort prosaïques en vers, et
même en excellents vers , en vers élégamment tour-
nés, et en beau langage. C'est un fait dont je n'ai
pas besoin d'indiquer d'exemples : aucune littéra-
ture n'en fournirait autant que la nôtre.
Maintenant, voici deux choses également cer-
taines : de beaux vers, n'exprimant que des choses
très-prosaïques, peuvent et doivent plaire comme
vers , à proportion du degré d'art qu'il a fallu pour
les faire, et du degré d'harmonie qu'ils ont pour
l'oreille. Ainsi, la forme métrique , la parole me-
surée, a un effet par elle-même, et abstraction
faite de la pensée, du sentiment, de l'idée qu'elle
exprime.
De même, si bien que soient rendus en prose des
sentiments et des idées en eux-mêmes et de leur na-
ture très-poétiques, il est certain que des formes, que
des combinaisons métriques peuvent donnera cette
prose plus d'harmonie, un caractère d'art plus élevé,
plus marqué , partant plus d'effet, et que la poésie
du sentiment et de l'idée doit gagner quelque chose
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
à celte poésie extérieure et pour ainsi dire matérielle
de l'expression.
Le mètre est donc de l'essence de la poésie, en tant
que celle-ci doit être la combinaison la plus parfaite ,
la plus intime possible du beau de l'idée et du beau
de l'expression.
Mais, encore une fois, ceci est une pure question
de théorie, et la question que je me suis proposée
ici est une question de fait, une question historique
relative à des monuments peu connus, et par consé-
quent plus embarrassante et plus douteuse. Il s'agit
de savoir si les premiers, les plus anciens des poètes
romanciers, ont écrit en vers ou en prose, ou indif-
féremment de l'une et l'autre façon. Il y a des litté-
rateurs qui ont soutenu, d'une manière absolue, que
les premiers romans épiques avaient été d'abord com-
posés en prose, et mis en vers après coup. D'autres
ont restreint cette assertion à un certain nombre de
ces romans.
Si le fait était vrai, il serait extraordinaire et, je
crois, unique en son genre : les poêles romanciers
auraient fait quelque chose de contraire à la marche
de l'esprit humain dans la poésie. S'il y a des épo-
ques où le mètre soit naturel, indispensable aux com-
positions poétiques, particulièrement à celles qui
exigent ou comportent le plus de développement,
comme l'épopée, ce sont indubitablement les épo-
ques anciennes de la poésie; ces époques où des
poètes, connaissant à peine ou ne connaissant pas du
tout r usage de l'écriture, composent pour des masses
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 239
de peuple qui ne savent pas lire, oii rien n'arrive de
dehors à l'esprit par d'autre voie que l'oreille. Ce
n'est que par le mètre, par un mode quelconque de
symétrie, que les compositions de ces époques offrent
à la mémoire des auditeurs une prise certaine et fa-
cile, condition nécessaire du plaisir et de l'intérêt
qui s'y attachent. Ce n'est pas par un simple acci-
dent, par un pur effet du hasard , que tous les monu-
ments poétiijues véritablement primitifs sont en lan-
gage métrique; c'est en vertu d'une loi générale et
nécessaire de l'esprit humain.
Il y a, il est vrai, et l'on peut citer dans quelques
littératures, des monuments en prose qui remontent
jusqu'à des temps assez anciens, pour avoir l'air de
se confondre avec les compositions primitives du
système poétique auquel ils se rattachent. Il y a, par
exemple, en Scandinave, des chroniques en prose
très-poétiques par le fond, et dont la forme elle-
mêuie a sa poésie. Telle est la Volsunga-saga, dont
j'ai parlé plus haut. Mais cette chronique n'a rien
d'original, elle n'est que la réunion, que la juxta-
position dans un ordre chronologique de chants
plus anciens, véritablement primitifs, et ceux-là
sont en vers.
On peut citer encore les romans historiques des
Arabes, tel que celui d'Antar, déjà un peu connu
en Europe, et une multitude d'autres dont lesérudits
eux-mêmes ne connaissent que les titres. Ces romans
correspondent véritablement aux épopées des au(res
nations, et ils sont tous en prose, bien qu'entre-
240 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
mêlés de vers. Mais cet exemple n'est d'aucune au-
torité dans la question actuelle. En effet, les fictions
dont il s'agit sont toutes de rédaction moderne; elles
appartiennent à ces époques où l'imagination ne fait
plus un peu de poésie qu'à grands frais, à tout risque
et à tout péril, ou se borne à retourner, à délayer,
à paraphraser les anciennes créations poétiques.
Tous ces romans arabes tiennent indubitablement à
des traditions beaucoup plus anciennes qui , si elles
furent jamais rédigées , durent l'être en langage
métrique.
Mais, pour entrer plus directement dans la ques-
tion que je me suis proposée, je dirai qu'il n'existe
à ma connaissance aucun roman de Charlemagne
ou de la Table-Ronde, dont on ne puisse s'assurer
que la rédaction première, la rédaction originale,
n'ait été en vers. On cite, je le sais, et l'on cite de-
puis bien longtemps, des faits qui ont l'air d'être fort
contraires à cette assertion. On a quatre ou cinq
énormes romans de la Table-Ronde, de ceux où il
est question de ce fameux Saint-Graal, dont j'aurai
à parler plus tard. Or ces romans sont en prose,
et on en met la composition à une époque où il est
certain qu'ils seraient antérieurs à la plupart des
romans en vers qui nous restent aujourd'hui. On dit
qu'ils furent composés sous le règne de Henri II
d'Angleterre, par conséquent de 1152 à 1188. Mais
il y a, sur cette assertion et sur le fait auquel elle se
rapporte, bien des observations à faire au moyen des-
quelles elle se concilie aisément avec la vérité.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 241
Il est vrai que l'auteur du roman en prose deLan-
celot du Lac, qui se désigne sincèrement ou à faux
par le nom de Robert de Borron, affirme, dans une
espèce de prologue, avoir traduit ce roman du latin
en français, pour complaire au roi Henri d'Angle-
terre, qui, dit le romancier, fortment se délitoit des
beaux dits qui y ctoient.
J 'admets que le roman en question ait été traduit ou
composé pour un roi d'Angleterre du nom de Henri;
mais aucun manuscrit, aucun document, aucune
tradition, n'indiquent le moins du monde si c'est
Henri II ou Henri liï. Or il est beaucoup plus vraisem-
blable que c'est ce dernier, qui est en effet désigné
par l'histoire comme un patron zélé de la littérature
anglo-normande. Dans ce cas, le roman en prose de
Lancelot n'aurait été composé que de 1227, époque
de la majorité de Henri III, à 1271, dernière année
de son règne. Durant celte période, surtout vers la
fin, le génie épique du moyen âge avait déjà com-
mencé à s'éteindre. L'époque était déjà venue d'am-
plifier, de combiner, de fondre l'une dans l'autre
les anciennes inventions. L'épopée cessait d'être po-
pulaire; elle ne s'adressait plus guère qu'à l'élite de
la société, à des hommes qui savaient lire et avaient
beaucoup de loisir. Dès lors, les formes métriques
lui étaient beaucoup moins nécessaires, et la prose
dans sa nouveauté, hardie, libre, conservant encore
quelque chose du ton et du tour de la poésie mesurée,
plaisait plus que cette dernière aux personnes qui
pouvaient lire au lieu d'écouter.
II. 16
'Sis HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Ainsi ces grands romans en prose n'avaient plus
rien de populaire. Les copies en étaient trop dispen-
dieuses pour n'être pas fort rares. Il fallait être pour
le moins un riche châtelain pour se permettre un si
grand luxe. D'un autre côté, ces mêmes romans
étaient d'une longueur si démesurée, que c'était un
événement notable dans la vie d'un baron grand ou
petit, d'en avoir lu un. Enfin, toutes ces épopées
n'étaient , comme toutes celles des époques secon-
daires, que des amplifications, des paraphrases, des
remaniements des épopées primitives. Mille ouvrages
de ce genre et de ce caractère ne contrediraient
point la seule chose que j'aie prétendu affirmer :
que les premiers romans épiques du moyen âge ont
dû être et ont été en vers.
Je ne sais à ce fait qu'une seule exception que sa
singularité rend encore plus saillant. Je ne con-
nais qu'un roman original, et même très-original,
qui ne soit pas, ou du moins ne soit pas tout entier
envers. C'est le petit roman d'Aucassin et Nicolette,
composition d'un charme unique en son genre, et
sur lequel j'aurai plus tard des motifs de revenir. Je
n'en parle ici qu'en passant et pour signaler une
exception piquante à la règle que j'ai voulu établir.
Le fond, la plus grande partie de l'ouvrage, est en
prose, mais il s'y trouve çà et là des morceaux en
vers, les uns lyriques, les autres narratifs. Or, il n'y
a pas moyen de douter que cette bigarrure, que ce
mélange de langage mesuré et de langage libre , ne
tienne à la forme première de l'ouvrage. De plus, la
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 243
prose et les vers y sont expressément distingués l'une
des autres. Quand on passe de la prose aux vers, on
en est averti par cette formule : Maintenant ou ici ton
chante. Lorsqu'au contraire on revient des vers à la
prose, on en est averti par ces mots : Ici Von dit, l'on
parle, Ion conte. C'est là précisément la manière dont
la prose et les vers sont séparés dans les romans
arabes populaires, et je ne doute pas que le roman-
cier chrétien n'ait imité les formes de la narration
arabe. On ne peut, je le répète, voir dans un fait si
particulier, qu'une exception, qui confirme plutôt
qu'elle ne contrarie ce que j'ai avancé en thèse géné-
rale» savoir, que les originaux, les modèles des ro-
mans chevaleresques furent composés en vers.
Maintenant, revenant aux deux classes de ces ro-
mans, il est facile de remarquer qu'il y a entre tous
ou la plupart de ceux de chaque classe une certaine
liaison, certains rapports de sujet, de temps et de
lieu . Presque tous ceux de Charlemagne, par exemple,
roulent sur les incidents réels ou supposés d'une
seule et même guerre, de la guerre des princes karlo-
vingiens contre les Arabes d'Espagne. Dans chacun
de ces romans, ce sont les mêmes héros qui agissent ,
dans chacun il est fait allusion à d'autres plus an-
ciens auxquels le dernier semble se rattacher, dont il
semble être une continuation, un appendice. 11 en est
de même des aventures de la Table-Ronde : les cheva-
liers errants qui y figurent sont tous contemporains,
tous chevaliers d'un seul et même chef qui est Ar-
thur, tous parents, amis, ennemis ou rivaux entre
^kk HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
eux. En un mot, les romans de chaque classe rou-
lent, pour ainsi dire, dans un même cercle autour
d'un point fixe commun. En ce sens on peut les re-
garder comme des parties distinctes, comme des
épisodes isolés d'une seule et même action; c'est
pour cela que l'on a dit qu'ils formaient des cy-
cles, et que l'on a parlé des romans du cycle de
la Table-Ronde, de ceux du cycle de Charlemagne.
Mais cette liaison qu'ont entre eux les divers ro-
mans de la même classe est on ne peut plus vague
et purement nominale. Elle ne s'étend point à la
substance même, à la partie originale et caractéris-
tique des romans. Dans celle-ci, chaque romancier
suit son imagination ou son caprice, sans s'inquiéter
d'accorder ses fictions avec les fictions de ses devan-
ciers, d'arrondir ou de troubler le cycle dans lequel
il est enfermé comme malgré lui.
Mais, dans ces cycles vagues et généraux, il s'en
forma de partiels qui avaient plus de réalité et dont
l'existence a plus d'importance dans l'histoire de
l'épopée du moyen âge.
Tant que les romanciers eurent de la jeunesse, de
la vigueur d'imagination, ils ajoutèrent des fictions
nouvelles aux anciennes, des romans à des romans,
sans s'inquiéter du désordre, de la confusion, des
contradictions qui devaient résulter de tant de va-
riantes d'un même thème.
Mais quand l'imagination romanesque commença
à se lasser et à s'épuiser, les compositions originales
et isolées devinrent plus rares, et il y eut alors des
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 245
hommes auxquels vint naturellement l'idée de lier,
de rapprocher, de coordonner dans un même en-
semble, dans un même tout, celles de ces productions
qui avaient le plus de rapports entre elles, ou qui se
prêtaient le mieux à cette espèce d'amalgame. Ainsi
le grand roman en prose de Lancelot du Lac fut un
mélange, un rapprochement des aventures des prin-
cipaux chevaliers de la Table-Ronde, et de tout ce
qui avait rapport à la fable du Graal. Ainsi encore
furent rapprochées, dans le fameux roman de Guil-
laume au court nez , les aventures et les guerres de
tous les prétendus descendants d'Aimeri de Nar-
bonne, aventures qui avaient été célébrées dans des
romans à part. Ces grandes épopées, amalgame ou
fusion de plusieurs autres, formaient de véritables
cycles épiques, et représentent quelque chose d'ana-
logue à ce qui se passa autrefois en Grèce.
Dans le premier âge de l'épopée grecque, il n'y
eut de poètes que ceux auxquels Homère, qui en
était un, donne le nom d'aœdes. Ces aœdes compo-
saient de petits poèmes, des épopées de peu d'éten-
due, dont les traditions nationales ou locales de la
Grèce fournissaient la matière, et ces petits poèmes
étaient destinés à être chantés de ville en ville, de
peuplade en peuplade, soit par leurs auteurs même,
par les aœdes compositeurs , soit par d'autres aœdes
d'un ordre inférieur, dont la fonction se bornait à
celle de chanteurs des compositions d'autrui.
Comme ces épopées n'embrassaient que de petites
portions, que des faits isolés de l'histoire nationale,
246 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
comme d'un autre côté elles s'étaient beaucoup mul-
tipliées avec le temps, et qu'on les chantait sans
aucun égard au rapport historique qu elles pou-
vaient avoir entre elles, il en résulta à la longue une
grande confusion, un bouleversement complet de
toutes les traditions historiques.
€e fut alors, et pour remédier à cet inconvénient,
qu'il se forma de nouveaux poètes ou de nouveaux
chanteurs d'épopée, qui firent profession de prendre
les sujets épiques dans leur ordre réel, dans leur
succession chronologique; ce fut à cette nouvelle
classe de poètes que l'on donna le nom de cycliques,
assez convenablement choisi pour marquer leur pré-
tention et leur but.
Il y a un rapport véritable entre les poètes roman-
ciers du moyen âge, et les anciens aœdes grecs, en
ce que les uns et les autres traitaient isolément, par-
tiellement, et avec une grande liberté, les tradi-
tions nationales qu'ils prenaient pour base de leurs
récits.
Les romanciers cycliques correspondent de même
à plusieurs égards aux cycliques grecs, bien que
ces derniers fussent, selon toute apparence, dirigés
par un sentiment historique plus positif que ne pou-
vait l'être le sentiment des premiers. Mais c'est un
point sur lequel je reviendrai par la suite avec des
données nouvelles pour le développer et l'éclaircir.
Il me suffit ici d'y avoir touché en passant.
Un des principaux caractères de l'épopée primi-
tive, c'est l'absence de tout mouvement, de toute
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 2W
prétention, de toute forme lyriques. Nous verrons
par la suite de quelle manière et par quelle gradua-
tion le ton simple, austère, vraiment épique des
premières épopées romanesques, s'amollit et se ma-
niera sous les influences de la poésie lyrique. Je ne
veux noter ici qu'un fait plus positif et plus simple,
qui démonlre mieux que tout autre la tendance de
plus en plus lyrique de l'épopée du commencement,
du douzième siècle à la fin du quatorzième.
On trouve déjà, dans certains romans du commen-
cement du treizième siècle, une multitude de pas-
sages où le poète parle longuement et subtilement
par la bouche de ses personnages , où il ne manque
autre chose que la division par strophes pour faire
de véritables chants lyriques, de ces chants d'amour
et de galanterie que les trouvères et les troubadours
composaient pour leur compte quand ils voulaient
toucher ou flatter les hautes dames qu'ils servaient.
Mais cette absence de la forme lyrique suffit pour
maintenir dans ces romans au moins les apparences,
les formules de l'épopée.
Un peu plus tard ces apparences même cessent
d'être ménagées : on trouve des romans entremêlés
de véritables chansons, de pièces lyriques divisées
par strophes, et il y a tout lieu de croire que la partie
narrative de ces romans n'en est pour ainsi dire
que la partie accessoire, bien que matériellement la
plus considérable. Ce que le poète semble y avoir le
plus soigneusement cherché, c'est un cadre pour les
pièces lyriques qu'il y voulait insérer. Le roman de
248 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
la Violette, ou de Gérard de Nevers, où il y a pour-
tant des parties de narration fort agréables, est farci
d'un bout à l'autre de chansons galantes, la plupart
françaises, quelques-unes provençales. Il en est de
même d'un autre roman intitulé le Chevalier à la Li-
corne, et je ne doute pas que le même amalgame
des formes épiques et des formes lyriques n'ait existé
dans beaucoup d'autres ouvrages,
Pour achever ce tableau sommaire des révolutions
communes aux romans de Charlemagne et de la
Table-Ronde, je n'en ai plus à signaler qu'une qui
est la dernière.
J'ai déjà touché plus haut quelque chose des cir-
constances qui rendirent le mètre, le langage mesuré
moins nécessaire dans les romans chevaleresques.
Ces circonstances devinrent de jour en jour plus
puissantes et plus générales : la prose prévalut de
plus en plus sur les vers, et finit par être employée
presque exclusivement dans les ouvrages destinés à
l'amusement des diverses classes de la société.
Dans ce nouvel état de choses, ceux des anciens
romans en vers qui avaient conservé une partie de
leur renom et de leur popularité furent mis en prose.
Ce fut sous ce nouveau costume qu'ils continuèrent
à circuler jusque vers l'époque de l'invention de
l'imprimerie, et qu'ils furent publiés par celte nou-
velle voie. Ceux de ces romans qui n'avaient pas
encore été alors traduits en prose, tombèrent dans
un oubli des suites duquel il devait en périr beau-
coup Dès ce moment, qui plus tôt ou plus tard ar-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 249
rive pour toutes les littératures, la mesure, la rime,
tous les divers moyens métriques, continuèrent à
être un plaisir, mais ils n'étaient plus un besoin, ils
n'étaient plus une condition nécessaire de la circu-
lation des productions poétiques et particulièrement
de celles du genre épique. Cette marche est celle de
toutes les littératures, avec la différence, pour les
nations modernes, des grands effets de l'imprimerie.
250 HISTOIRE DE LA POÉSIE PKOVENÇALE.
CHAPITRE XXIV.
ROMANS KARLOVINGIENS.
I. — Matière. Argument.
Un fait que j'ai déjà avancé en passant et sur le-
quel il convient de revenir pour le préciser un peu
plus, c'est que les romans du cycle de Charlemagne
ne se bornent pas à célébrer ce roi : ils embrassent
tout le cercle des actes et des guerres des chefs kar-
lovingiens, depuis Charles Martel jusqu'à Charles le
Chauve inclusivement, ce qui comprend la période
entière de la fortune et de la domination de ces chefe.
Seulement, comme Charlemagne joue dans ces ro-
mans, un beaucoup plus grand rôle que les autres
princes de sa race, on a désigné par son nom le
cycle entier dont il n'occupe cependant qu'une
partie.
Aux douzième et treizième siècles, période de ceux
des romanciers karlovingiens dont nous avons au-
jourd'hui les ouvrages, il n'y avait d'autre histoire
de Charles Martel et de ses descendants, que des
chroniques ou des opuscules biographiques que les
romanciers dont il s'agit ne connaissaient pas et qui
ne pouvaient leur être d'aucun usage. Tout ce qu'ils
savaient de l'histoire de ces chefs, de leurs guerres
intestines ou étrangères, ils le savaient vaguement
par des traditions populaires. Et ces traditions qu'ils
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 251
recevaient déjà fort altérées, ils achevaient de les
bouleverser et de les corrompre. Ils avaient ainsi
à leur disposition un certain fond de vieilles rémi-
niscences historiques sur lequel leur imagination
brodait en toute liberté et qu'elle étendait en tout
sens. Ils étaient dans la condition naturelle des
poètes épiques aux époques de semi-barbarie, époques
qui sont à proprement parler celles de l'épopée,
celles dont les monuments se rangent parmi les do-
cuments de l'histoire de l'humanité.
Plusieurs des plus curieux et des plus intéressants
des romans karlovingiens roulant sur les exploits et
les conquêtes de Charlemagne, ce sera en donner
une idée, et pour ainsi dire une revue sommaire, que
de tracer une ébauche de l'histoire et du caractère
de Charlemagne tels que les donnent ces romans.
C'est toujours guerroyant et conquérant, que ces
romanciers nous peignent le fils de Pépin, et ce n'est
pas en cela qu'ils ont manqué à l'histoire : ils n ont
pas fait faire à Charlemagne plus de. guerres que ce
monarque n'en fît réellement : la chose n'aurait pas
été facile. Mais ils ont, pour ainsi dire, renversé les
motifs et les théâtres de ces guerres. Charleaiagne
dirigea la plupart de ses expéditions militaires contre
les peuples d'oulre-Rhin.
Depuis la grande invasion des barbares, ces peu-
ples étaient toujours en mouvement pour se porter
sur la Gaule el sur l'Italie, et prolonger de la sorte
indéfiniment le désordre de la première invasion.
Charlemagne rendit à la civilisation l'immense ser-
252 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
vice de fixer sur leur sol les populations germa-
niques. Il fit trente-deux ou trente-trois campagnes
contre les Saxons : il n'eut donc pas beaucoup de
loisir pou? porter la guerre chez d'autres peuples.
Aussi ne fît-il en personne qu'une seule expédition
contre les Arabes d'Espagne, et cette expédition fut
malheureuse.
Sur ce point principal, les romanciers de Charle-
magne n'ont guère tenu compte de son histoire. Ils
parlent à peine de ses guerres et de ses conquêtes
d'outre-Rhin. Je crois avoir vu le titre d'un roman
où il s'agit, à ce qu'il paraît, d'une expédition de ce
monarque contre les Saxons : je ne puis parler de ce
roman, ne l'ayant pas môme parcouru. Je soupçonne
toutefois qu'il est d'une date assez récente, bien pos-
térieure à la fin du treizième siècle, et dans ce cas
il appartiendrait à une période de l'épopée roma-
nesque autre que celle que j'ai ici principalement
en vue.
Quoi qu'il en soit, ce n'est que par une sorte
d'exception que les poètes romanciers de Charle-
magne ont célébré les guerres de ce prince contre
les populations germaniques. C'est habituellement
avec les Sarrasins d'Espagne ou d'Orient, qu'ils le
mettent aux prises : ce sont des royaumes musul-
mans qu'ils lui font conquérir, des croyants en Ma-
homet qu'ils lui font convertir. Kous verrons plus
tard s'il n'y a rien à conclure de celte méprise rela-
tivement à l'histoire des romans où elle se rencontre :
ici je me borne à la remarquer.
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 253
En parcourant, autant que cela se peut, ces ro-
mans dans l'ordre où ils se lient et se font suite les
uns aux autres, les premiers que je rencontre ne sont
pas les moins singuliers; ils sont relatifs à la nais-
sance et à l'enfance de Charlemagne,
Sa naissance n'est point signalée, sa mère n'est
nommée nulle part dans les chroniques, qui ne disent
rien non plus de son enfonce ni de sa première jeu-
nesse. A l'époque oii elles commencent à faire men-
tion de lui, il était déjà ce que l'on pourrait dire un
homme fait; il avait vingt-deux ou vingt-trois ans.
C'est dans une des dernières campagnes de son père
Pépin contre le fameux Waifer d'Aquitaine, qu'on
le voit paraître pour la première fois. C'est là pour
ainsi dire son début dans l'histoire. Or ce début
semble un peu tardif pour un homme de la trempe
de Charlemagne, à qui les occasions de se montrer
n'avaient pu manquer, sous un père tel que Pépin,
qui avait eu à faire et avait fait tant de guerres. On
est un peu étonné de voir commencer si tard une
vie si héroïque, une si grande destinée, et il est tout
simple que les poètes romanciers, trouvant cette la-
cune dans l'histoire, en aient fait leur profit, qu'ils
l'aient remplie à leur manière.
Toute la vie de Charlemagne, de sa naissance à
son couronnement comme roi, a été le sujet d'une
multitude de fictions romanesques auxquelles il est
difficile, si étranges qu'elles soient, de ne pas sup-
poser quelque fondement, quelque prétexte histo-
rique. Ces fictions se rapportent à deux points prin-
25i HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
cipaux : à la naissance du héros et aux aventures de
sa jeunesse à Cordoue ou à Saragosse , à la cour du
chef des Sarrasins d'Espagne.
Selon les romanciers, la mère de Charlemagne,
nommée par eux Berthe au grand pied, était la fille
d'un roi de Bavière ou de Hongrie. Elle fut fiancée
à Pépin, qui chargea le chef ou intendant de son pa-
lais d'aller la chercher et de la lui amener. Par un
singulier hasard, cet intendant avait une fille qui
ressemblait extrêmement à Berlhe, de taille et de
figure, et il fonde sur cette ressemblance l'intrigue
la plus hardie. Il se décide à faire périr Berthe, et
donne sa propre fille pour femme à Pépin.
Cependant Berthe n'a pas été tuée; elle a été re-
cueillie par un meunier chez lequel elle passe plu-
sieurs années dans la condition la plus obscure,
jusqu'à ce qu'un jour Pépin, égaré à la chasse, ar-
rive à la demeure du meunier. Le roi est frappé de
la beauté de Berthe. Il lui propose un rendez-vous
nocturne, qu'elle accepte volontiers comme une heu-
reuse occasion de se faire connaître par Pépin pour
sa véritable épouse, et de lui raconter l'infâme tra-
hison de son intendant. Tout se passe en effet comme
elle l'avait espéré; les traîtres sont punis, et elle
entre enfin en jouissance de son titre d'épouse et de
reine.
La naissance de Charlemagne est la suite de cette
rencontre fortuite de Pépin et de Berthe.
Tout va bien jusqu'à la mort de Pépin, mais alors
deux fils que le roi a eus de la fausse Berthe s'em-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 255
parent du royaume et veulent faire périr Charle-
magne encore enfant, qui leur échappe à peine. Il
reste quelque temps caché dans un monastère, après
quoi il s'enfuit déguisé sous le nom de Mainet, et va
chercher un refuge en Espagne, à Saragosse ou à
Cordoue. Là, il se présente à la cour de Galafre,
roi des Sarrasins, qui, frappé de sa bonne mine, le
prend à son service. Galerane, fille de Galafre, qui
sous le costume du serviteur, démêle le héros, de-
vient amoureuse de lui et le rend, mais non sans
un peu de peine, amoureux d'elle. Une fois né,
Tamour éveille bien vite dans le cœur du jeune Mai-
net la bravoure et l'énergie qui y avaient été jusque-
là un peu assoupies. Il fait force prouesses pour
Galerane, finit par l'enlever de la cour de son père,
et repasse avec elle en France. Là, secondé par
quelques fidèles amis, il attaque les deux bâtards
usurpateurs, les bat, et recouvre son royaume.
Je l'ai déjà insinué, et je crois pouvoir le répéter,
si étranges que soient ces fables, il est très-probable
que les romanciers des douzième et treizième siècles
n'en furent pas les inventeurs, qu'ils les trouvèrent
déjà en vogue, et ne firent que leur donner de nou-
veaux développements.
On croit assez généralement, d'après des témoi-
gnages historiques qui n'ont rien d'invraisemblable,
que Charlemagne entama une espèce de négociation
avec le célèbrekhalife Haroun-el-Raschid, dans la vue
d'en obtenir, pour les chrétiens, la liberté et la sé-
curité du pèlerinage de Jérusalem. On ajoute même
256 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE,
que le khalife envoya courtoisement à l'empereur
d'Occident les clefs du Saint-Sépulcre.
Tel est le seul motif historique que l'on puisse as-
signer à divers romans sur une prétendue expédi-
tion de Charlemagne à Jérusalem, expédition dans
laquelle auraient été conquises les reliques de la
Passion, la couronne d'épines de Jésus-Christ, les
clous avec lesquels il avait été attaché à la croix, et
la lance dont il avait eu le côté percé. Ces précieuses
reliques auraient été déposées à Rome.
Les romans qui roulaient sur cette expédition sont
aujourd'hui perdus ; je ne crois pas du moins qu'il
y en ait en France des manuscrits : mais il peut y en
avoir ailleurs, et dans tous les cas il n'y a pas lieu à
révoquer en doute l'ancienne existence de ces ro-
mans. Dans l'ordre chronologique, ils viennent im-
médiatement après ceux qui ont pour sujet les aven-
tures de la jeunesse de Charlemagne.
Rome ne fut pas longtemps en possession de cet
inappréciable trésor que Charlemagne était allé
conquérir pour elle à Jérusalem. Un émir des Sar-
rasins d'Espagne, nommé Ralan, ayant fait une
descente en Italie, à la tête d'une formidable ar-
mée, marcha sur Rome, la prit d'assaut, la pilla,
la ravagea de fond en comble, et en enleva ces
glorieuses reliques de la Passion, qu'il porta avec
lui en Espagne. Cette expédition prétendue fut le su-
jet d'un ou de plusieurs romans aujourd'hui perdus;
mais auxquels font allusion, de la manière la plus
formelle, d'autres romans encore subsistant, qui
UISTOIRE DE Ï.A POÉSIE PROVENÇALE. 257
en sont comme la continuation et le dénoiiment.
Tel est du moins le roman fameux de Fierabras,
Tun de ceux dont j'aurai à parler en détail. Ce
roman roule exclusivement sur une grande expé-
dition de Charlemagne contre les Sarrasins d'Es-
pagne, expédition ayant pour but de reprendre, sur
l'émir Balan, les reliques que celui-ci avait enlevées
de Rome.
Ces divers romans peuvent être regardés comme
la suite, comme le développement de la fiction de
la conquête de Jérusalem par Charlemagne. Les sui-
Vimts se rattachent d'une manière plus expresse et
plus particulière aux guerres entre les Gallo-Franks
et les Arabes d'Espagne.
De ceux-là, les premiers et les plus célèbres furent
ceux auxquels donna lieu la déroute de Roncevaux.
Cette fameuse déroute laissa, dans l'imagination
des populations de la Gaule, des impressions dont
la poésie populaire s'empara de bonne heure. De
tous les arguments épiques du moyen âge, c'est celui
dans lequel on peut observer le mieux les formes
diverses sous lesquelles la plupart de ces arguments
se sont produits successivement. On peut reconnaître
qu'il n'y eut d'abord sur ce sujet que de simples
chants populaires: on trouve plus tard des légendes
dans lesquelles ces chants ont été liés par de nou-
velles fictions, et à la fin de vraies épopées où tous
ces chants primitifs et ces dernières fictions sont dé-
veloppés, remaniés, arrondis, avec plus ou moins
d'imagination et d'art, parfois altérés et gdtés. C'est
II. 17
258 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
un point sur lequel je reviendrai à propos des formes
et du caractère poétique des romans du cycle karlo-
vingien ; je n'en considère pour le moment que la
matière et les sujets, que les rapports avec l'histoire
ou avec les traditions historiques.
A ceux de ces romans relatifs à la grande ou pour
mieux dire à la seule expédition de Charlemagne en
Espagne, s'en rattachent immédiatement plusieurs
autres qui ne furent guère moins célèbres. Je veux
parler de ceux ou il s'agit de la conquête de l'an-
cienne Septimanie, et particulièrement de Nîmes et
de Narbonne sur les Arabes.
C'est à Charlemagne que les romanciers ont attri-
bué cette conquête, et tout le monde sait qu'elle fut
un des plus glorieux exploits de Charles Martel. Les
romanciers du douzième siècle eux-mêmes nedevaient
pas l'ignorer : les traditions populaires ne pouvaient
être en défaut sur un fait si positif et si simple.
On serait donc tenté de supposer à une méprise
si saillante et si facile à éviter, un motif réfléchi et
volontaire. Charles Martel avait fait plusieurs cam-
pagnes contre les Arabes de la Septimanie, et dans
toutes ces campagnes, il avait traité le pays en homme
qui ne se propose pas de l'occuper. Il avait brûlé,
dévasté, détruit tout ce qui pouvait être détruit, dé-
vasté, brûlé, jusqu'à des villes entières, et entre
autres celle de Maguelone, d'origine phocéenne, et
qui florissait encore alors par le commerce. Il avait
emmené les populations captives, enchaînées comme
des meutes de chiens, selon l'expression des chro-
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 259
niques du temps. On conçoit aisément que, par une
telle conduite, Charles Martel ne dut laisser, dans
les pays dont il chassa les Arabes, qu'une renommée
fort odieuse, et ce fut peut-être par une sorte de ven-
geance poétique, que les romanciers du douzième
siècle attribuèrent ses exploits à son petit-fils.
Ce n'est pas que Charles Martel ne figure parfois
dans les épopées karlovingiennes ; mais la manière
dont il y figure est plus propre à confirmer qu'à dé-
truire la conjecture que je viens d'énoncer. Il n'y
figure que par un anachronisme monstrueux dans des
événemenls qui appartiennent au règne de Charles
le Chauve , et le rôle qu'on lui fait jouer dans ces
événements est celui d'un despote capricieux qui
force un brave seigneur, un chef héroïque à se ré-
volter contre lui. S'il n'y a pas dans ces violations de
l'histoire une sorte de malveillance et de rancune
poétiques, il y a du moins une fatalité singulière. I
est étrange que, dans des romans dont l'intention
principale était de célébrer les victoires des chré-
tiens sur les musulmans, on ne rencontre pas le nom
du chef qui gagna la bataille de Poitiers, qui chassa les
Arabes de la Provence, et leur enleva tout ce qu'ils
possédaient dans la Gaule.
Suivant leur système et leur parti pris de transfor-
mer en musulmans tous les peuples avec lesquels
Charlemagne fut en hostilité, ils changèrent en Sar-
rasins, en Maures d'Espagne, les Lombards et les
Grecs de la basse Italie, auxquels le monarque franc
fit aussi la guerre. Ils composèrent sur cette guerre
2C0 HISTOIRK DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
divers romans dont le plus remarquable fut nommé
le roman d'Aspremont. Ce nom appartient à la géo-
graphie imaginaire ou arbitraire des romanciers dont
j'aurai plus d'une occasion de parler pour en signaler
la singularité et les inconvénients : il désigne une
montagne qui occupe une grande place dans le ro-
man, et qui ne peut être qu'une des parties méri-
dionale de l'Apennin. Le romancier en fait un ta-
bleau sur l'eiïet duquel il est évident qu'il comptait
beaucoup, et ce tableau prouve que les romanciers
du moyen âge faisaient, en géographie, des transpo-
sitions analogues à celles qu'ils faisaient en histoire.
lis font leur Aspremont si haut, si difficile à tra-
verser, d'un aspect si sauvage; ils le remplissent de
précipices si profonds, de torrents si terribles, ils y
entassent tant de glaces et de neiges, qu'il y a tout
lieu de croire qu'ils ont transporté à l'Apennin, et
en les exagérant encore, les images qu'ils avaient pu
se faire de certaines parties des Alpes.
Tel est, autant qu'il m'a été possible de le tracer,
le cercle général des événements, des traditions,
des fictions, dans lequel roulent les romans des
douzième et Ireizième siècles où Charlemagne figure
en personne comme l'adversaire et le vainqueur des
Sarrasins d'Espagne ou d'Orient. Nous verrons tout
à l'heure jusqu'à quel point le caractère que les
auteurs de ces romans donnent généralement au mo-
narque répond à l'idée des grandes choses faites
par lui.
Outre ces romans, il y en a d'autres également
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 261
destinés à célébrer les victoires des chrétiens sur les
musulmans, mais où n'agissent ni Charlemagne, ni
aucun autre roi karlovingien, et dont les chefs par-
ticuliers sont les héros. Tels sont ceux en grand
nombre, et la plupart fort intéressants, où figurent
Aimeri de Narbonne, Guillaume le Pieux, et d'autres
personnages, historiques ou non, également fameux
chez les poêles des douzième et treizième siècles, par
des exploits réels ou supposés contre les Arabes
d'Espagne.
Il n'y a aucune raison pour faire de ces romans
une classe à part : Us sont inspirés pjr le même mo-
tif général que les précédents, et conçus dans le
même esprit. Ils ont tous, sinon précisément le même
degré, du moins le même fonds de vérité historique :
ils sont tous l'expression plus ou moins idéalisée,
plus ou moins merveilleuse dans les accessoires,
d'un seul et même fait, de la longue lutte des popu-
lations chrétiennes de la Gaule contre les populations
musulmanes de l'Espagne et de l'Afrique, durant les
huitième et neuvième siècles.
J'ai dit que presque tous ces romans furent com-
posés du commencement du douzième siècle à la fin
du treizième, c'est-à dire dans la plus brillante pé-
riode de la chevalerie.
J'aurais pu dire tout aussi bien qu'ils furent com-
posés dans la période des croisades comprise dans ces
deux siècles; mais on a dit plus, l'on a avancé qu'ils
avaient été composés à propos des croisades et dans
la vue de les favoriser. Le fait est que la tendance
262 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
générale des romans dont il s'agit était favorable
aux croisades, et si l'on s'était borné à dire que le
zèle pour celles-ci fut pour quelque chose dans la
popularité des romans , en fit peut être faire ou re-
faire quelques-uns, on aurait dit une chose de peu
d'importance, mais vraisemblable.
Si l'on a voulu dire que ce fut uniquement ^
expressément dans l'intention de favoriser les croi-
sades que furent inventés et composés les romans
où l'on chantait les anciennes guerres des chrétiens
de la Gaule avec les musulmans d'outre les Pyrénées,
on a dit une chose qui est également contre la vrai-
semblance et contre la vérité. Il est impossible de
concevoir l'existence de ces romans, si on les suppose
brusquement inventés et pour ainsi dire de toutes
pièces, trois ou quatre siècles après les événements
auxquels ils se rapportent. On ne peut les concevoir
que comme l'expression d'une tradition vivante et
continue de ces mêmes événements; si au douzième
siècle le fil de ces traditions avait été rompu, il au-
rait été impossible de le renouer et d'y rattacher la
foi et l'intérêt populaires.
On a d'ailleurs la preuve positive et directe qœ
€8 fil n'avait pas été rompu, et que les romans du
douzième siècle où il s'agit des guerres antérieures
des chrétiens avec les Arabes d'Espagne se rattachent
è d'autres productions poétiques sur le même sujet,
productions dont quelques-4ines remontent aux com-
mencements du neuvième siècle comme nous le ver-
wm ailleurs. En un mot, il n'y a aucun moyen de
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 263
concilier avec les notions les plus intéressantes et
les plus certaines que l'on ait sur la marche et les dé^
veloppements naturels de l'épopée, l'hypothèse qui
donnerait pour motif unique et absolu de l'invention
des romans karlovingiens un dessein religieux ou
politique de seconder le mouvement des croisades.
Je viens maintenant à d'autres romans que l'on
comprend d'ordinaire, ainsi que les précédents,
parmi les romans du cycle de Charlemagne, ou,
comme on peut dire plus exactement, du cycle kar-
lovingien. Cette dénomination générale convient eu
effet à ces romans, en ce sens que ce sont aussi des
princes karlovingiens qui y figurent. Mais le motif
historique en est non-seulement différent de celui
des premiers, il y est en quelque sorte opposé, et dès
lors, dans quelque classe qu'on les range, ces romans
formeront un groupe tout à fait à part de tout autre.
Le morcellement de la monarchie franke dans la
Gaule fut la suite et le résultat d'une lutte très-vive
enlre les monarques et ceux de leurs officiers aux-
quels ils étaient obligés de confier le gouvernement
des provinces. Cette lutte fut longue et les chances
en furent très-diverses. Si en définitive les chefs ré-
vol tés furent victorieux, ils eurent, dans le cours de
la lutte, de terribles revers, de grandes catastrophe^
à essuyer. A ne voir que le péril qu'ils couraient,
que les efforts qu'il leur fallait faire pour réussir,
que les justes raisons qu'ils avaient parfois de s^
plaindre des rois et de leur résister, on ne peut nier
qu'il n'y eût dans leurs entreprises quelque cho^ç
26i HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE,
d'héroïque et de poétique, et il serait étonnant que
l'épopée à demi barbare du douzième siècle ne s'en
fût pas emparée comme d'un thème fait pour elle.
Aussi s'en empara-t-elle de bonne heure, et c'est du
parti qu'elle en tira que j'aurais besoin de donner
quelque idée.
Il existe encore aujourd'hui plusieurs de ces ro-
mans qui roulent sur des incidents de celte lutte des
rois contre leurs ducs ou leurs comtes rebelles.
Quelques-uns de ces incidents sont célèbres dans l'his-
toire, d'autres y sont inconnus et peut-être de pure
invention. C'est tantôt Charles Martel, tantôt Louis
le Débonnaire, beaucoup plus souvent Charlemagne
qui figurent dans ces romans , comme souverains,
comme adversaires des chefs révoltés.
Ceux de ces mêmes romans qui roulent sur les
guerres de Gérard de Vienne ou de Roussill on contre
Charles le Chauve sont des plus anciens et des plus
célèbres. On en connaît trois ou quatre, où le même
sujet est traité d'autant de manières différentes :
Tune de ces rédactions, indubitablement la plus an-
cienne des quatre, en est aussi h tous égards la plus
remarquable ; mais je m'abstiens d'en parler da-
vantage ici, devant en donner ailleurs une analyse
suivie et détaillée.
Un roman du même genre, quoique moins inté-
ressant et moins célèbre, est celui de Gaydon, duc
d'Angers, un des paladins échappés au désastre de
Roncevaux. Charlemagne se brouilla assez sottement
avec lui par les intrigues d'un certain Thiebaut d'As-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 266
premont, frère de ce Ganelon, qui avait machiné la
mort de Roland et des douze pairs. Gaydon, après
maint avantage remporté sur Charlernagne, est as-
siégé dans les murs d'Angers; mais la Lrouillerie
n'est pas poussée aux dernières extrémités : elle se
termine par une paix glorieuse pour Gaydon, et par
la punition du traître qui avait mis le paladin aux
prises avec l'empereur.
Un comte de Toulouse ou de Saint-Gilles, nommé
Èlie, est représenté de môme, dans un autre roman,
comme la victime des calomnies d'un autre traître
nommé Macaire. Louis le Débonnaire chasse impi-
toyablement et stupidement le pauvre comte qui lai
avait sauvé plusieurs fois la vie et l'honneur, dans
ses guerres contre les Sarrasins. Le proscrit, dé-
pouillé de tout, est obligé de fuir à pied, comme un
mendiant, avec sa femme sur le point d'accoucher.
Il ne trouve de refuge qu'auprès d'un vieil ermite,
dans une forêt des landes de Bordeaux. Il passa là
vingt ans dans la plus profonde misère. iMais au bout
de ce terme, il envoie Aiol, le fils dont sa femme est
accouchée dans l'ermitage, chercher fortune par le
monde. Aiol se dislingue par des exploits merveil-
leux au service de l'empereur Louis et obtient la
réintégration de son père dans les domaines qui lui
avaient été injustement enlevés.
Je pourrais indiquer plusieurs autres romans du
même genre et tenant tous au même motif histo-
rique, bien que l'on ne puisse dire s'il y a quelque
chose de vrai dans le fait particulier qui en est le
266 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
sujet. Mais je me bornerai à en signaler encore
un qui mérite à tous égards plus d'attention ; c'est
le roman des quatre fils d'Aymon, ou de Renaud de
Moutauban.
Ce roman mutilé , dénaturé, décomposé dans les
bibliothèques bleues, jouit encore d'une grande po-
pularité en France et en Allemagne. Il n'a, je crois,
aucun fondement historique : c'est, selon toute ap-
parence, la pure expression poétique du fait géné-
ral, dont d'autres romans du même genre ne repré-
sentent que des cas particuliers. Le caractère de
Renaud me paraît l'idéal du caractère chevaleresque
dans le vassal en lutte avec son suzerain.
Le romancier fait naître son héros d'une race ac-
coutumée à braver Charlemagne. Il le fait neveu de
ce même Gérard de Roussillonqui a si souvent guer^
royé contre le monarque, et de Beuvesd'Aigremont,
qui ne l'a jamais reconnu. C'est une manière d'aur
noncer d'avance que ce héros n'aura point de com-
plaisance servile pour Charlemagne. Du reste, c'est
ce dernier qui a tort dans la querelle qui amène la
guerre sujet du roman ; et dans le cours de la guerre,
c'est le chevalier révolté qui fait tout ce qui se fait
d'héroïque, de hardi, de glorieux : le monarque a
pour lui la supériorité de la force matérielle, voilà
tout, et encore cette supériorité, si grande qu'elle
soit, ne le dispense-t-elle pas de recourir à la tra-
hison. Renaud et ses frères sont réduits de temps à
autre aux situations les plus désespérées ; ils sont
proscrits; ils n'ont d'autre asile que les bois ou les
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 267
cavernes, d'autre nourriture que des feuilles et des
racines, d'autre vêtement que le fer de leur armure.
Il n'y a point de privation, point de douleur que le
romancier ne leur fasse souffrir. Il semble avoir
peur de ne pas inspirer assez d'admiration pour leur
constance, de ne pas exciter pour eux tout ce qu'il
y a de plus vif et de plus poignant dans la pitié.
Quanta Charlemagne, peu lui importe qu'on le trouve
dur et barbare dans la prospérité, après l'avoir vu
désolé et criard dans les revers. C'est Renaud, c'est
le chevalier, c'est le seigneur deMontauban, ce n'est
pas le monarque qu'il a voulu peindre , faire aimer
et admirer.
La plupart des romans de cette classe furent écrits
sous l'influence plus ou moins directe, sous le pa-
tronage des seigneurs féodaux grands et petits, des-
cendants de ces anciens chefs qui , sur la fin de la
seconde race, avaient morcelé la monarchie karlo-
vingienne. L'esprit des pères avait passé aux enfants:
l'unité monarchique que les premiers avaient dé-
truite, les seconds luttaient de leur mieux pour
l'empêcher de se refaire ; et les poètes romancier»
des douzième et treizième siècles , en célébrant les
rébellions des ducs et des comtes karlovingiens, iQlat-
taient et secondaient réellement l'orgueilleuse obs-
tination des ducs et des comtes de leur temps à se
maintenir indépendants du pouvoir royal. Dans ce
«ens l'épopée karlovingienne était, pourrait-on dire,
loute féodale, et l'héroïsme qu'elle célébrait le mieux
et k plus volontiers, était l'héroïsme barbare, l'bé^
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
roïsme individuel, agissant pour son propre compte,
n'ayant d'autre but que sa propre gloire, plutôt que
l'héroïsme civilisé agissant dans des vues désinté-
ressées d'ordre général.
Cette disposition des poètes romanciers à favori-
ser les tendances de l'esprit féodal, leur est si natu-
relle, qu'elle les domine à leur insu; elle se fait
souvent sentir jusque dans celles de leurs composi-
tions où l'on ne peut douter que leur but ne fût de
célébrer des monarques et particulièrement Charle-
magne. A la manière dont ils peignent son carac-
tère et le mettent en action, on est autorisé à croire
qu'ils l'ont conçu, moins comme but, que comme
un moyen commode de donner à leurs inventions
une unité constante et pour ainsi dire convenue.
Leur Charlemagne donne parfois de bons coups
d'épée; il est on ne peut plus zélé pour le triomphe
de la foi ; il impose souvent par l'appareil de puis-
sance matérielle, par Téclat de renommée qui l'en-
vironne; mais il a parfois aussi des emportements et
des caprices peu convenables à sa dignité ; il est sou-
vent d'une crédulité outre mesure et se laisse trom-
per avec une facilité visible par les conseillers per-
fides qui veulent lui jouer de mauvais tours à lui ou
à quelqu'un de ses fidèles paladins. Il est d'ordi-
naire fort embarrassé dans les circonstances difficiles,
et l'on ne voit guère ce qu'il ferait, s'il n'y avait là de
vieux ducs plus habiles que lui pour lui dire ce qu'il
faut faire. En un mot, il se fait autour de lui , à son
profit et sans qu'il s'en mêle, des merveilles de bra-
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 269
voure et d'audace : on peut bien supposer qu'il les
inspire; mais on ne voit pas dans son caractère la
raison de cet ascendant.
Ces observations m'amènent à considérer la ma-
nière dont les idées et les mœurs chevaleresques
sont traitées dans les épopées karlovingiennes. C'est
un des côtés par lesquels ces épopées sont plus ou
moins historiques. Il est intéressant de savoir jus-
qu'à quel point et dans quel sens elles le sonl.
Les romans de la Table-Ronde sont une expres-
sion de la chevalerie plus complète, plus positive et
plus dclaillée que les romans karlovingiens. Aussi
n'est-ce qu'à propos des premiers, que je pourrai ex-
poser convenablement l'ensemble de ce que j'ai à
dire sur les rapports des romans chevaleresques des
douzième et treizième siècles, avec les institutions et
les idées de la chevalerie. Je ne ferai maintenant
à ce sujet que des observations destinées à avoir ail-
leurs leur suite et leur complément, mais qui, dans
la mesure et la portée qu'elles peuvent avoir ici , y
sont convenables ou nécessaires.
Le système des idées et des mœurs chevaleresques
comprenait deux points principaux, parfaitement
distincts, bien qu'intimement liés l'un à l'autre. Il
comprenait tout ce qui concernait l'exercice delà va-
leur guerrière, d'un côté; de l'autre, la manière
d'entendre et de faire Tamour.
Pour ce qui touche au premier point, on a déjà pu
voir, par ce que j'ai dit des romans du cycle karlovin-
gien , qu'ils sont un tableau poétique très-fidèle de
270 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
la bravoure chevaleresque , surtout aux premières
époques de la chevalerie, lorsque l'institution était
encore principalement religieuse, encore soumise à
l'influence età la direction de l'autorité ecclésiastique-.
La première condition de cette bravoure était de
s'exercer au profit de la religion et de la foi, contre
les Sarrasins. C'était par ce motif, par ce caractère
religieux, que l'exaltation et les prodiges du courage
chevaleresque^prenaient de la vraisemblance, à des
époques d'enthousiasme et de croyance, où l'on se
figurait Dieu intervenant à chaque instant dans des
affaires que l'on tenait sérieusement pour les siennes.
Tel exploit de guerre que l'on aurait révoqué en
doute, en le considérant en lui-môme et d'une ma-
nière abstraite, devenait croyable par cela seul qu'il
était fait contre des païens, contre des hommes qui
croyaient à Mahomet. A cette unique condition de
les mettre aux prises avec des infidèles , le poëte ro-
mancier pouvait aventurer impunément ses pala-
dins et ses chevaliers dans les situations les plus dif-
ficiles, leur faire entreprendre et exécuter tout ce
que lui-même avait pu imaginer.
En ce sens donc, c'est-à-dire quant à ce qui tient
à la bravoure guerrière etàl'espritreligieux.le cham-
pion des romans karlovingiens est bien l'idéal du
chevalier du douzième siècle et du treizième. Quant
au raffinement moral, quant à la manière de com-
prendre et de faire l'amour, ce n'est plus la même
chose ; et il y a sur ce point des distinctions impor-
tantes à établir.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. ^71
En général , l'amour joue un bien moins grand
rôle dans les romans karlovingiens que dans ceux
de la Table-Ronde et il ne joue pas à beaucoup près
le même rôle dans tous.
Parmi ces romans il en est quelques-uns, des meil-
leurs comme des plus mauvais, où le peu qui se
trouve d'amour est traité selon les idées les plus dé-
licates et les plus pures du système de la galanterie
chevaleresque du Midi, tel que je l'ai exposé plus
haut. Dans ce système, l'amour est une affection dé-
gagée de toute sensualité , ou du moins de ce genre
et de ce degré de sensualité qui en émousse d'or-
dinaire Texaltation et le charme moral. C'esU l'u-
nion sentimentale d'une dame et d'un chevalier
qui fait pour lui plaire, pour mériter d'être aimé
d'elle, tout ce qu'il y a de glorieux et de noble à faire
pour un homme. Cet amour ne peut pas exister dans
le mariage; mais il n'offense pas le mariage ; et une
dame peut, sans être infidèle à son époux, avoir un
chevalier qui soit l'objet de ses plus douces et de ses
plus tendres pensées.
Tel est, autant qu'on peut le résumer en quelques
mots , le système d'amour et de galanterie que les
troubadours et leurs imitateurs ont tourné et re-
tourné en tous sens, dans leurs compositions ly-
riques. C'est exactement le même qui se retrouve,
bien qu'épisodiquement et sans y occuper beau-
coup de place, dans quelques romans du cycle kar-
lovingien.
Mais, dans la plupart de ces mômes romans, il n'y
272 HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
a aucune apparence de cet amour systématique,
exalté et déliccit, principe suprême de tout honneur,
de toute vertu. Ce n'est pas qu'il ne s'y trouve des
dames, des filles d'émir, de roi, d'empereur, toutes
aussi jeunes et aussi belles qu'on peut le souhaiter,
et toutes fort enclines à l'amour; mais elles l'en-
tendent et le font à leur manière , avec leur carac-
tère, et à parler franchement, il n'y a rien d'aussi
peu chevaleresque, du moins dans le sens déter-
miné, dans le sens provençal de ce terme.
Les romanciers karlovingiens étaient tellement
accoutumés à peindre la force et l'audace viriles,
que Jours portraits de femmes se sont fréquemment
ressentis de cette habitude. Au lieu des vierges gra-
cieusement timides et sauvages que l'on pouvait
s'attendre à rencontrer dans leurs tableaux, on y
trouve, pour l'ordinaire, des princesses qui se pas-
sionnent à la première vue, pour le premier cheva-
lier jeune et brave qu'elles voient de près ou de loin;
qui lui déclarent franchement leurs désirs, bien
avant que celui-ci ait pu s'en douter, et ne reculent
devant aucun obstacle pour arriver à l'accomplisse-
ment de leurs vœux. Faut-il pour cela abandonner
ou trahir leur père, leur mère? elles les abandonnent
et les trahissent. Faut-il se délivrer, par le meurtre,
de quelque prétendant incommode , de quelque
courtisan opposé à leurs desseins? elles s'en dé-
livrent. Faut-il changerdereligion?elles en changent.
Rien ne leur coûte. Elles ont de la force, de la réso-
lution pour tout. Elles n'ont qu'une terreur, celle
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 273
de n'être pas assez tôt au pouvoir de celui à qui elles
se sont données.
C'est surtout aux princesses sarrazines que les ro-
manciers ont attribué cetle énergique simplicité de
caractère qu'elles portent dans l'amour. S'ils ne l'a-
vaient jamais donné qu'à des princesses non chré-
tiennes, on pourrait leur supposer en cela une in-
tention, sinon juste, au moins ingénieuse et pro-
fonde; on pourrait se figurer qu'ils supposèrent la
grâce et la pudeur féminines impossibles, ou tout
au moins très-difficiles, hors du christianisme. Mais
on s'assure bien vite qu'ils n'eurent point une idée
si raffinée, quand on voit comment ils peignent des
princesses chétiennes, les filles de ces mêmes chefs,
infatigables adversaires des Sarrazins. J'aurai l'occa-
sion de citer, dans le développement de ce cours,
plusieurs traits en preuve de ce que je ne puis
qu'énoncer ici d'une manière générale. Mais il ne
sera peut-être pas hors de propos d'en rapporter,
dès à présent, un qui pourrait au besoin tenir lieu
de plusieurs autres.
Je le tire du roman d'Aiol, que j'ai déjà nommé
tout à l'heure et dont il est possible que j'aie par la
suite l'occasion de citer d'autres passages. Aiol ,
fils d'Elie, comte de Saint-Gilles, proscrit et réduii
à vivre dans une forêt avec un ermite , a quitté son
père pour venir chercher fortune à la cour de
Louis le Débonnaire. Il arrive à Orléans, où est la
cour, mais si mal accoutré, si mal armé, que tous
les petits garçons de la ville le poursuivent de
H. 18
274' HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
huées. La comtesse Ysabeau et sa fille Luziane,
qui le voient de la fenêtre de leur palais, sont frap-
pées de sa bonne mine, qui perce à travers la mi-
sère grotesque de son costume ; elles lui font offrir
Thospitalité, que le pauvre jeune aventurier accepte
de bon cœur. Après un magnifique souper, on le
mène coucher dans un lit superbe que Luziane a
voulu faire elle-même. Elle n'a pas eu beaucoup de
temps pour devenir amoureuse du jeune étranger;
mais celui qu'elle a eu, elle l'a bien employé. On
peut en juger par le passage suivant, que je demande
la permission de citer dans toute sa naïveté ; et pour
cela, il est indispensable de le citer textuellement.
Le roman est français : je ne changerai aux vers
de l'original que quelques mots qui seraient diffi.-
cilement compris. Le lit est fait, minutieusement
décrit, il ne s'agit plus que d'y mettre Aiol; c'est
encore Luziane qui s'est chargée de ce soin :
« Aiol en appela, si li a dit :
» Damoiseau, venez ça, huimais dormir.
» Par le poing le mena jusques au lit,
» Puis le fit déchausser, nud dévêtir;
» Et quand il se coucha bien le couvrit.
» Doucement le tâtonne la demoiselle,
» Elle lui mit la main à la maisele (joue),
» Oiez que doucement elle l'appelé :
» Toume2-vous donc vers moi, jouvente belle (beau jeune homme),
» Si vous voulez baiser >oa autre jeu SsAte;
» J'ai fort en mon désir que je vous serve.
» Je n'eus oncques ami en nulle terre.
» Un penser m'est venu, vo*re vent Mre,
» S'il vous vient à plaisir ^u« je V'OUs serve.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 275
» Belle, ce dit Aiol, le roi céleste
j» Qui fit et vent et mer et ciel et terre,
» Vous rende tout le bien que vous me faites ;
» Mais allez vous coucher, bien en est terme (temps),
M Là-bas en votre chambre avec vos femmes,
» Jusqu'à ce que demain l'aube paraisse.
M Vous saurez de mon cœur, moi de votre être (de votre état, de votre
j» Tout cela sera bien conté demain au vôpre. [santé) ;
» Mais attendre ne plaist à Luziane,
M La pucelle s'en va le cœur iré (chagrin),
» En sa chambre elle rentre, Fuis (la porte) a fermé ;
» Mais elle n'y peut dormir ni reposer :
» Toute nuit, elle parle, en son penser :
» Damoiseau, fort vous ôtes gentil et ber (brave),
)» Mais je ne vis homme de votre aé (âge)
» Qui ne voulût femme vers lui tourner.
•> Bien pouvez être moine si vous voulez,
» Allez prendre l'habit; pour qu'attendez? »
Une telle manière de sentir l'amour ne laissait
guère lieu aux délicatesses , aux subtilités , aux con-
i^ntions de la galanterie chevaleresque. Parmi les
romans karlovingiens, il y en a sans doute où les
jprincesses ne réduisent pas l'amour à des termes
aussi simples et aussi rapprochés que Luziane; mais
dans ceux même où elles montrent plus de retenue
et de modestie, il s'en faut bien qu'elles paraissent
avoir la moindre prétention au genre de culte que
les femmes pouvaient exiger et exigeaient en effet très-
iouvent dans le système chevaleresque de l'amour.
Sur ce point donc, la plupart des romans du
cycle karlovingien sont en contradiction avec les
idées et les mœurs dominantes de l'époque à la-
quelle ils ont été composés ; et la contradiction ne
le bome pas à ce seul point.
276 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Il y a généralement dans les mœurs de ces ro-
mans une teinte de dureté et de grossièreté qui n'é-
tail déjà plus dans celles du douzième et du treizième
siècle, surtout parmi les classes chevaleresques. Ils
sont pleins de traits qui se rapportent à une barba-
rie plus franche et plus décidée, de traits que l'on
ne peut guère se défendre de regarder comme des
réminiscences du caractère frank, à l'époque des agi-
tations et des mouvements de la conquête. Ce qui
a rapport aux ambassades et aux défis de guerre en
offre un exemple extrêmement remarquable , en ce
qu'il est fort général. Une des plus hautes marques
d'intrépidité que puisse donner un brave champion,
de quelque nation et de quelque foi qu'il soit, c'est
d'accepter un message de son chef pour le chef en-
nemi; et en effet l'entreprise est toujours des plus
périlleuses. Il est convenu, dans les principes d'hon-
neur établis, que le message doit être le plus dur et
le plus insolent possible : et celui qui le reçoit
prouve d'autant mieux sa fierté qu'il traite plus mal
les messagers. S'il a le courage de les faire pendre,
c'est un héros. H y a, dans les récils de plusieurs
de ces missions, quelque chose qui rappelle plus
d'une de celles que raconte Grégoire de Tours :
l'historien de la barbarie semble en avoir inspiré les
poêles.
Cette rude simplicité, cette fierté grossière de
mœurs et d'idées qui, sauf certaines nuances, se re-
trouve dans tous les romans du cycle karlovingien et
en fait un des caractères les plus généraux, est un
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 27T
fait très-remarquable qui ressortira mieux encore
de ce que j'ai à dire de l'exécution poétique de ces
mêmes compositions. J'ajouterai seulement ici deux
observations qu'il suggère naturellement, et a l'ap-
pui desciuelles il s'en présentera par la suite plus
d'une autre.
Ce qu'il y a , dans les romans karlovingiens, de
plus rude et de plus barbare que les mœurs des
classes chevaleresques aux douzième et treizième
siècles, me semble indiquer expressément que plu-
sieurs de ces romans ont dû être composés sur un
fonds, sur des matériaux antérieurs, dont ils n'ont
été qu'une espèce de refonte, avec des détails et des
accessoires nouveaux, mais dans le style et sur le
ton du sujet et du fond primitifs.
Mais, quelles qu'en fussent la raison et la cause,
il est certain que ces romans furent toujours, pour le
sujet et pour la forme, beaucoup plus populaires que
ceux de la Table-Ronde. Tout annonce qu'ils étaient
composés pour le peuple, plutôt que pour les châ-
teaux, et par des poètes d'un ordre moins élevé que
les trouvères ou les troubadours auteurs des chants
lyriques des douzième et treizième siècles. Quand
je dis des poètes d'un ordre moins élevé, je ne veux
pas dire des poètes de moins de génie; je veux
dire des poètes moins élégants, moins raffinés dans
leur langage et leurs idées, ignorant ou dédaignant
les délicatesses de la galanterie chevaleresque, et
conservant de leur mieux, dans leurs compositions,
le ton et le goiit d'une vieille école, d'une école
278 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
antérieure à l'époque de la chevalerie et de la poésie
galante des troubadours .
Il est certain que les romans de la Table-Ronde ,
et ceux du cycle karlovingie n , coexistèrent durant
deux siècles au moins; mais il est impossible de se
figurer qu'ils fussent également goûtés par les mêmes
classes. Nul doute qu'il n'y eût, surtout dans le
Midi, beaucoup de petites cours et de châteaux où.
les mœurs des paladins et des princesses que ces pa-
ladins rencontraient sur leurs pas devaient paraître
à peu près aussi grossières qu'elles nous le paraissent
à nous-mêmes, et Ton devait les y trouver d'autant
plus choquantes, que les mœurs contraires étaient
encore récentes et peu générales. En un mot, on ne
peut concevoir la longue coexistence d'ouvrages
d'un caractère et d'un goût aussi opposés que les
romans karlovingiens et ceux de la Table- Ronde,
sans supposer à chacune de ces deux classes un pu*
blic particulier, des auditeurs et des amateurs de
castes et d'éducation différentes.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROATENÇAIB. 279
CHAPITRE XXV.
BOMANS KARLO?INGIENS.
II. — Composition. Forme.
Après avoir considéré les données et les traditions
historiques, matériaux priniilifs des romans du cycle
karlovingien, je vais entrer dans quelques détails
sur l'emploi qu'ont fait de ces matériaux les roman-
ciers qui en ont disposé : je vais faire quelques ob-
servations sur la forme et le caractère poétique de
ces romans, et tâcher de découvrir, dans cette forme
et ce caractère ce qui peut en résulter pour l'his-
lûire générale de l'épopée du moyen âge.
Tous ceux des romans karlovingiens dont j'ai vu
ou appris quelque chose sont en vers, et ces vers
sont de deux espèces, les uns composés de deux hé-
mistiches de six syllabes chacun, avec un accent^
ou, comme on dit improprement, avec une césure
sur la sixième syllabe de chaque hémistiche corres-
pondant exactement à nos vers alexandrins, ou, pour
mieux dire, ce sont nos vers alexandrins même, in-
ventés pour ce genre de composition.. L'autre vers
employé dans le roman karlovingien est notre vers
de dix syllabes, sauf de légères différences auxquelles
je ne m'arrête pas.
Ces vers sont toujours rimes, mais dans un sys-
tème tout à fait différent du nôtre, ils forment d«R
^0 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tirades d'une longueur indéterminée sur une seule
et même rime. Ces tirades sont parfois très-longues,
de trente, quarante, cinquante, jusqu'à cent vers,
ou même davantage quand elles posent sur une con-
sonnance très-fréquente. Elles sont quelquefois fort
courtes, de six à dix vers seulement. En cela, tout
dépend du caprice ou du goût du poète, et du plus
ou moins de consonnants qu'a chacun des mots de
la langue. Du reste, l'oreille des romanciers n'est
point difficile en ce qui tient à la richesse de la rime;
la plus légère ressemblance de son entre deux ou
plusieurs mots leur suffît pour les encadrer en-
semble dans une même suite de vers. Dans leur sys-
tème de versification , cette licence, loin d'être un
défaut, est plutôt un avantage ; elle sauve en partie
la monotonie nécessaire d'une trop longue suite de
vers sur la même rime. .
Cette manière d'employer la rime paraît être par-
ticulière aux Arabes. Leurs pièces de vers sont
toutes sur une seule et même rime, et il n'y a aucun
doute que cette habitude ou ce goût de l'oreille n'ait
eu une prodigieuse influence sur leur poésie en la
desserrant dans les bornes étroites du genre lyrique.
Si donc, comme on est autorisé à le présumer, les
romanciers du douzième siècle ont emprunté d'un
peuple étranger l'exemple des tirades monorimes
d'une longueur indéterminée, il est on ne peut plus
probable qu'ils l'ont emprunté des Arabes. Le fait
n'est pas indifférent à noter dans l'histoire de l'épopée
du moyen âge.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 281
Maintenant, dans la composition de ces romans
épiques du cycle karlovingien en tirades monorimes,
il entre certaines formules consacrées qui leur sont
communes à tous, qui, ayant toutes le môme principe
Je même motif et le même but, deviennent par là
même importantes à observer. C'est surtout au dé-
but, et dans ce que l'on pourrait dire le prologue
des romans, que ces formules se rencontrent et sont
le plus significatives.
Ainsi, par exemple, un romancier karlovingien ne
manque jamais de s'annoncer pour un véritable his-
torien. 11 débute toujours par protester de sa fidé-
lité à ne rien dire que de certain, que d'avéré. Il cite
toujours des garants, des autorités, auxquels il renvoie
ceux dont il recherche le suffrage. Ces autorités sont
pour l'ordinaire certaines chroniques précieuses, dé-
posées dans tel ou tel monastère, dont il a eu la
bonne fortune d'apprendre le contenu par l'inter-
vention de quelque savant moine.
I^ plupart des romanciers se contentent de parler
de ces chroniques, sans rien préciser à cet égard,
sans en indiquer ni le sujet ni le titre. D'autres, plus
hardis et plus confiants, citent en effet des chro-
niques connues, et les citent par leur titre. Ainsi
plusieurs se réfèrent aux chroniques de Saint-Denis.
Ouelques-uns s'appuient de l'ancienne et curieuse
chronique intitulée Gesta Francorum , ei la citent sous
son titre latin. D'autres enfin allèguent pour auto-
rité des légendes de saints alors plus ou moins
célèbres.
282 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Oue ces citations, ces indications soient parfois
sérieuses et sincères, cela peut être : mais c'est une
exception, et une exception rare. De telles alléga-
tions de la part des romanciers sont en général un
pur et simple mensonge, mais non toutefois un
mensonge gratuit. C'est un mensonge qui a sa raison
et sa convenance : il tient au désir et au besoin de
satisfaire une opinion accoutumée à supposer et à
chercher du vrai dans les fictions du genre de celles
où l'on allègue ces prétendues autorités.
La manière dont les auteurs de ces ûctions les qua-
lifient souvent eux-mêmes est une conséquence na-
turelle de leur prétention d'y avoir suivi des docu-
ments vénérables. Ils les qualifient de chansons de
vieille histoire, de haute histoire, de bonne geste, de
grande baronie, et ce n'est pas pour se vanter qu'ils
parlent ainsi : la vanité d'auteur n'est rien chez eux
en comparaison du besoin qu'ils ont d'être crus, de
passer pour de simples traducteurs, de simples ré-
pétiteurs de légendes ou d'histoires consacrées.
Ces protestations de véracité qui , plus ou moins
expresses, plus ou moins détaillées, sont de ri-
gueur dans les romans karlovingiens, y sont aussi fré-
quemment accompagnées de protestations accessoires
contre les romanciers qui, ayant déjà traité un sujet
donné, sont accusés d'y avoir faussé la vériié. Ce»
accusations sont très-remarquables. Comme elles ont
toutes le même objet et sont toutes à peu près dans
les mêmes termes, il suffira d'en citer deux ou trois
pour en donner l'idée, et motiver la conséquence
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 283
qu il me semblenaturel d'en tirer. Voici, par exemple,
quelques vers du prologue d'un roman dont j'ai déjà
cité un passage, de celui d'Aiol de Saint-Gilles :
« Chanson de fière histoire vous plairait-il ouir?
» Tous ces nouveaux jongleurs en sont mal informés,
1» Par les fables qu'ils disent, ont tout mis en oubli (ont tout fait ou-
» L'histoire la plus vraie ont laissé et gurpi (abanJonné). [blier).
» Je vous en dirai une qui bien fait à cesti (qui va bien ici);
» N'est pas adroit Joglere qui ne set icests dis ;
» Tous en cuide (pense) savoir qui en set molt petit. »
Adam le Roi, trouvère connu du treizième siècle,
a composé un roman sur les premiers exploits d'Ogier
le Danois, qu'il a intitulé les Enfances Ojier. Voici
comment il parle des jongleurs qui avaient traité le
même sujet avant lui :
« Cil jongleour qui ne sovent rimer
» Ne firent force fors que dou tans passer (ne servirent qu'à faire passer
» L'estoire firent en pluseurs lieus fausser [le temps, qu'à amuser)
» Damours et d'armes et donneur mesurer
» Ne surent pas les poins et compasser.
»
» Li Rois Adam ne veut plus endurer
» Que li estoire d'Ogier le vassal ber
» Soit corrompue, pour ce i veut penser
» Tant qu'il le puist à son droit ramener.
L'auteur inconnu de Girard de Vienne a mis en
tête de ce roman un prologue très-curieux et très-
développé, dont je me borne à extraire cinq ou six
Ters que je traduis en les résumant :
« Vous avez souvent entendu chanter du duc Gi-
» rard de Vienne au cœur hardi. Mais ces chanteurs
285^ HISTOIRE DE LA POlîSIE PROVENÇALE.
7) qui vous en ont chanté en ont oublié le meilleur;
» car ils ne savent pas l'histoire que j'ai vue. »
Dans tous ces passages, on voit des romanciers
*qui, réduits à traiter de nouveau des sujets déjà
traités par leurs devanciers, et voulant donner de
leur mieux à des ficlions nouvelles une apparence
d'autorité historique, sont comme obligés de donner
un démenti aux fictions déjà en vogue sur ces mêmes
sujets. Ce n'est jamais comme ennuyeuses ou comme
folles qu'ils signalent ces fictions, c'est toujours
comme contraires à la vérité historique. Ils appellent
nouveaux jongleurs les romanciers antérieurs à eux,
parce qu'ils supposent que ces romanciers ont né-
gligé ou défiguré à dessein ces vieilles histoires qu'ils
prétendent, eux. avoir consultées et suivies. C'est à
ce titre qu'ils réclament les honneurs et les droits
de l'ancienneté.
Ce n'est point dans l'intention d'examiner lesquels
de ces romanciers qui se démentent réciproque-
ment se sont le plus rapprochés de l'histoire tra-
ditionnelle ou de l'histoire écrite que j'ai fait ces
observations. J'en veux conclure quelque chose de
plus clair et de plus important : c'est qu'un grand
nombre des romans du cycle karlovingien qui se sont
conservés jusqu'à nos jours ne sont qu'une rédaction,
qu'une forme nouvelle de romans plus anciens sur
les mêmes personnages ou les mêmes événements;
c'est que les mêmes points des traditions karlovin-
giennes ont successivement donné lieu à divers
romans où ces traditions ont été exploitées d'une
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 285
manière différente, surchargées de nouveaux ac-
cessoires , reproduites sous des traits nouveaux.
A l'appui de celle conséquence, il y a un fait ma-
tériel que j'ai déjà eu l'occasion de noter : c'est
que nous avons encore quelques-unes de ces diffé-
rentes versions du même argument romanesque :
j'ai parlé des trois différents romans qui existent sur
Gérard de Roussillon, et tout autorise à présumer
qu'il y en a eu bien d'autres aujourd'hui perdus. Tl
n'est probablement pas un seul sujet du cycle karlo-
vingien qui n'ait été traité plusieurs fois dans le
cours des deux siècles d'activité poétique que j'ai par-
ticulièrement en vue, et il y a tel de ces sujets, par
exemple le désastre de Roncevaux, qui paraît avoir
été, dunintces deux siècles, un thème inépuisable de
variantes romanesques.
A cette observation, ou, pour mieux dire, à ce fait,
j'en ajouterai un autre qui m'en paraît la stricte con-
séquence : c'est qu'en général ceux des romans du
cycle karlovingien qui nous restent sont les plus
récents, les derniers faits sur leurs sujets respectifs.
Les plus anciens durent, pour la plupart, disparaître
ou tomber dans l'oubli, parle seul fait de l'existence
des nouveaux, et par l'effet naturel du besoin de nou-
veauté dont ceux-ci étaient le symptôme.
Il me reste à noter la formule de début des romans
du cycle karlovingien; elle est constante, éminem-
ment épique et populaire. Le romancier se suppose
toujours entouré d'une foule, d'un auditoire plus ou
286 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
moins nombreux, qu'il exhorte à l'écouter, et qu'il
invite au silence : « Seigneur, voulez-vous entendre
» une belle chanson d'histoire, la plus belle que vous
» ayez jamais entendue? approchez-vous de moi, ces-
» sez de faire du bruit, et je vais vous la chanter. »
Voilà, en résumé, tous les débuts des romans karlo-
vingiens. Mais, si simple que soit ce début, il sy
rattache plusieurs considérations intéressantes.
• Et d'abord, quant au mot chanter, qui ne manque
jamais dans cette formule initiale, il ne faut pas le
prendre, comme dans la poésie moderne, pour une
métaphore : il faut le prendre et l'entendre à la
lettre. Tous les romans dont il s'agit étaient faits
pour être chantés, et l'étaient toujours. Il serait cu-
rieux de savoir comment, mais c'est sur quoi l'on
ne peut guère avoir que des notions vagues et fort
incomplètes.
Il paraît que la musique sur laquelle étaient chan-
tés les poëmes dont il s'agit était une musique extrê-
mement simple, large, expéditive, analogue au réci-
tatif obligé de l'Opéra. Il est'douteux qu'il y eût à
ce chant un accompagnement instrumental; mais
dans ce cas, ce devait être un accompagnement
très-peu marqué. Le chanteur avait pourtant tou-
jours un instrument, une espèce de violon à trois
cordes, nommé diversement ra6ej/, raboy , rebek,
du moi rebab , qui était le nom de cet instrument
chez les Arabes d'Orient et d'Espagne, à qui l'on
avait pris le nom et la chose.
Quand le chanteur était fatigué et avait besoin de
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 287
reprendre haleine, il avait recours à son instru-
ment, sur lequel il jouait un air ou une ritour-
nelle analogue au chant du poënie. Le chant épi-
que était de la sorte une alternative indéfiniment
pro Ionisée de couplets, de paroles chantées, et de
phrases de musique instrumentale jouées sur le ra-
bey ou rebab.
J'ai parlé souvent des jongleurs qui, soit pour
leur compte, soit au service des troubadours ou
des trouvères, allaient de ville en ville et de châ-
teau en château, chantant les pièces de poésie ly-
rique a mesure qu'elles paraissaient et faisaient du
bruit. Maintenant, si ces jongleurs étaient les mêmes
qui chantaient en public les romans épiques du
cycle karlovingien, ou si ces derniers formaient une
classe spéciale de jongleurs, c'est un point sur lequel
je n'ai pas de certitude. Mais ce qu'il importe de
savoir, et ce qui n'est pas douteux, c'est que les ro-
mans dont il s'agit ne circulaient, n'étaient connus,
ne vivaient parmi les masses du peuple que par
l'intermédiaire de jongleurs ambulants qui les chan-
taient; c'est qu'il y avait de ces jongleurs qui sa-
vaient par cœur une incroyable quantité de ces
romans.
C'est donc un fait général hors de doute, que la
destination naturelle et première des romans karlo-
vingiens fut d'être chantés, et qu'ils le furent. Mais
si l'on veut entrer dans les détails du fait, des doutes,
des difficultés se présentent.
Quand il s'agit de romans épiques d'une compo-
238 UISTOIUE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
silion très-simple et de peu d'étendue, on conçoit
très-aisément que ces romans aient été composés
pour être chantés en public et qu'ils l'aient été. Mais
s'il s'agit de romans tels que sont la plupart des
romans du cycle karlovingien que nous avons au-
jourd'hui, la question se complique et s'obscurcit.
Sans parler de ceux de ces romans qui sont une col-
lection faite après coup de divers romans d'abord
séparés, plusieurs de ceux qui forment un seul tout
homogène sont d'une étendue considérable. Les plus
courts n'ont guère moins de cinq ou six mille vers :
la plupart en ont au delà de dix mille, et quelques-
uns au delà de vingt et de trente mille.
Je suppose aux jongleurs, ce qui est probablement
le fait, une mémoire exercée et développée jusqu'au
prodige. Il reste difficile d'imaginer qu'ils sussent
par cœur un grand nombre de poëmes des dimen-
sions indiquées. Mais je suppose cette énorme diffi-
culté vaincue, je veux croire que chacun d'eux était
capable de réciter, dans l'occasion et au besoin, au-
tant que l'on voudra de romans de vingt et de cin-
quante mille vers. Mais, où étaient, où pouvaient être
un tel besoin, une telle occasion?
Nul doute que la poésie ne fût, aux douzième et
treizième siècles , un des grands besoins, une des
grandes jouissances de la société. Mais on aurait ce-
pendant eu beaucoup de peine à y trouver des occa-
sions journalières de réciter et d'entendre vingt mille
ou seulement dix mille vers de suite. Il n'y avait
assez de loisir ou de patience pour cela ni dans les
HISTOIRK DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 289
villes, parmi le peuple, ni dans les chàleaiix, parmi
les personnages des hautes classes.
On ne peut faire là-dessus que deux hypolhèses
admissibles : ou l'on ne chantait pas du tout ces
longs romans de dix à cinquante mille vers, ou l'on
n'en chantait que des morceaux isolés, que les por-
tions les plus célèbres, les plus populaires, ou celles
qui pouvaient le plus aisément se détacher de l'en-
semble auquel elles appartenaient. Cette dernière
hypothèse est non-seulement la plus vraisembljble
en elle-même; elle a pour elle des raisons positives.
Par exemple, on introduit parfois dans les romans
épiques du cycle karlovingien , des jongleurs qui
chantent des morceaux de quelque autre roman re-
nommé ; or ce sont pour l'ordinaire des morceaux
assez courts, détachés du corps du roman.
Cela étant, on ne conçoit plus comment les roman-
ciers karlovingiens auraient pris la peine d'inventer
et de coordonner de si longues histoires, si elles
eussent été exclusivement destinées à être chantées.
C'aurait été du temps , de la patience et de l'ima-
gination employés en pure perte. Quand ils se don-
naient la peine de développer une action principale
sur un plan étendu, varié; de coordonner tant bien
que mal de nombreux incidents liés par elle, ils
avaient indubitablement en vue de faire une chose
qui fût aperçue, qui fût appréciée, qui servît. Or
celte vue suppose de toute nécessité, pour leurs ou-
vrages, la chance d'être lus de suite et en entier, in-
dépendamment de celle qu'ils avaient d'être chantés.
II. 19
290 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
De tout cela il résulte clairement une chose : c'es*
que, dans la plupart des romans qui nous restent au-
jourd'hui du cycle karlovingien, la formule initiale
qui les désigne comme devant être chantés, comme
expressément faits pour l'être, n'a pas une significa-
tion absolue et ne doit pas être entendue à la lettre.
C'est évidemment une formule imitée de compositions
antérieuresauxquelleselleconvenait plus strictement,
pour lesquelles elle avait élé d'abord trouvée et em-
ployée. Ce n'esidéjà plus qu'une sorte de tradition
poétique d'une époque antérieure de l'épopée, d'une
époque où les romans karlovingiens étaient réelle-
ment chantés, et d'un bout à l'autre, soit de suite,
soit par parties, et où par conséquent ils n'excédaient
pas une étendue assez médiocre. Si quelques-uns des
romans qui nous restent appartiennent à cette an-
cienne, à cette première époque de l'épopée karlo-
vingienne, c'est un point particulier sur lequel je
pourrai revenir, et dont je ferai pour le moment
abstraction. Mais je n'hésite point à affirmer qu'ils
sont perdus pour la plupart, et perdus depuis des
siècles. Ainsi nous arrivons, par une preuve nouvelle,
par une preuve certaine bien qu'implicite, à un fait
dont nous avions déjà une autre preuve; ce fait,
c'est qu'il y a eu , sur les diverses parties du cycle
karlovingien, des romans épiques plus anciens que
ceux que nous avons aujourd hui, en général beau-
coup plus courts, et par conséquent d'une forme
plus simple, plus populaire, plus primitive, s'il est
permis de. s exprimer ainsi. C'étaient; selon toute
HIS-TOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 291
apparence, du moins en grande partie, ces mômes
romans que nous venons de voir tout à l'heure dé-
noncés comme mensongers par les auteurs des ro-
mans de seconde ou de troisième date que nous pos-
sédons encore.
Ce fait, restât-il pour nous un fait isolé, serait
déjà d'une certaine importance pour l'histoire gé-
nérale de l'épopée. Mais peut-être parviendrons-
nous à le ralliera d'autres qui, tout en le confirmant,
le préciseront et l'éclairciront un peu.
Si ce que je crois avoir aperçu, dans plusieurs des
romans du cycle kadovingien que j'ai lus ou par-
courus, n'est pas une pure illusion , c'est une forte
preuve du peu d'attention avec laquelle la plupart de
ces romans ont été lus par ceux qui en ont parlé.
On se figure généralement , et je conviens que cela
est bien naturel, que chacun de ces romans ne forme,
dans le manuscrit qui le renferme, qu'une seule et
même composition, d'un seul jet, d'un seul et môme
auteur; une composition ne renfermant rien d'hété-
rogène, rien qui lui soit étranger ou accessoire, et
qui puisse distraire ou suspendre l'attention et la
curiosité de qui la lit. En un mot, on se figure que
les manuscrits qui nous ont conservé les romans
dont il s'agit, les contiennent sans mélange, tels
qu'ils sont sortis du cerveau et des mains des ro-
manciers. Cela peut être vrai pour quelques-uns;
mais cela n'est pas vrai de tous : c'est ce que je vais
tâcher d'expliquer.
J'ai déjà dit, et il ne faut pas oublier, que les ro-
292 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
mans épiques du cycle karlovingien sont composés
de tirades monorimes, parfaitement distinctes les
unes des autres, et qui font, dans ces romans, un
office équivalent à celui des octaves, dans un poëme
italien, ou de toute autre sorte de couplet, dans un
autre poëme.
Or, il arrive souvent, en parcourant la suite de
ces tirades, d'en rencontrer qui troublent, qui in-
terrompent cette suite d'une telle manière, qu'il est
impossible de supposer qu'elles y appartiennent,
qu'elles s'y trouvent du fait de l'auteur, et comme
partie intégrante de son ouvrage. En effet, chacune
de ces tirades perturbatrices n'est qu'une variante
de celle qui la précède; variante plus ou moins
tranchée, qui porte, tantôt simplement sur la ré-
daction, tantôt sur le fond même des choses et des
idées. Des exemples sont nécessaires pour rendre
sensible ce que je veux dire ; et, pour en donner, je
n'ai que l'embarras du choix. Je rapporterai de pré-
férence ceux qui, à la preuve du fait particulier que
je voudrais constater, joignent quelque chose de pi-
quant pour l'histoire de l'épopée karlovingienne.
Seulement, comme des citations textuelles présente-
raient des obscurités, et comme il est indispensable,
pour que l'on puisse bien juger de ce que je veux
dire, d'entendre clairement les passages cités, je
les rapporterai traduits aussi littéralement que pos-
sible, ou avec de simples changements d'orthogra-
phe, partout où cela suffira.
En voici d'abord un que je tire d'un roman sur la
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 293
bataille de Roncevaux et de l'un des endroits les
plus saillants. L'arrière-garde des Franks a été atta-
quée et détruite par les Sarrasins, au delà des ports,
tandis que Charlemagne les avait déjà passés, à la
tête de l'avant-garde. Tous les guerriers ont été tués :
onze des douze pairs ont péri, l'archevêque Turpîn
est mort couvert de blessures ; il ne reste plus que le
seul Roland; mais déjà si blessé et si harassé qu'il
n'a plus que l'àme à rendr(\ Il se retire, pour mou-
rir en paix, sons un grand rocher, à l'ombre d'un
pin. Ici va parler le romancier :
« Quand Roland voit que la mort ainsi le presse. , <
w l\ a de son visage perdu la couleur;
')) n regarde et voit une roche,
. M 11 lève Durandart et en a dans (la roche) frappé
>» Et l'épée l'a par le milieu fjndue.
>) Roland que la mort presse l'en lire,
» Et quand il la voit entière, tout le sang lui remue,
» En une pierre de grès il en frappe,
« Et la pourfend jusqu'à l'herbe menue;
» Et s'il ne l'eût bien tenue (l'épée) elle aurait disparu à jamais (se se-
[rait perdue, plongée en terre).
» Dieu, dit le comte, Sainte-Marie, à mon aide !
» Ah ! Durandart, bonne épde,
» Quand je vous laisse, grande douleur m'est venue.
» Tantai-je par vous vaincu de batailles!
» T.int ai-je par vous assailli de terres,
» Que tient maintenant Charles à la barbe chenue.
» Ah ! ne plaise-l-il jamais à Dieu qui monta au ciel,
» Que mauvais homme vous ait au flanc pendue.
» En mon vivant je vous ai longtemps eue
» De mon vivant (vous) me serez ôlée.
» Telle autre n'y aura-t-il jamais, en France la parfaite? »
Ces vingt et une lignes forment, dans le texte, une
20JI> HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
lirade de vingt et un vers, dont toutes les rimes sont
en ne, comme chenue , pendue, etc. C'est le tableau
d'une situation héroïque fort touchante, et quel que
soit son degré de mérite , sous le rapport de l'art ,
ce tableau est un, complet, tel que l'auteur a su et
voulu le faire.
Maintenant, ce qui vient immédiatement après ce
tableau, ce n'est pas la mort de Roland , qui doit le
suivre et le suit en effet dans le plan de l'action ,
c'est une tirade de vingt-cinq vers, laquelle n'est
autre chose qu'une répétition du tableau précédent,
seulement en d'autres termes, et avec des variantes
dans les détails et les accessoires. C'est une seconde
version d'un seul et même incident. La voici en en-
tier, sauf trois ou quatre vers que je n'entends pas,
et qui me semblent inintelligibles.
c< Le duc Roland voit la mort qui le poursuit.
» 11 lient Durandart qui ne lui est pas étrangère.
» Grand coup en frappe au perron de Sartagne,
» Tout le pourfend et tranche et brise;
» Et Durandart ne ploie, ni n'est endommagée!
» (Alors) toute sa douleur s'épend et déborde :
» Ah I Durandart, que vous êtes de bonne œuvre î
» Ne consente jamais Dieu que mauvais homme la tienne 1
» J'en ai conquis Anjou et Alemagne;
» J'en ai conquis et l*oitou et Bretagne,
» Fouille et Calabre et la terre d'Espagne ;
» J'en ai conquis et Hongrie et Pologne,
» Constantinople qui sied dans son domaine
» Et Monbcrine qui sied en la montagne,
» Berlande en pris-je avec ma compagnie
» Et Angleterre et maint pays étranger.
» Qu'à Dieu ne plaise, qui tout tient en son règne, ,
» Que mauvais homme k ceigne, celte épée.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 298
» J'aime mieux mourir que si elle restait entre payens
» £t que France en eût douleur et dommage. »
On voit que cette seconde tirade n'est, à la lettre
et dans toute la rigueur du terme, qu'une se-
conde version de la première; elle n'en est ni un
complément , ni une suite , mais une simple va-
fianle.
Cela bien entendu, que pense-t-on qui vienne im-
Biédiatement, dans le manuscrit, après cette seconde
tirade, forme variée de la première? La suitecommune
de l'une et de l'autre, la description de la mort de
Boîand? Non, c'est une troisicme tirade de dix-huit
vers, troisième variante, troisième version des deux
précédentes, et c'est des trois la meilleure et la plus
élégante, malgré quelques traits un peu grotesques,
qui ne sont pas dans les deux autres. Je me bor-
nerai à en citer les six vers les plus originaux, et
je citerai sans y faire le moidre changement : c'est
le moment où Roland voit qu'il n'a pu briser son
épée; alors
m Il la rcgrète et raconte sa vie (la vie, Thistoire de l'épée).
» Hé! Durandarl, de grand sainte garnie
» Dedenz Ion poing (ta poignCe) a molt grand seigneurie
» Une dent haint Pierre et du sang saint Denis
9 Du veslement y a sainte Marie.
» Il n'est pas droit payens l'aient en baillie (en pouvoir). »
Enfin, à la suite de celte troisième variante des
adieux de Roland à sa chère et précieuse Durandart,
fient la description de sa mort, et il y a également
trois versions de cette description, dans trois tirades
^6 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE/
distinctes, dont chacune est censée correspondre à
l'une des trois précédentes.
Je ne fais ici, pour le moment , que poser le fait
de l'existence de ces variantes. Avant d'essayer d'ex-
pliquer ce fait, et de voir ce qu'il y a à en conclure,
j'ai besoin d'en donner d'autres éclaircissements,
d'autres exemples, afin d'en mieux déterminer et la
portée et les limites. Ces différentes versions d'un
même incident, d'un même moment donné, dans
les manuscrits de certains romans du cycle karlo-
vingien, sont en nombre indéterminé. Je viens d'en
noter trois de suite : il y a des romans oii je crois en
avoir compté jusqu'à cinq ou six; mais, pour l'ordi-
naire, il n'y en a pas plus de deux à la fois pour un
seul et môme thème.
Celles que j'ai citées sont de simples variétés
de rédaction, variétés qui tiennent toutes à un même
fond et peuvent toutes en sortir. Il y en a de plus
marquées et qui tiennent à des dififérences de mo-
tif, d'intention et d'idée. Celles-là sont évidemment
les plus importantes. J'en citerai deux qui me pa-
raissent assez curieuses. Je les tire de ce même ro-
man d'Aiol de Saint-Gilles, dont j'ai déjà parlé
plusieurs fois et dont j'ai besoin de parler encore
ici , pour mettre le lecteur à portée de bien saisir
ce que j'ai besoin d'expliquer.
Comme je l'ai dit, Élie, comte de Saint-Gilles,
a été proscrit par Louis le Débonnaire, et vit dans
une forêt des landes de Gascogne, ayant pour tout
voisinage un ermite et pour toute société sa femme
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 297
et son fils Aiol. Lorsque celui-ci est eu âge de faire
quelque chose par lui-même, son père l'envoie cher-
cher fortune dans le monde et lui donne, pour cela,
tout ce qu'il a conservé de son ancienne puissance;
ce sont ses armes , son écu , sa lance , son épée , et
un destrier d'une bonté incomparable , nommé
Marchegay. Il convient, avant de passer outre, de
dire qu'Élie est un héros du vieux temps, un héros
de dure et fière trempe, une espèce de géant pour la
taille et pour la force. Sa lance était si longue qu'il
n'avait pu la loger sous le toit de son ermitage; et,
pour y faire entrer son épée , il lui avait fallu en rac-
courcir la lame de trois pieds et d'une palme ; et
ainsi raccourcie, elle surpassait encore d'une aune
la plus longue épée de France.
Aiol se mit au service de Louis le Débonnaire, où il
eut de si bonnes et de si belles aventures, qu'il finit
par être, dans l'empire, au moins l'égal de l'empe-
reur. Dans celte prospérité , son premier soin fut
d'envoyer chercher son père et sa mère, et de les ré-
concilier avec Louis.
Dans le roman d'Aiol, la première entrevue de
celui-ci et de son vieux père Elie est un moment
assez intéressant, aussi est-elle décrite avec un cer-
tain détail et de deux différentes manières. Ce sont
précisément ces deux variantes que je veux ci-
ter. Le vieux Élie aime ses armes et son cheval à
peu près autant que son fils; aussi, les premières pa-
roles qu'il adresse à celui-ci sont-elles pour rede-
mander ces armes et ce cheval. Je vais maintenant
UISTOIBE DE LA POÉSIE PROVENÇALE»
parler avec le romancier, et autant que possible
dans les mêmes vers et les mêmes termes que lui,
« Aiol ne veut quereller ni disputer avec son père.
» Il lui amène Marchegay par la rêne dorée ;
» Le haubert, le blanc heaume, et la tranchante épée ,
» La large (Pécu) que Ton voit moult bien enluminée (peinte)
» Et la lance fourbie et muult bien faite.
» Sire, voici les armes que vous m'avez données.
» Faites-en vos plaisirs et tout ce que voulez.
» — Beau iils, lui dit Elie, je vous tiens quitte. »
Cette version du moment indiqué est fort simple;
c*est celle que l'on supposerait volontiers avoir pu se
présenter d'abord à l'esprit de tout romancier ayant
à décrire le même moment. Mais elle a pour dou-
blure une version dont on ne pourrait convenable-
ment dire la même chose. En effet, outre qu'elle est
plus développée, cette seconde version a quelque
chose d'inattendu, de théâtral, qui tient à une in-
tention ingénieuse, qui suppose une certaine re-
cherche d'effet. On va en juger : je vais citer en en-
tier tout ce morceau, en cherchant, à concilier le
désir de citer textuellement, avec le besoin d'être
aisément compris.
« Beau fils, a dit Élie, moult avez bien agi,
» Qui reconquis m'avez tous mes héritages.
» J'étais pauvre hier soir, aujourd'hui je suis puissant.
» Mes armes, mon cheval, rendez-moi à cette hture,
» Qu'autrefois vous donnai dans le bois au départ.
» Sire, ce dit Aiol, je n'ouis onqucs telle (demande).
» L'heaume et le blanc haubert n'ont pu durer si longtemps
» La lance et l'écu, je les perdis au jouter.
» Et Marchegay est mort, à sa fin est aie,
HISTOIRE DE LA. POÉSIE PROVENÇALE. 299
ft Dès longtemps l'ont mangé les chiens dans un fossé.
» Il ne pouvait plus courir; il était tout luurdaut.
j» Quand É!ie l'entend, peu s'en faut qu'il n'enrage ;
» 11 a pris un bâion avec sa sauvage fierté,
» Il a couru sur lui, et le voulait tuer.
» Glouton, lui dit le duc, mal l'osâtes-vous dire
» Que Marchegay soit mort, mon excellent destrier:
'» Jamais autre si bon ne serait retrouvé.
» Sortez hors de ma terre, vous n'en aurez jamais un pied.
» Guidez vous, fauxcouart, glouton démesuré,
» Pour vos chausses de soie et pour vos souliers peints
» Et pour vos blonds cheveux que vous faites tresser,
» Être vaillant seigneur, moi musarl appelé? —
» Lors, les barons de France se mettent à plaisanter,
» Le roi Louis lui-même en a un ris jette.
' i> Quand Aiol vit son père à lui si courroucé, .
» Rapidement et tôt lui est aux pieds aie.
» — Sire, merci pour Dieu I dit Aiol, le brave;
» Le chevjil et les armes vous puis-je encor montrer. —
» Il les fait toutes alors sur la place apporter;
» Il les a richement toutes fait bien orner,
» Et d'or fin et d'argent très-richement garnir.
» Et devant illui Ht Marchegay amener;
» Le cheval était gras, plein avait les côtés,
» Gar Aiol l'avait f.iit longuement reposer.
» Par deux chaînes d'argent il le fait amener.
» Élie écarte un peu son vêlement d hermine,
» Et caresse au cheval le flanc et les côtés. »
Je n'insiste point sur la différence qu'il y a entre
celte tirade et la précédente, tant pour la rédaction
que pour les sentiments et les idées; cette diflerence
est si frappante qu'elle n'a pas besoin d'être démon-
trée.
Ce sont parfois les tirades de début , c'est-à-dire
celles qui, comme je l'ai explijpié, sont formulées
d'une manière uniforme, qui sont doubles et di-
verses entre elles. J'en citerai un exemple tiré d'un
300 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
roman que je dois, par la suite, faire connaître en
détail, le roman de Fier-à-Bras. Ce roman a deux
débuts, dont chacun forme une tirade distincte de
l'autre. Voici les sept premiers vers de l'une de ces
tirades :
« Seigneurs, ore écoutez, s'il vous plaît, et oyez
» Chanson d histoire vraie ; meilleure n'en ouirez,
» Car ce n'est point mensonge, ains fine vérité,
» J'en donne pour témoins, évêques et abbés,
» Moines, prêtres et clercs, et les saints vénérés.
» En France, à Saint-Denis, le rollc en fut trouvé.
» Vous en saurez le vrai, si en paix m'écoutez. »
C'est à peu près ainsi, et avec le même vague, que
s'expriment tous les romanciers karlovingiens, en
s'adressant, au début, à leur auditoire. Mais, dans
l'autre version du prologue, il ne s'agit plus vague-
ment d'un rôle ou d'une chronique trouvée à Saint-
Denis; il s'agit d'une histoire trouvée à Paris sous
l'autel, par un moine de Saint-Denis, nommé Ri-
quier, qui avait été chevalier et clerc dans le monde,
et qui mit cette chanson en mots vulgaires, par le
conseil de Charlemagne qui l'en avait chargé.
Dans tous les romans, ou, pour parler avec plus
de précision, dans tous les manuscrits de romans
karlovingiens oîi il y a de ces tirades qui ne sont
que des variantes plus ou moins marquées les unes
des autres, il y en a toujours un grand nombre;
mais je n'ai ni la patience ni le loisir de vérifier dans
quelle proportion elles se trouvent dans la totalité
du roman.
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 301
.Les particularités que je viens de signaler dails
divers manuscrits de romans du cycle karlovingien,
suffiraient déjà, ce me semble, pour rendre non-sou-
lement plausibles, mais nécessaires, maintes consé-
quences curieuses pour l'histoire de l'épopée karlo-
vingienne. Toutefois, je crois devoir citer encore un
fait dont ces conséquences sortiront plus nettement
encore que de tous les précédents.
Parmi les diverses compositions amalgamées dans
cet immensee roman de Guillaume au Court nez,
dont j'aurai à parler tout à l'heure, il y en a une à
plusieurs égards fort intéressante. C'est un roman
qui se rattache à d'autres, mais qui en est parfaite-
ment distinct, et qui forme à lui seul un tout com-
plet, bien que très-court; car il n'arrive pas à dix-
huit cents vers. J'en reparlerai peut-être ailleurs;
il sufflra de dire ici, en somme, que ce petit ro-
man a pour sujet la conquête de la ville dOrange
sur les Sarrasins, par Guillaume au Court nez.
11 est, comme tous ceux de sa classe ou de son
cycle général, composé de couplets ou tirades mo-
norimes, au nombre d'environ soixante. Il suffit de
parcourir de suite quelques-unes de ces tirades,
pour se convaincre aussitôt qu'elles forment (sauf
quelques lacunes) deux séries parfaitement dis-
tinctes, dont chacune n'est, dans son ensemble,
qu'une seconde version de l'autre; de sorte qu'au
lieu d'un roman, on en a véritablement deux qui,
roulant sur le môme fond, diffèrent plus ou moins
par la diction, par les détails, par les accessoires, et
302 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
sont comme entrelacés pièce à pièce Tun dans l'autre.
Que ces deux romans soient de deux différents au-
teurs, c'est ce qui est à peine contestable; et ce
qu'au besoin l'on établirait par diverses preuves:
il y en a donc un des deux qui a servi de modèle,
je dirais presque de moule à l'aulre , et qui lui est
antérieur d'un temps plus ou moins long.
En rapprochant ce fait des précédents , le résultat
commun est facile à déduire. Il est évident que,
parmi toutes ces différentes versions du môme
passage d'un roman, il y en a qui ne sont et ne
peuvent être que des fragments d'un autre roman
sur le même sujet.
Maintenant, comment et par quels motifs ces frag-
ments ont ils été intercalés dans les romans auxquels
ils ont rapport, de manière à y faire doublure et à
en interrompre la suite? C'est une question embarras-
sante, mais pour la solution de laquelle les données
ne manquent cependant pas tout à fait. Seulement
ce serait une discussion minutieuse et compliquée
que je dois écarter pour le moment , afin de suivre
le premier fil de ces recherches. Je me contenterai de
remarquer, en passant, que cet amalgame, cet entre-
lacement de plusieurs romans dans un seul et même
manuscrit, ne peut pas être l'œuvre des romanciers
eux-mêmes. Ce doit être celle des copistes, ou peut-
être d'une classe particulière d'hommes, analogue a
ces diaskevastcs de l'ancienne Grèce, dont la fonction
était de coordonner et ajusler ensemble les chants
épiques morcelés par les rapsodes. Mais, encore une
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. SÛ3
fois, c'est une discussion que je ne puis suivre ici;
et je reviens à mon sujet.
De certaines formes, de certains trails caractéris-
tiques de ceux des romans karlovingiens qui nous
resteat aujourd'hui, j'ai déduit précédemment,
comme une conséquence obligée , que ces romans
ne pouvaient pas être qualifiés de primitifs, dans le
sens absolu de ce mot. J'ai fait voir qu'ils avaient
été précédés par d'autres romans sur les mômes évé-
nements ou les mêmes personnages, et que ces der-
niers, plus anciens, et, par cela seul, plus simples
et mieux assortis à leur destination populaire, s'ils
n'étaient point la forme primitive de ces épopées,
devaient du moins s'en rapprocher plus que les
autres.
Les fragments dont je viens de signaler l'existence
sont une nouvelle preuve de ce fait et la plus pé-
remptoire de toutes ; car ces fragments appartiennent
de toute nécessitée quelques-uns de ces romans kar-
lovingiens qui ont précédé ceux que nous connais-
sons aujourd'hui. Or, on trouve de ces fragments
intercalés dans les plus anciens de ces derniers ro-
mans : il y en a , par exemple, dans l'un des trois
que l'on connaît sur Gérard de Roussillon, et dans
celui des trois qui en est incontestablement le plus
ancien ; car tout oblige ou autorise à en mettre la
composition d:ins le première moitié du douzième
siècle. Il ne serait donc pas impossible que quelques-
uns des fragments qui s'y trouvent intercalés remon-
tassent jusqu'au commencement de ce même siècle,
Soi- HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
OU même jusqu'au siècle précédent. Dans tous les
cas, Texistence des fragments de ce genre recule
toujours plus ou moins pour nous l'époque de l'ori-
gine de l'épopée karlovingienne.
Mais celte origine, ainsi reculée, n'en devient que
plus obscure. Rien, en effet, ne nous indique si,
parmi ces romans perdus, auxquels font allusion
ceux qui nous restent, ou dont ils contiennent des
fragments, se trouvent les types du genre, ceux aux-
quels conviendrait strictement le titre de primitifs.
Rien même ne nous apprend quels sont, entre tous
ces monuments plus ou moins anciens, existants ou
perdus, ceux oii l'on peut présumer que se sont
maintenus le mieux les caractères primitifs de l'épo-
pée karlovingienne, et nous représenter le mieux
celte épopée à son origne. S'il y a des données pour
découvrir quelque chose à ce sujet, c'est dans ces
romans formés de la fusion ou de la juxta-posilion
de plusieurs autres, liés entre eux par leurs sujets
respectifs. On conçoit, en effet, qu'il doit entrer, dans
ces sortes d'amalgames , des compositions d'âge et
de caractères fort divers, qui marquent nécessaire-
ment différentes époques de l'art, et dont quelques-
unes peuvent remonter assez haut vers son ori-
gine. Cette observation m'amène à dire quelques
mots des romans épiques formant des cycles par-
tiels, dans le cycle général des romans karlovingiens.
Elle marque le but dans lequel j'ai à parler de ces
cycles.
Comme je l'ai déjà dit, toutes ces épopées karlo-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 305
vingiennes, bien que fourmillant de conlrad ici ions
intrinsèques, ont toutes entre elles quelque point
de contact apparent et extérieur, à raison duquel on
peut dire qu'elles ne font qu'un seul et même loul.
C'est dans ce sens que l'on dit, quoique assez impro-
prement, ce me semble, qu'elles forment un cycle.
Quant aux cycles particuliers que l'on a formés
d'une manière plus ou moins factice avec des par-
ties de ce cycle général, ils ne sont pas nombreux : je
n'en connais que trois. Le premier et le plusborné de
tous est celui auquel appartient ce roman d'Aiol dont
j'ai déjà cité divers passages. Il comprend trois ro-
mans distincts, d'abord celui d'Aiol proprement dit,
celui d'ÉIie son père et celui de Julien de Suint-
Gilles, le père de ce dernier.
. Le second n'existe qu'en italien et qu'en prose :
c'est un ouvrage resté populaire, sous le tiire de
Reali di Francia, équivalant à celui de Princes ou
chefs de la race royale de France. On y a rapproché
toutes les fictions romanesques antérieures ou sup-
posées antérieures à Charlemagne. Elles commencent
à Constantin et finissent par cette histoire de Berthe
au Grand pied, femme de Pépin et mère de Charle-
magne, dont j'ai déjà dit quelques mots.
Le troisième, le seul auquel je veuille m'arréter
un moment , est celui que j'ai déjà nommé plu-
sieurs fois, celui de Guillaume au Court-nez. il
comprend tous les romans qui ont pour sujet les
guerres des Sarrasins d'Espagne et des chrétiens du
midi de la France, sous la conduite d'Aimeri de
II. 20
306 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Narbonne et de ses descendants, donl Guillaume au
Court-nez est le plus illustre : c'est un immense ro-
man, de près de quatre-vingt mille vers, divisé en
quinze parties ou branches, qui se suivent, ou sont
censées se suivre dans l'ordre chronologique des
événements et des personnes. L'ouvrage est infini-
ment curieux dans son ensemble, et plein de beautés
dans plusieurs de ses parties. Mais ce ne sont ni ces
beautés ni ces particularités curieuses que je me
propose de faire connaître ici. Ce que j'ai à dire de ce
roman est relatif à sa composition, et à quelques-
unes des nombreuses pièces qui y ont été plutôt re-
cueillies et juxta-posées que combinées et fondues.
La division en quinze branches est l'ouvrage des
copistes ou des compilateurs du treizième ou du qua-
torzième siècle. Ces branches sont censées former
chacune un roman h part; mais cette division a évi-
demment été faite après coup, d'une manière inexacte
et arbitraire, qui empêche d'abord de s'assurer du
véritable caractère de l'ensemble et de quelques-unes
de ses parties.
Ces parties diffèrent beaucoup entre elles en éten-
due matérielle, différence qui en entraîne et en sup-
pose toujours d'autres plus importantes. Les unes
sont fort longues et forment des romans à part, ro-
mans dont l'action est toujours plus ou moins com-
plexe, dont les incidents, plus ou moins variés,
sont toujours développés longuement, avec une cer-
taine recherche d'ornements et d'effet.
Les autres, au contraire, sont très-courtes ; Tac-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE, 307
tion se réduit toujours à un fait très-simple, déve-
loppé avec très-peu d'artifice, et d'un ton sec et
austère.
Les premières ont évidemment pour objet de sa-
tisfaire une curiosité déjà exercée, ayant déjà des
besoins factices : ce sont déjà des ouvrages d'art,
des romans, des poèmes, ce qu'on voudra; peu im-
porte le nom; mais enfin des ouvrages qui ne
peuvent élre les premiers de leur espèce.
Les autres, au contraire, dépassent à peine, par
leur dimension ou leur objet, les simples cbanls po-
pulaires épiques, ces chants isolés, qu'à ses époques
de barbarie et de semi-barbarie , tout peuple com-
pose toujours sur les événements qui intéressent
son existence et frappent son imagination. Elles ne
sont guère que des amplifications probablement un
peu ornées de ces derniers chants : en un mot, si
elles ne sont pas, historiquement parlant, l'épopée
primitive, elles sont du moins ce qui peut le mieux
nous la représenter et nous en donner l'idée la plus
juste.
Quelques détails feront mieux comprendre ce que
je veux dire, et me permettront de le préciser un
peu plus.
L'une des branches de ce même roman cyclique
de Guillaume au Court-nez est intitulée : le Charroi
de Nismcs, C'est, je crois, de toutes la plus courte :
elle ne dépasse guère deux mille vers. Mais, en exa-
minant d'un peu près cette branche ou section du
roman, on s'assure bien vite que la rubrique en est
308 HISTOIRE PE LA POÉSIE PROVENÇALE.
fausse et qu'au lieu d'un seul roman , elle en con-
tient réellement plusieurs, parfaitement distincts les
uns des autres, bien que diversement liés les uns aux
autres.
Le premier est celui auquel convient, en effet, le
titre de Charroi de Nismes. C'est un récit fort étrange
de lamanièredontGuillaumeau Court-nez conquiert
la ville de Nismes sur les Sarrasins. Il fait faire une
grande quantité de tonneaux, qu'il remplit de guer-
riers armés, se déguise en marchand, et introduit
à Nismes, comme sa pacotille de marchandises, tous
ces tonneaux, d'où ses braves sortent à un signal
donné, à peu près comme les Grecs sortirent, dans
Troie , du fameux cheval de bois ; et les tonneaux
pouvaient bien n'être qu'une tradition, qu'une der-
nière version du cheval.
Le roman qui suit le Charroi de Nismes, et qui s'y
rattache, est celui même dont j'ai parlé tout k
l'heure, celui quia pour sujet la conquête d'Orange,
que les Sarrasins sont censés occuper encore pi usieurs
années après avoir perdu Nismes. J'ai dit que ce
second roman était double, qu'il comprenait deux
différentes versions du môme thème. Ainsi, ce sont
réellement trois compositions, trois épopées distinctes
qui se rencontrent, ou qui, pour mieux dire, se con-
fondent, sous cette seule rubrique du Charroi de
Nismes. Aucune des trois ne peut être bien longue,
puisque les trois ne font guère ensemble que deux
mille vers; la plus courte de toutes est le Charroi,
qui ne va pas à plus de quatre cents vers ; chacune
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 309
des deux autres peut en avoir à peu près le double.
Cette dimension n'excède pas ou n'excède guère
celle à laquelle peuvent s'étendre les simples chants
populaires. On possède des chants serviens dont plu-
sieurs approchent de cette étendue, et dont quel-
ques-uns la dépassent.
Maintenant, le biographe du fameux duc Guil-
laume le Pieux, le Guillaume au Court-nez des ro-
manciers, certainement antérieur au douzième siècle,
et selon toute probabilité au onzième, ce biographe
assure qu'il circulait de son temps divers chants
populaires sur les exploits du duc Guillaume, et son
témoignage à cet égard n'est pas récusable, car il a
admis dans sa légende des fables empruntées à ces
mêmes chants.
Je ne dirai point que les deux ou trois petites épo-
pées que je viens d'indiquer comme confondues ou
rapprochées en une seule soient la version exacte ,
l'équivalent absolu de quelques-uns de ces chants
populaires sur Guillaume le Pieux, dont parle le
biographe de celui-ci. Mais je ne doute pas qu'elles
ne s'y rattachent pour le fond, et qu'elles n'en soient
une forme assez peu altérée.
Je crois être arrivé de la sorte à démêler, dans
les romans épiques du cycle karlovingien que nous
avons aujourd'hui , quelques indices de la marche
qu'ils ont suivie dans leurs développements suc-
cessifs. J'ai tâché de marquer le point curieux où ils
se rattachent à ces chants populaires, dont ils ne
sont, comme toutes les épopées primitives, que des
310 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
transformations, que des amplifications indéfinies,
plus ou moins heureuses, plus ou moins fausses ,
selon des circonstances de temps et de lieu qu'il ne
s'agit pas ici d'apprécier.
Quant à ces chants populaires , germes premiers
de l'épopée complexe et développée, il est de leur
essence de se perdre et de se perdre de bonne heure,
dans les transformations successives auxquelles ils
sont destinés. Ils s'évanouissent ainsi peu à peu, par
degrés, à fur et mesure des altérations qu'ils su-
bissent, plutôt qu'ils ne se perdent tout d'un coup
et d'une manière accidentelle. S'il en restait aujour-
d'hui quelqu'un, ce ne serait qu'autant qu'il aurait
été transporté dans quelque roman plus considé-
rable, de la substance duquel il serait aujourd'hui
impossible de le détacher .
Toutefois on se souviendra peut-être des pas-
sages de la chronique de Turpin, que j'ai cru pou-
voir signaler comme des chants populaires, primi-
tivement isolés, dont le moine, auteur de cette chro-
nique, aurait bigarré le fond de sa plate légende.
Tel m'a paru, entre autres, le passage où Roland,
blessé à mort, essaye de briser son épée, pour qu'elle
ne tombe pas entre les mains des Sarrasins au grand
détriment des chrétiens. Je persiste à croire que ce
morceau si touchant et d'un si grand caractère^
malgré quelques traits "grotesques qui le déparent^
n'appartient poiat au fond de la légende où il se
trouve aujourd'hui. C'est, selon toute apparence, un
ornement populaire que le légendiste a transporté
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 311
dans son récit, non sans l'altérer, il est vrai , mais
sans parvenir à en effacer totalement la poésie.
L'ancienneté et la popularité de ce passage sem-
blent attestées par le respect traditionnel avec le-
quel il fut traduit dans tous les récits de la défaite
de Roncevaux. Je viens d'en citer deux traductions;
j'aurais pu en citer trois , et je ne doute pas qu'il
n'en ait existé un très-grand nombre.
Si, comme je ne puis me défendre de le présu-
mer, ce morceau avait été, dans l'origine, un chant
populaire détaché, il marquerait pour nous le point
le plus reculé auquel on puisse faire remonter l'his-
toire de l'épopée karlovingienne.
3i2 HISTOIRE DE LA POÉSIE PBOVEXÇALB.
CHAPITRE XXVI
nOMANS DK LA TABLE-RONDB,
î. — Argument. Matière.
Après voir jeté un coup d'œil sur l'histoire des
ïomans épiques du cycle karlovingien, il me reste à
donner de même un aperçu général de celle des ro-
mans du cycle de la Table-Ronde. Je suivrai dans
celle-ci la même méthode que dans le premier : je
parlerai d'abord de la matière, puis de la forme et
du caractère de ces romans.
Ainsi que nous l'avons déjà vu, les romans de la
Table-Ronde ont tous pour thème des aventures qui
sont censées se passer dans le temps et à la cour
d'Arthur, le dernier chef des Rretons insulaires qui
ait porté le litre de roi. La première question à
examiner, quand il s'agit de la matière de ces mêmes
romans, est donc celle de savoir s'il se trouve quel-
que chose d'historique, quelque chose qui puisse
être regardé comme une allusion aux événements,
aux idées, aux mœurs du pays et du temps auxquels
ils se rapportent ou veulent se rapporter ; quelque
chose enfin qui puisse être pris pour un écho aussi
affaibli que l'on voudra, mais enfin pour un écho
d'anciennes traditions bretonnes.
J'aurais pu poser la question autrement : j'aurais
pu demander si, jusqu'à quel point et en quel sens
histoihe dk la poésie provençale. 313
ces romans du cycle d'Arthur méritent la qualifica-
tion de celtiques, par laquelle ils ont été récemment
désignés.
Mais, en admettant, comme je le fais, les Bretons
pour une branche de Celtes, la question reste la même,
sous quelque nom qu'elle soit posée, et peu im-
porte que l'on nomme bretons, kymris ou celtiques,
les éléments anciens qui pourraient s'être conservés
ou avoir été repris dans ces compositions mal étu-
diées. Ici la variété des noms ne peut entraîner au-
cune obscurité dans les résultats des recherches à
faire sur ce sujet.
Ce n'est pas que ce sujet ne soit fort obscur, fort
embrouillé; mais la difficulté vient de l'insuffisance
des données que l'on a pour le trailer, du peu de
critique avec lequel on s'en est occupé jusqu'à pré-
sent, de la légèreté avec laquelle on a répété sans
fin des assertions qu'il eût fallu vérifier une fois.
Aussi n'ai-je pas la prétention de résoudre dans le
peu d'espace qui m'est donné une question aussi
complexe. Ce sera assez pour moi si je réussis à la
poser d'une manière un peu plus précise, et si je
fais mieux entrevoir les moyens de la résoudre.
On a signalé souvent la Bretagne armoricaine
comme le foyer des traditions qui ont servi de base
aux romans de chevalerie en général , et particuliè-
rement à ceux de la Table-Bonde. Je me dispenserai
de réfuter une assertion en faveur de laquelle per-
sonne jusqu'ici n'a pu alléguer, je ne dis pas le
moindre fait, mais le plus léger prétexte. Dans le
314 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
peu que l'on sait de la culture poétique et sociale
des Bretons armoricains au moyen âge et dans les
temps plus modernes, il n'y a pas un trait qui
ne pût, au besoin, servir à prouver que le germe de
compositions telles que les romans épiques de la
Table-Ronde n'a jamais existé ni pu exister en Bre-
tagne. Mais ce serait abuser de l'attention du lecteur
que de discuter des assertions de tout point gra-
tuites. Dans l'état actuel de la critique historique,
de telles assertions doivent tomber d'elles-mêmes et
ne peuvent plus se reproduire.
Il n'en est pas de même de l'opinion de ceux qui
ont attribué aux Bretons insulaires l'origine des ro-
mans de la Table-Ronde. Cette opinion a pour elle des
raisons spécieuses et des documents écrits dont il est
impossible de faire abstraction dans la question ac-
tuelle. Il ne s'agit que de savoir si l'on ne tire pas de
ces documents, de ces faits, des conséquences qu'ils
ne renferment pas ; et pour cela, il suffit de consi-
dérer sommairement et de bien déterminer les rap-
ports des traditions bretonnes avec le fond, avec les
données générales des romans de la Table-Ronde.
Nous saurons par là jusqu'à quel point les pre-
mières peuvent être considérées comme la source de
ceux-ci.
Les monuments écrits qui renferment les tradi-
tions nationales des Bretons , antérieures au temps
cil commence l'histoire positive et suivie du pays,
ces monuments sont de deux sortes et forment deux
séries distinctes.
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 315
De ces deux séries , la première se compose des
triades historiques et des poésies des anciens bardes
brelons, depuis le sixième siècle jusqu'au douzième.
Le seconde série consiste en chroniques qui em-
brassent toute l'histoire de la Grande-Bretagne, de-
puis son commencement fabuleux jusque vers le
milieu du douzième siècle.
Il y aurait à faire , sur ces deux sortes de monu-
ments, bien des recherches qui ne sont pas de mon
sujet ; mais je ne puis me dispenser d'en donner
au moins un aperçu rapide.
Les triades des Brelons sont un monument histo-
rique peut-être unique en son genre : ce sont des es-
pèces d'aphorismes historiques dans lesquels les
personnages et les faits sont groupés trois à trois, à
raison de leur ressemblance et sans égard à la
chronologie. Ainsi , par exemple , il y a une triade
oîi sont mentionnées et rapprochées trois invasions
difïérentes de la Grande-Bretagne par trois différents
peuples qui s'y sont ma:nl(;nus. Dans une autre
triade, il s'agit de trois autres peuples envahisseurs
de l'île, mais n'y étant pas restés. Il y a une triade
pour les trois plus anciens noms de la Grande-Bre-
tagne. Il y en a une autre où il est fait mention des
trois plus anciens législateurs des Bretons, et ainsi
de suite, tant pour les événements que pour les per-
sonnes.
Les recueils de ces triades sont assez nombreux, et
yarient beaucoup pour le nombre et pour la rédac-
tion. Les triades sont tantôt aussi concises que pos-
316 HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
sible, tantôt un peu plus développées ; mais , dans
toutes, les faits sont réduits à leur expression la plus
simple, dépouillés de tous leurs accessoires, de
tous leurs détails.
Que ces triades , arrangées comme on les a au^-
jourd'hui, ne soient pas fort anciennes, ce serait une
chose facile à prouver. Les recueils dans lesquels on
îes trouve ne paraissent pas pouvoir remonter plus
haut que le quatorzième ou le treizième siècle. Mais
plusieurs des notices qu'elles renferment n'en re-
montent pas moins à la plus haute antiquité; elles
paraissent être les débris de monuments perdus au-
jourd'hui, ou la mise par écrit tardive de traditions
nationales qui se seraient conservées oralement pen-
dant des siècles.
Ainsi, par exemple, il s'y trouve sur le déluge
universel des traditions mythologiques qui ne déri-
vent point du récit de cet événement dans la Bible,
et ont, au contraire, beaucoup de rapport avec ce-
lui des livres hindous. Il s'y trouve une tradition non
moins curieuse sur le premier peuple qui prit pos-
session de la Grande-Bretagne , encore inculte et
déserte. Suivant celte tradition, ce peuple serait venu
d'un pays désigné comme voisin de Constanlinople,
sous la conduite d'un chef nommé Hu le Fort, qui
semble être le même que l'Hésus des Gaulois.
Ces notices mythologiques sont éparses parmi
une foule d'autres d'un caractère plus historique sur
les temps anciens et le moyen âge des Bretons insu-
laires. Enfin toutes ces triades sont et paraissent
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 317
avoir toujours élé écrites dans la langue du peuple
auquel elles appartiennent, c'est-à-dire en gallois ou
kymri : on n'en cite aucune rédaction ni version la-
tines, particularité qui semble attester la nationalité
de ce genre de document.
Quant aux chroniques bretonnes, il serait très-diffi-
cile et très-long d'en donner une idée précise. Je me
bornerai à dire que c'est un amas de notices on ne peut
plus disparates, les unes de tout point et grossièrement
fabuleuses, les autres mélange informe de fables, de
méprises et de probabilités historiques. La chose la
plus importante à remarquer relativement à ces chro-
niques , c'est que la source en est toute autre que
celle des triades, qu'elles contredisent formellement
sur beaucoup de points , et dont elles diffèrent plus
ou moins sur presque tous.
C'est dans ces chroniques qu'est longuement déve-
loppée la fable de l'origine troyenne des Bretons dont
il n'est pas question dans les triades. On a ces chro-
niques en latin et en gallois. La plus ancienne rédac-
tion latine date de l'année 1 1 38; c'est ce que l'on ap-
pelle vulgairement la chronique de Geoffroi de Mont-
mouth. Des différentes versions galloises de cette
chronique fameuse, la plus ancienne est cel'e qu/3
Wallher Map, chanoine de l'église d'Oxford, écrivit k
une époque impossible à préciser, mais certainement
postérieure à 1150.
Ces chroniques avaient indubitablement pour
base des matériaux plus anciens, soit fabuleux, soit
historiques; et l'on suppose communément qu'elles
318 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
n'étaientquelaversionamplifiéed'unlrès-ancien livre
breton. Mais c'est un point fort suspect auquel nous
n'avons ni le besoin ni le loisir de nous arrêter. Il
nous suffit de savoir là-dessus ce qui est constaté,
que cet antique original des chroniques bretonnes,
en supposant qu'il ait jamais existé , est perdu de-
puis longtemps, et que ces dernières sont aujour-
d'hui, pour nous, l'unique répertoire des traditions
bretonnes que pouvait renfermer le premier.
Nous avons donc maintenant deux sortes de do-
cuments à consulter sur l'histoire d'Arthur et des
autres personnages bretons qui figurent dans les ro-
mans de la Table-Ronde, savoir les chroniques et les
triades historiques.
Je reviens d'abord à ces dernières : il y est , en
effet, question d'Arthur, de la reine Genièvre, de
Lancelot, de Tristan et de ses amours avec la reine
Yseult, de Gauvain, et d'autres personnages fameux -
delà même famille romanesque. Il y est question des
merveilles et de la quête du Graal, thème mystique
de quelques-uns des romans les plus renommés de
tout ce cycle breton.
Maintenant ces allusions des triades galloises à
des aventures et à des héros de la Table- Ronde
sont de deux sortes qu'il est essentiel de ne pas
confondre; car les conséquences à tirer des unes et
des autres sont on ne peut plus différentes.
De ces allusions, les unes proviennent direc-
tement de romans français de la Table-Ronde, dont
elles supposent la connaissance plus ou moins ré-
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 319
pandue parmi les Gallois; elles sont d'une date
postérieure à celle de la composition de ces romans;
et loin d*en contenir le germe ou la matière , loin
d'en pouvoir expliquer l'origine, elles attestent, au
contraire, l'influence de ceux-ci sur la littérature et
les traditions bretonnes. Elles font voir qu'à l'exemple
de la plupart des autres peuples de l'Europe, les
Gallois avaient accueilli ces fables chevaleresques de
la Table-Ronde, avec cette différence que l'illusion
était plus grande pour eux que pour les autres. Il
semble du moins que, leur pays étant donné pour le
théâtre de ces m^^mes fables, ils devaient en être
d'autant plus disposés à les prendre pour un simple
développement de leurs traditions nationales.
Que les allusions dont il s'agit fussent bien dans
les triades bretonnes quelque chose de nouveau,
quelque chose d'étranger, c'est de quoi il n'y a pas
lieu de douter. Quelques-unes de ces triades en ren-
ferment la preuve. Il y en a une, par exemple, qui
cite expressément l'histoire du Graal en prose, dont
elle n'est qu'un résumé très-court.
Les mots et les noms romans qui ont passé dans
les triades pour y désigner les fictions romanesques
qui les avaient consacrés, sont une autre preuve de
ce que je veux dire. Ces mots , qui se reconnaissent
au premier coup d'œil comme des étrangers dépaysés
parmi les mots kymris, y sont l'indice certain de
l'emprunt des choses auxquelles ils sont appliqués.
Tel est, par exemple, dans la triade que je viens de
citer, le terme de Graal , terme tout à fait inconnu
320 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
au gallois ou kymri. C'est ainsi encore que le roman,
tout comme le personnage de Lancelot du Lac, sont
désignés en toute lettre par les termes de Lancelot du
Lac, inintelligibles pour un gallois qui ne sait pas le
français. Jamais une fable d'origine ou d'invention
galloise n'a pu être désignée de la sorte.
Il y a d'autres triades où les allusions aux person-
nages bretons introduits dans les romans de la Tabl(*-
Ronde, portent un caractère d'originalité et d'an-
cienneté assez marqué pour qu'il soit permis de les
croire antérieurs à ces romans. C'est donc dans
celles-là que l'on pourrait chercher avec vraisem-
blance les matériaux primitifs des premiers. Mais
dans ces triades, selon toute apparence plus anciennes
que les autres, on ne trouve plus rien qui ait rapport
aux fictions de la Table-Ronde , rien qui ait pu na-
turellement en donner la première idée. Il n'y a
entre les unes et les autres de commun que trois ou
quatre noms propres ; on peut bien demander pour-
quoi les romanciers ont été chercher ces noms, et la
question ne laisse pas d'être encore assez embarras-
sante. Mais toujours est-il certain qu'ils les ont trou-
vés et pris dépouillés de vie, d'action et de caractère ;
et qu'ils ont créé sous ces mêmes noms des person-
nages qui n'ont pas le moindre rapport à leurs ho-
monymes des triades.
Ces triades n'atiribuent au roi Arthur rien qui
répugne au peu de notions que l'histoire authen-
tique nous a transmises sur ce personnage fameux.
Elles le représentent comme le petit chef de quelques
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 321
peuplades bretonnes, qui, ayant défendu longtemps
son pays contn' les Saxons, finit par succomber et
perdre la vie dans une bataille décisive, en 542.
Elles parlent de lui comme d'un prince vaillant ^
la guerre, mais usurpant, durant la paix, les privi-
lèges et les fonctions des Bardes. En un mol, l'Ar-
thur des triades et des anciennes poésies bretonnes
est un personnage naturel et vraisemblable, un hé-
ros tout local, tout breton, n'ayant rien de commun
avec son homonyme des romans.
Il y a, dit-on, en gallois, des contes populaires
dans lesquels Arthur fait une toute autre figure que
dans les triades et dans les poésies des bardes. Ces
contes me sont inconnus, mais d'après quelques
traits que j'en ai vu citer, le roi Arthur, que l'on y
fiiit agir, serait un personnage très-merveilleux ,
mais d'un merveilleux mythologique plutôt que ro-
manesque, ou chevaleresque et toujours dans le sens
des anciennes idées, des anciennes traditions jjre-
lonnes.
Quoi qu'il en soit de ce point particulier qu'il ne
dépend pas de moi d'éclaircir, voici le résultat que
je crois pouvoir énoncer sur le rapport historique
des Iriad' s et des poésies bretonnes avec les romans
de la Table-Ronde.
1° Dans tout ce qu'elles ont d'ancien, do national
et de vraiment traditionnel, les triades et les poésies
dont il s'agit n'ont aucun rapport avec les romans
en question, et n'ont pu en fournir ni la matière
ni le type poétique.
Il 21
322 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
2" Tout ce qui, dans ces mêmes triades, renferme
une allusion positive à des romans de la Table-
Ronde, est d'une date postérieure à ces romans; en
suppose l'existence et la connaissance; en est, noa
pas la source, mais au contraire la dérivation et la
suite.
Il reste à savoir jusqu'à quel point l'examen des
chroniques est favorable ou contraire à ce résultat
de l'examen des triades, relativement à la question
établie. J'avertis d'abord que par chroniques bre-
tonnes j'entends principalement celle de Geolïroi de
Montmoulh en latin et sa traduction ou paraphrase
galloise par Map, chanoine d'Oxford, puisque ce
sont les deux monuments où la plupart des érudits
se sont accordés à voir la source première des ro-
mans de la Table-Ronde.
J'ai déjà dit que la chronique de GeofTroi de
Montmoulh parut en 1138. Walter Map nous ap-
prend lui môme que ce fut dans sa vieillesse qu'il
traduisit ou paraphrasa en gallois cette chronique
de GeofTroi; et comme il vécut jusqu'à la fin du
douzième siècle, il s'ensuivrait que sa traduction ne
peut pas être beaucoup plus ancienne que cette der-
nière époque. Mais je veux bien la supposer plus an-
cienne et la mettre vers le milieu du siècle.
Maintenant je fais une autre supposition égale-
ment favorable à l'opinion accréditée que j'examine :
je suppose les copies de cette version et de son texte
latin dès 1 150 assez nombreuses et assez répandues
pour que les romanciers eussent aisément la chance
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 323
d'y recourir : hypothèse Don-seulement invraisem-
blable, mais contraire à des faits certains. Ainsi donc,
admettre la chronique bretonne de GeofTroi et la ver-
sion galloise de cette chronique pour la source pri-
mitive des romans de la Table-Ronde , c'est suppo-
ser que nul de ces romans ne fut antérieur à 1138
et que les plus anciens durent être composés dans
une très- courte période de temps, à peu près de 1140
à 1150.
Or, j'ai la conviction , et j'espère prouver ailleurs
que, vers 1150, quelques-uns des plus célèbres ro-
mans de la Table- Bonde étaient déjà très-répandus,
très-populaires et par conséquent déjà dès lors d'une
certaine ancienneté. Dans un roman karlovingien
qui est certainement l'un des plus anciens, l'un de
ceux dont on peut avec toute vraisemblance mettre
la composition dans la première moitié du douzième
siècle, dans ce roman, dis-je, il est fait allusion à
un roman ayant pour sujet une expédition du roi
Arthur.
Mais la preuve la plus forte et la plus directe que,
bien antérieurement aux chroniques citées, les tra-
ditions bretonnes relatives au roi Arthur avaient
déjà été le sujet de beaucoup de fictions et de fictions
du type chevaleresque, c'est la manière dont ces
mêmes chroniques parlent de ce même roi. Elles
n'en parlent pas longuement; mais (eut ce qu'elles
en disent ou en indiquent est fable et merveille. Ce
n*est plus le petit chef des Bretons-Siluriens, soute-
nant contre les Saxons une guerre dont les chances
324^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
ne sont pas pour lui, et usurpant les privilèges des
bardes ; c'est un guerrier invincible , c'est le héros
des héros, qui, à douze ans, a déjà conquis l'Irlande,
l'Islande et la Suède, qui un peu plus tard conquiert
l'une après l'autre toutes les parties de la Gaule.
C'est le roi que tous les autres prennent pour modèle ;
c'est le chef des chevaliers et le miroir de la cheva-
lerie. En un mot, c'est, sinon précisément l'Arthur
des romans, du moins quelque chose qui y ressemble,
qui en approche et dont on peut faire aisément ce
dernier.
Ainsi donc il en est tout juste de cette partie des
chroniques bretonnes, comme de la partie récenle
et altérée des triades galloises; dans les premières,
aussi bien que dans celles-ci, il y a des allusions aux
personnages et aux fables de la Table-Ronde; mais
dans les unes comme dans les autres, ce sont ces
fables qui, loin de sortir des documents bretons, y
sont entrées d'ailleurs toutes faites, qui loin d'en
(Hre une extension poétique en sont, au contraire,
une altération formelle, résultat d'une influence
étrangère. En somme, ce n'est point dans les tradi-
tions bretonnes telles que nous les offrent les mo-
numents cités, que les romanciers de la Table-Ronde
ont pu prendre ni la matière ni l'idée de leurs com-
positions.
Je sens tout ce qui manque de développements à
ces aperçus, pour les rendre aussi clairs et aussi
positifs que je le voudrais; mais ces développe-
ments prendraient une place qui ne leur est point
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 325
destinée , une place que je ne pourrais leur donner
sans étendre outre mesure les limites de ce cours.
Au lieu donc de prolonger ces considérations préli-
minaires, je me hâte d'en appliquer le résultat à la
solution précise de la question dont je suis parti,
de la question de savoir s'il y a dans les romans de
la Table-Ronde quelque chose d'historique, quelque
chose qui puisse être regardé comme une alkision
aux événements, aux idées, aux mœurs du pays et
du temps auxquels ils ont rapport.
Or, je n'hésite pointa affirmer qu'il ne s'y trouve
rien do tout cela. Ces romans n'ont pour base ou
pour thème aucun événement réel ni de l'histoire
bretonne, ni d'aucune autre histoire; ils n'ont au-
cun caraclère intrinsèque de nationalité. Ce sont des
fictions donl le fond est aussi imaginaire que les ac-
cessoires.
Toutefois, ces fictions ont un sens, un motif, à
raison desquels on peut, si l'on veut, les quahfîer
d'historiques. Elles lieiment à des idées, elles sont
l'expression de tout un système de mœurs; mais ces
mœurs et ces idées ne sont ni de l'époque ni de la*
contrée particulière ou les auteurs de ces compositions
ont voulu se transporter. Sans chercher, pour le
moment, à en déterminer l'époque et le berceau
véritable, il suffira de dire que les mœurs et les
idées dont il s'agit sont celles de la chevalerie. Mais
celte expression est bien vague, elle a besoin, pour
signifier quelque chose, d'être un peu développée
et précisée.
326 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Il est arrivé aux romans de la Table-Ronde la
même chose qu'à ceux da cycle karlovingien, il s'en
est beaucoup perdu, surtout des premiers. Il ne faut
que jeter un coup d'œil sur les plus anciens de ceux
qui nous restent pour s'assurer qu'ils ne sont pas les
premiers essais du genre ; qu'ils en supposent d'autres
antérieurs, dont ils sont la continuation, le dévelop-
pement, et l'on peut ajouter le perfectionnement.
Pris collectivement et en masse, ces romans de la
Table-Ronde, qui se sont conservés jusqu'à nous,
ont tous cela de commun qu'ils sont tous une ex-
pression plus ou moins idéale, plus ou moins poé-
tique de la chevalerie. Mais la chevalerie n'est pas
prise, dans tous, sous le même point de vue; elle y
est au contraire représentée sous deux aspects fort
difïerents, on peut même dire opposés ; ces romans
forment ainsi deux classes, ou, si l'on veut, deux
cycles particuliers, on ne peut plus distincts l'un de
l'autre. Mais, pour expliquer cette distinction, je
suis obligé de rappeler les résultats des considéra-
tions que j'ai développées précédemment sur l'ori-
gine, l'histoire et les caractères généraux de la che-
valerie ^
J'ai représenté cette instilutron comme le résul-
tat combiné de deux forces, de deux impulsions
contraires; j'ai essayé de faire voir comment le
clergé chrétien , dépositaire des lumières et des in-
térêts de la civilisation, après la conquête de l'em-
pire romain par les barbares, était entré forcément
* Voyez vol. I, chap. xv.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 32Ï
en lutte , contre les pouvoirs nés de cette conquête;
j'ai dit que celte lutte, de plus en plus animée,
était montée à son plus haut degré de violence du-
rant la période de la féodalité. J'ai taché d'expli-
quer comment la classe sacerdotale, spoliée, vexée
journellement par les hommes de la caste féodale,
el obligée de défendre à la fois contre eux ses inté-
rêts matériels et sa dignité, eut recours, dans ce
tut, à diverses mesures, à diverses institutions, dont
la chevalerie fut l'une et la plus remarquable.
Ainsi, j'ai montré cette institution, prise à
son origine et dans ses premiers développements,
comme une tentative du clergé pour réformer, dans
l'intérêt de la religion et de la société, la classe féo-
dale et guerrière; pour mettre au service de la jus-
tice et de l'ordre la force indisciplinée et brutale des
seigneurs féodaux.
J'ai expliqué par là comment la chevalerie fut,
dans son principe, une institution toute religieuse,
une espèce d'ordre guerrier, conféré par les prêtres
pour le maintien de la religion et de l'Église.
Mais cette institution, créée par le clergé et dans
son intérêt, ne tarda pas à lui échapper et à se dé-
velopper tout autrement que ne l'avaient prévu et
que ne le voulaient ses auteurs. La caste féodale et
guerrière, religieuse à sa manière, garda de la che-
Yaleriece qu'elle avait de favorable à la religion;
mais elle y fit entrer d'autres principes, d'autres
idées qui ne tardèrent pas à y dominer. Ce furent
Vamour, la galanterie, le goût des aventures, l'exal-
328 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tation de la vanité guerrière, qui en devinrent l'âme
et l'objet; elle fut organisée et systématisée dans la
vue de satisfaire toutes ces passions réunies. Cette
chevalerie libre, mondaine et galante, simple résul-
tat du mouvement général de la civilisation, ne
resta pas seulement ind^^pendante du clergé, elle lui
devint odieuse et hostile. La lutte qui avait com-
mencé entre les descendants armés des conquérants
barbares et les prêtres continua entre ceux-ci et les
chevaliers.
En définitive, le projet qu'avait eu le clergé de
réformer, d'approprier, pour ainsi dire, à son service
la caste guerrière, ce grand projet manqua.
Toutefois, le clergé ne perdit jamais complètement
sa première influence sur la chevalerie; il eut même
ce que l'on pourrait appeler sa chevalerie, une che-
valerie selon ses idées; celle des milices religieuses,
instituées pour faire la guerre aux ennemis de la foi,
particulièrement les Templiers et les Hospitaliers.
Ainsi donc, il y eut deux chevaleries nettement
distinctes l'une de l'autre, ou, si l'on veut, il y eut,
dans la chevalerie, la lutte de deux principes, de
deux intentions contraires, l'une mystique, pieuse,
sévère, tendante à restreindre l'institution à un but
religieux, à faire du chevalier un moine chrétien
armé pour la foi; l'autre, naturelle, mondaine, fai-
sant de l'amour, de la g:oire et de la quête volon-
taire du péril, le but immédiat et la récompense des
actions du chevalier.
C'est de cette dernière chevalerie amoureuse et
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 329
aventureuse que la plupart des romans de la Table-
Ronde sont une peinture plus ou moins idéalisée.
Le système de chevalerie galante dont j'ai été obligé
de parler souvent et dont j'ai tâché précédemment
de donner une idée précise; ce système était déjà
organisé, déjà en vogue, dès les commencements
du douzième siècle, au moins dans certaines par-
ties de l'Europe méridionale, dans les pays de
langue provençale, en Catalogne, en Aragon. Or
les plus anciens romans de la Table-Ronde que
nous connaissions n'étaient que l'expression épi-
que de ce même système, tout comme les chants
des troubadours en étaient l'expression lyrique. Il
n'est donc pas surprenant de voir l'amour occuper
une si grande place dans ces romans, de l'y voir
devenu le mobile principal des actions du chevalier,
le principe vital de la chevalerie.
Il y a même quelques-uns de ces romans où l'a*
mour est tellement dominant, qu'il laisse à peine la
place convenable à la bravoure et aux aventures che-
valeresques. Tel est celui de Tristan qui, comme j'es-
père le prouver en son lieu, fut composé vers 1150,
au plus tard, et qui n'est que la ravissante peinture
d'uu amour dont l'ivresse et l'exaltation survivent à
toutes les épreuves du temps et de la volupté, à
toutes les traverses de la vie» et que la mort elle-
même n'a pas la puissance d'éteindre.
Tout chevalier de la Table-Ronde a sa dame, pour
l'amour de laquelle il est perpétuellement en quôle
de gloire et d'aventures. La destinée de toute de-
330 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
moiselle qui a un peu de grâce et de beauté est d'oo
cuper d'elle des chevaliers, des rois, des géants, tout
ce monde idéal de la chevalerie, qui semble n'exister
que par l'amour et pour lui. Il y a sans doute aussi
dans ces mêmes romans bien des traits qui peignent
les sentiments religieux de l'époque. Ces sentiments
occupaient trop de place dans la vie réelle pour
n'en pas prendre une dans la poésie. Mais dans la
branche de poésie dont il s'agit, tout ce qui a rap-
port à ces sentiments est accessoire , accidentel, fu-
gitif; l'objet réel des romans dont je veux parler est
d'exalter, par la fiction, les vertus propres de lache-
yalerie libre, de la chevalerie mondaine, c'est-à-dire,
l'orgueil de la bravoure , et l'amour des dames. Il
est même à remarquer que, sur ce dernier point,
les romanciers de laTable-Ronde passaient souvent,
dans leurs fictions, les bornes et les convenances de
l'amour chevaleresque.
Comme cette partie amoureuse , aventureuse,
toute profane de la chevalerie, en était la partie do-
minante, celle qui avait le plus de prise sur les
mœurs des classes élevées de la société, il en résulte
que ceux des romans de la Table Ronde qui en étaient
le développement épique durent être les premiers,
les plus anciens et les plus influents de leur cycle.
Mais il était impossi ble que, par leur vogue même,
ces romans ne donnassent pas lieu à d'autres qui en
fussent comme un correctif poétique, qui fussent
l'expression de celte autre tendance toute religieuse,
toute mystique, que le clergé avait quelque temps
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 331
donnée à la chevalerie, et qu'il aurait voulu y rendre
permanente. La chevalerie s'était émancipée du
clergé ; mais encore une fois celui-ci n'avait jamais
totalement abandonné son premier dessein, de s'em-
parer de l'institution, de se l'approprier et de la spi-
ritualiser dans son intérêt. La prise qu'il avait per-
due sur la masse de l'ordre chevaleresque, il la con-
servait sur des individus de cet ordre et sur les
corporations de chevalerie religieuse. Ces idées, ces
tentatives de l'Église, relativement à la chevalerie,
trouvèrent des poètes romanciers pour les proclamer
et les seconder. Il y a dans le cycle général des épo-
pées de la Table Ronde tout un cycle particulier de
romans composés dans ce but et qui portent tous les
caractères de leur origine : ce sont ceux que l'on a
désignés par la dénomination spéciale de romans du
Graal.
Comme j'aurai plus tard à parler' de quelques-
uns de ces romans , ce sera une occasion naturelle
de dire plus en détail et d'une manière plus posi-
tive ce qui les caractérise tous. J'en dirai seulement
ici ce qui est indispensable pour motiver la distinc-
tion énoncée entre eux et tous les autres du cycle de
la Table-Ronde.
Les plus anciens romans du cycle particulier du
Graal que nous ayons aujourd'hui sont, le Perceval
de Chrétien de Troies. composé vers la fin du dou-
zième siècle; le Titurel et le Perceval allemands de
Wolfram d'Eschenbach, traduits ou imités de romans
français ou provençaux, antérieurs à celui de Chré-
332 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tien de Troies. C'est donc de ces romans qu'il faut
partir pour se faire une idée générale de tous.
D'après ces mêmes romans, le Graal est le vase
dans lequel Jésus-Christ célébra la cène avec ses dis-
ciples, la veille de sa passion. Ce vase , doué des
vertus les plus merveilleuses, fut emporté et gardé
par les anges, dans le ciel, jusqu'à ce qu'il se trouvât
sur la terre une lignée de héros dignes d'être prépo-
sés à sa garde et à son culte. Le chef de cette lignée
fut un prince de race asiatique , nommé Perille, qui
vint s'établir dans la Gaule, oîi ses descendants s'al-
lièrent par la suite avec les descendants d'un ancien
chef breton.
Titurel fut celui de l'héroïque lignée à qui les
anges apportèrent le Graal, pour en fonder le culte
dans la Gaule. Le prince élu pour ce grand et mys-
térieux office s'en montra digne' : il fit bâtir, sur le
modèle du temple de Salomon, à Jérusalem, un ma-
gnifique temple dans lequel fut déposé le Graal. Il
régla ensuite le service de la garde du saint vase et
tout le cérémonial de son culte. Ses descendants
n'eurent plus qu'à maintenir ses pieuses institutions;
mais la tâche avait ses difficultés et ils n'y réussirent
pas toujours.
De tout ce qui a rapport aux vertus surnaturelles
du Graal, à sa garde, à son culte , je ne rapporterai
ici que les traits propres à caractériser la pensée qui
domine dans toute cette mystique fiction et à en mar-
quer l'objet.
Il y a, dans la forme extérieure du Graal, quelque
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 333
chose de mystérieux et d'ineffable que le regard hu-
main ne peut bien saisir, ni une langue humaine
décrire complètement. Du reste , pour jouir de la
vue, même imparfaite, du saint vase, il faut avoir
été baptisé; il faut elre chrétien; il est absolument
invisible aux païens, aux infidèles.
Le Graal rend de lui-même des oracles, des sen-
tences, par lesquels il prescrit tout ce qui, dans les
cas imprévus, doit élre fait en son honneur et pour
son service. Ces oracles ne sont point exprimés à
l'oreille par des sons ; ils sont miraculeusement fi-
gurés à la vue , on caractères écrits sur la surface
du vase, et disparaissent aussitôt qu'ils ont été lus.
Les biens spirituels attachés à la vue et au culte
du Graal se résument tous en une certaine joie mys-
tique, pressentiment et avant-coureur de celle du
ciel. Les biens matériels, effets de la présence du
saint vase, étaient beaucoup plus faciles à énoncer :
aussi l'ont-ils éléavec bien plus de détail et de clarté.
Ainsi, il tenait lieu à ses adorateurs de toute nour-
riture terrestre, ou leur procurait à l'instant même
(out ce qu'ils avaient pu souhaiter, en ce genre, de
rare et d'exquis. Il les maintenait dans une jeunesse
éternelle et leur assurait encore bien d'autres privi-
lèges non moins merveilleux, dont quelques-uns se-
ront indiqués par la suite.
fout est symbolique dans la construction du sanc-
tuaire où est gardé le vase miraculeux et du temple
dont ce sanctuaire forme la partie la plus secrète et
la plus révérée, et chacun de ces symboles se rapporte
334 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
h quelqu'un des dogmes ou dps mystères du chris-
tianisme. Ainsi, par exemple, pour n'en citer qu'un
seul trait, le temple a trois entrées principales, dont
la première est celle de la foi , la seconde celle de
l'amour ou de la charité, la troisième celle des
œuvres.
Il existe une milice guerrière, instituée pour la
garde, la défense et l'honneur du Graal, pour en
écarter de force tous ceux qui mènent une vie im-
pie , tous ceux dont la présence serait une offense
envers le vase miraculeux.
Les membres de cette milice se nomment tem-
plistes , comme qui dirait les chevaliers ou les gar-
diens du temple. Ces templistes étaient sans relâche
occupés, soit à des exercices chevaleresques , soit à
combattre les infidèles. Même en temps de paix, ils
n'avaient qu'un jour de repos par semaine, et dans
le cours de l'année quatre autres, qui étaient ceux
des quatre grandes solennités de lÉglise. La guerre
des chevaliers du Graal contre les ennemis du saint
vase était réputée le symbole delà guerre perpétuelle
que tout chrétien doit faire aux penchants désor-
donnés de la nature, afin de mériter le ciel.
Pour être admis dans cette chevalerie du Graal, il
fallait être un modèle de sainteté et de vertu ; il fal-
lait surtout être chaste. Tout amour sensuel, même
dans les limites du mariage, était interdit, et toute
violation de cette défense était gravement punie.
Il y avait, du reste, dans les joies et dans les pri-
'viléges attachés au culte et au service du Graal, bien
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 335
au delà de ce qu'il fallait pour en compenser la fa-
tigue et les privations. Le ciel était assuré à tout
templiste; et sur la terre même, dans les combats
qu'il était incessamment obligé de livrer, il jouissait
de privilèges surnaturels qui lui rendaient l'accom-
plissement de sa tâche facile. Pdr exemple, combat-
tant le jour même où il avait vu le Graal, il ne pou-
vait être blessé, ni frappé d'aucun autre malheur.
Combattant dans un intervalle de huit jours, à par-
tir de celui où il s'était trouvé en présence du vase
saint, il pouvait être blessé, mais non tué. Tous ces
avantages, le chevalier du Graal ou le templiste ne
les avait qu'à la condition de rester chaste, non-seu-
lement de corps, mais d'esprit. Une pensée impure
les faisait perdre, et nul ne les recouvrait que par la
pénitence.
Un trait assez remarquable de l'organisation de
celle chevalerie idéale, c'était que le templiste ne
devait répondre à aucune question qui lui serait
faite sur sa condition et son office de templiste. U y
a plus, il devait refuser son assistance et sa présence
à quiconque lui aurait fait celte question; et si loin
se trouvàt-il alors du temple du Graal, il devait y re-
tourner sur-le-champ.
On se figure bien quelle haute dignité ce devait
être que celle de chef de cette sainte chevalerie; et
il n'est pas étonnant que les romanciers aient ima-
giné une race de héros prédestinée parle ciel à cet
office. Le chef prenait le litre de roi du Graal; et
comme on avait supposé ce litre héréditaire dans la
536 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
jrace de Perille, il avait bien fallu modifier un peu
dans les chefs de celle race les conditions imposées
aux simples chevaliers pour être admis au service
du vase merveilleux. Ainsi, par exemple, il avait fallu
kur permettre d'aimer. Mais cet amour auquel le
G>raal autorisait le roi de ses gardiens ne devait avoir
rien de commun avec l'amour chevaleresque. 11 se
bornait à prendre une épouse et à rester saintement
avec elle dans les plus strictes limites du mariage.
Sa pensée devait rester pure de toute réminiscence
et de tout désir tyrannique des plaisirs sensuels,
sous peine de perdre, comme le plus simple cheva-
lier, les privilèges les plus précieux attachés au ser-
vice et au culte du saint vase.
Parmi les idées caractéristiques que les romanciers
ont attribuées aux chevaliers du Graal, il ne faut pas
oublier celles qui sont relatives au sacerdoce et aux
prêtres. Pour un templiste, tout prêtre chrétien, dès
le moment oîi il avait été tonsuré, était un roi, un
vrai roi, plus puissant que les rois du monde, puis-
qu'il était institué par Dieu même et que son pou-
voir s'étendait à des choses d'un ordre bien autre-
ment relevé que les choses de la terre. Il y a lieu de
supposer, bien que je n'en aie pas la preuve certaine,
que les prêtres conféraient seuls l'ordre de la che-
valerie aux rois du Graal. Quant à Titurel, en par-
ticulier, il est expressément dit qu'il avait été fait
chevalier par un évéque.
De telles idées, dans une fiction romanesque dont
elles sont la base, suffiraient seules pour caractéri-
UISTOIRE DE LA POÉSIK PROVENÇALE. 337
ser celte fiction et pour en révéler les motifs. Mais
l'indication de quelques-uns des faits inventés pour
la mise en action de ces mêmes idées leur donnera
encore plus d'évidence et de saillie.
Titurel, le fondateur du culte du Graal, eut pour
successeur immédiat dans son office de roi du saint
vase son fils Frimutelle, qui ne suivit pas assez
exactement ses pieux exemples. H avait pris une
femme, comme il en avait le droit : mais il ne put
se soustraire entièrement à l'empire des idées et des
habitudes de la chevalerie mondaine; il aima une
belle demoiselle, fille de roi, nommée Floramie.
Dans une telle disposition, il avait perdu complète-
ment la grâce du Graal et devait être puni. 11 péril
dans une joute où il s'était engagé pour plaire et
faire honneur à sa belle Floramie.
Il eut pour successeur son fils Amfortas, qui man-
qua encore plus gravement que lui à ses devoirs de
roi du Graal. Il ne prit point de femme et s'aban-
donna à l'amour chevaleresque, sans toutefois man-
quer aux conditions de chasteté et de moralité re-
quises dans cet amour. C'est la remarque expresse du
romancier. iMais il ne put résister à la beauté et aux
charmes d'une demoiselle nommée Orgueilleuse; il se
fit son chevalier etla servit d'amour. Ayant livré pour
elle un combat à un autre chevalier, il y reçut la pu-
nition de sa désobéissance au Graal , et fut blessé
d'un coup de lance k la cuisse, et par suite de celte
blessure, dont il ne devait guérir que dans un terme
et à des conditions prescrites par le ciel même , la
il. 2ia
338 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
vie ne fut plus pour lui qu'un horrible et long sup-
plice.
Perceval, qui lui succéda dans la royauté du
Graal, s'y conduisit mieux et y fut plus heureux que
ses devanciers. Mais le torrent des vices allait tou-
jours croissant dans TOccident, et il ne s'y trouva
bientôt plus aucun pays digne de posséder le Graal.
Alors Perce val, à la tête de la chevalerie du temple,
transporta le vase mystérieux dans les contrées de
l'Orient, où il fit les mêmes prodiges qu'en Occi-
dent, et où les romanciers se sont donné le plaisir
de rattacher son histoire à celle du fameux prêtre
Jean.
Tels sont, autant que j'ai pu les recueillir, soit
dans le texte des romans de Perceval , soit dans des
extraits de celui deTilurel; tels sont, dis-je, les traits
les plus saillants de cette étrange fiction du Graal. Ils
ne laissent aucun doute sur l'esprit ni sur le but, ou
du moins sur la tendance de cette fiction.
Ce vase mystérieux du Graal était évidemment un
symbole matériel de la foi chrétienne.
La milice, la chevalerie instituée pour sa garde
était non moins évidemment une chevalerie toute
spéciale, toute religieuse, de tout point opposée à la
chevalerie mondaine, proscrivant, rejetant tout ce
qui faisait l'essence et la gloire de celle-ci , c'est-à-
dire l'amour, le dévouement aux dames, l'achève-
ment d'entreprises périlleuses pour l'amour d'elles.
Il y a plus,; tout autorise à présumer que cette che-
valerie du Graaln'était pas unei^ure idée, un simple
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 339
rêve poétique des romanciers quiia peignirent. Ce-
lait, selon toute apparence, une allusion directe et
formelle à l'inslilulion de la milice des Templiers.
Même après le milieu du douzième siècle, l'Eglise
avouait celte chevalerie pour la seule véritable, pour
la chevalerie selon ses vues. Le témoignage de saint
Bernard là-dessus est positif et remarquable. Le rap-
port de nom entre les templiers du Graal et les autres
est trop direct et trop frappant pour être insignifiant
et accidentel. C'est une remarque qui a déjà été
faile par des littérateurs allemands et en particulier
par M. de Hagen; et j'aurai par la suite plus d'une
raison nouvelle à apporter à l'appui de cette con-
jecture historique. Je me borne à la donner ici
comme une conjecture qui se présente d'elle-même,
à la suite de ce que j'ai dit de l'opposition de la che-
valerie du Graal avec cette chevalerie mondaine qui
avait pour principe la galanterie et le culte des
dames.
Cette fable romanesque du Graal, inventée par
les romanciers du continent, passa, comme toutes
les autres fables chevaleresques, dans la Grande-Bre-
tagne, où elle fut remaniée, modifiée et localisée
par les romanciers anglo normands. Donner une
idée des altérations qu'elle subit, des développements
qu'elle prit dans ces énormes romans en prose du
Graal, de Lancelot du Lac, de Perceval, de Merlin
l'enchanteur, serait une tâche proportionnée à la di-
mension colossale de ces mêmes romans et par cx)n-
séquent effrayante. Heureusement je n'ai besoin que
340 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
de considérer ici d'une manière très-générale l'es-
prit et la tendance morale de ces compositions. Or,
tout ce que j'ai dit des premiers romans du Graal est
encore plus manifeste dans celles-ci. On y trouve
beaucoup plus de développements religieux, plus
d'exaltation mystique, plus de marques d'une in-
fluence toute sacerdotale. Enfin, l'idée, le plan d'une
chevalerie opposée à la chevalerie mondaine y sont
encore plus apparents et plus formels. Ils ressortent,
pour ainsi dire, de tous les détails de la fiction. Les
deux chevaleries rivales y sont constamment en re-
gard et en opposition; elles sont mises en lutte dans
la quête du Graal, objet commun de toutes les pour-
suites chevaleresques. Or, voici en quels termes l'ob-
jet et l'issue de cette lutte sont énoncés dans un pas-
sage du roman du Graal queje vais mettre en français
moderne.
« Là où Dieu enverra le Graal (c'est-à-dire dans
)) la Grande-Bretagne), là seront manifestées les mer-
)) veilles et les grandes prouesses des chevahers de
» Jésus-Christ. Là seront découvertes les (vraies) che-
» valeries, et les chevaleries terrestres seront changées
» en célestes. »
C'est particulièrement dans le roman de Lancelot
que l'on trouve les deux chevaleries rivales dési-
gnées par les dénominations de céleste et de terrestre,
ou de terrienne et de céleslienne , dans la langue du
romancier. C'est pour être entaché d'amour, c'est
pour avoir mis tous ses désirs et toutes ses pensées
dans la reine Genièvre ; en somme, c'est pour être
HISTOIRE BE LA POÉSIE PROVENÇALE. Si-l
chevalier terrien, que Lancelot s'épuise en vain à la
recherche du Graal : la découverte du saint vase et
de ses grands mystères est réservée à des chevaliers
purs de tout péché , à des chevaliers célcslicns. C'est
en ces deux termes que se résument perpétuellement
toutes les différences entre les deux chevaleries; et il
était impossible d'en caractériser plus fortement
l'opposition. Cette opposition est expliquée et déve-
loppée de tant de manières et en tant d'endroits, que,
n'en pouvant citer plusieurs exemples, j'éprouve
quelque embarras à en citer un de préférence. Toute-
fois en voici un fort court, qui peut tenir lieu de beau-
coup d'autres, et dans lequel est décrite allégorique-
ment la lutte des deux chevaleries. Je ne ferai que
moderniser un peu la diction de ce passage.
« L'autre jour, jour de la Pentecôte, les cheva-
)) Tiers terrestres et les chevaliers célestes commen-
n cèrent ensemble chevalerie : ils commencèrent à
3) combattre les uns contre les autres. Les chevaliers
» qui sont en péché mortel, ce sont les chevaliers ter-
» restres. Les vrais chevaliers, ce sont les chevaliers
» célestes, qui commencèrent la quête du saint Graal.
w Les chevaliers terrestres, qui avaient des yeux et des
» cœurs terrestres, prirent des couvertures noires ;
» c'est-à-dire qu'ils étaient couverts de péchés et de
yi souillures. Les autres, qui étaient les chevaliers cé-
» lestes, prirent des couvertures blanches^ c'est-à-
» dire virginité et chasteté. »
Je ne crois pas avoir besoin d'insister davantage
sur la démonstration de l'idée fondamentale de tous
342 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
ces romans en prose du cycle du saint Graal; elle
est évidemment et de tout point la môme que celle
des plus anciens romans de ce cycle, dont j'ai parlé
d'abord. L'objet commun des uns et des autres est
de célébrer une chevalerie opposée à la chevalerie
libre et mondaine du siècle, une chevalerie religieuse,
austère, chrétienne, telle que le clergé l'avait d'a-
bord voulue et la voulait encore.
Maintenant , les ecclésiastiques avaient-ils une
part directe à la composition de ces romans? C'est
une question qui se présente assez naturellement,
mais à laquelle il est difficile de répondre d'une ma-
nière positive. Ceux des auteurs de ces romans dont
on sait ou dont on peut soupçonner quelque chose
n'étaient ni des prêtres ni des moines. C'étaient des
hommes du monde, des poètes romanciers, comme
les autres, seulement d'un tour d'imagination plus
religieux et plus mystique. Quelques-uns se donnent
aussi pour ecclésiastiques, et entre autres l'auteur du
grand Graal en prose : il y a même des manuscrits
de ce dernier roman qui portent sur leur titre l'in-
dication d'avoir été composés par l'ordre de saiute
Église. On ne sait trop s'il faut prendre de pa-
reilles indications au sérieux. Une seule chose est
certaine, c'est qu'inspirées ou non par l'Eglise , des
compositions de ce genre allaient à des idées, à des
vues, que l'Eglise avait manifestées plus d'une fois
et au triomphe desquelles elle était intéressée.
Une autre question plus importante que la précé-
dente, avec laquelle elle a d'ailleurs beaucoup d«
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 3^3
rapport, c'est celle de savoir quelle était la source,
ridée de cette fable du Graai. Quelqu'un des roman-
ciers qui l'exploitèrent en fut-il l'inventeur; ou bien
l'idée première en fut -elle d'abord consignée dans
quelque légende latine, d'où les romanciers l'au-
raient prise pour la développer et l'embellir, chacun
à sa manière ?
Il n'existe point de données précises pour ré-
pondre à cette question ; mais je serais très-porté à
supposer que les auteurs des premiers romans du
firaal en trouvèrent en elTel le fond et le motif dans
quelque légende monacale qui se sera perdue de-
puis, ou peut-être dans quelque tradition populaire
se rattachant à celles de l'arrivée de Lazare et de
Madeleine h Marseille. Je pourrai revenir par la suite
sur cette question : l'espace me manque pour en
parler plus longtemps ici.
344 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XXVII.
R0M.4NS DR LA TABLE-RONDE.
II. — Forme. Exécution.
^ Après avoir considéré d'une manière très-générale
la matière et, pour ainsi dire, le fond commun de§
romans de la Table-Ronde, il me reste à examiner
de même ce qu'ils ont de commun quant à la forme.
J'ai déjà dit que tous ces romans, sans exception
à moi connue, étaient écrits en petits vers de huit
syllabes, rimes par couples ou paires, sans aucun
égard à ce que l'on a beaucoup plus tard appelé
rimes féminines ou masculines. L'emploi d'un tel
mètre, dans de grands ouvrages épiques d'un ton sé-
rieux, peut èlre regardé comme une innovation sin-
gulière qui en suppose et devait en entraîner plus
d'une autre.
En effet, ce petit vers léger, qui coule comme de
lui-même, qui échappe, pour ainsi dire, au poète,
est on ne peut plus favorable à des récits badins ou
gracieux. Il va si bien à ces anciens conies auxquels
on a donné le nom de fabliaux, que l'on est tenté
de le croire inventé exprès pour eux. Mais ce n'est
guère que par une espèce de tour de force que le
poète peut donner à un long récit, dans cette sorte
de vers, un peu de vigueur et de dignité. On est
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. Sk^
donc en droit d'attribuer l'emploi exclusif d'un tel
inèlre, dans toute une famille de romans destinés aux
classes les plus cultivées de la société, à une cor-
ruption prématurée du goût et du sentiment épiques.
C'est un soupçon à l'appui duquel les observations
ne manqueront pas.
j Les débuts ou prologues des romans de la Table-
Ronde sont curieux à rapprocher de ceux des ro-
mans karlovingiens: ils en diffèrent autant que pos-
sible. Rien de plus simple, de plus populaire, de
plus épique, que la formule initiale de ces derniers.
C'est, comme nous l'avons vu, une sorte d'appel du
rapsode au public, pour l'attirer autour de lui, en
lui promettant la plus belle, la plus véridique his-
toire du monde. Rien de pareil dans les romans de
la Table-Ronde; le début de la plupart est tout ly-
rique ; c'est une plus ou moins longue effusion des
réflexions et des sentiments du romancier sur quel-
ques lieux communs de morale chevaleresque, assez
ordinairement sur la décadence de la chevalerie et
de toutes les belles choses que l'on suppose avoir
existé dans les temps anciens.
- Cette intervention directe et personnelle du poëte
dans ses récits annonce déjà en lui une sorte d'em-
pressement vaniteux à s'en donner pour l'auteur.
Les romanciers karlovingiens, dont la première
prétention est de faire croire qu'ils ne chantent rien
de leur invention, qu'ils ne sont, en tout ce qu'ils
disent, que des traducteurs populaires de chro-
niques et d'histoires précieuses composées en latin,
346 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
ne manquent jamais d'alléguer ces chroniques et ces
histoires. Si belles qu'ils trouvent sans doute leurs
fictions, ils se gardent bien de s'en avouer les au-
teurs : ce serait aller contre leur but. Toute manifes-
tation de vanité littéraire de leur part serait une mal-
adresse.
Il en est tout autrement avec les romanciers de la
Table-Ronde : ils ont l'air de compter assez sur le
charme de leurs récits pour se dispenser de les don-
ner pour historiques. Il est rare qu'ils allèguent des
autorités, des témoignages en leur faveur, et quand
ils le font, c'est avec une gaucherie ou avec une té-
mérité qui suffirait à elle seule pour provoquer l'in-
crédulité des plus naïfs. J'ai vu un roman dont l'au-
teur prétend avoir appris tout ce qu'il raconte de la
bouche d'un chevalier de la cour d'Arthur , et je
crois même un peu son parent.
Mais ce que je puis citer de plus hardi et de plus
curieux en ce genre, c'est le prologue du grand ro-
man du Graal en prose. Ce prologue est lui-même
tout un roman, et un roman d'une certaine lon-
gueur, dans lequel l'auteur, parlant en son nom,
sans toutefois se nommer, raconte par le menu com-
ment ce livre, contenant l'histoire du Graal, lui a été
apporté tout fait du ciel par Jésus-Christ en per-
sonne. Et la chose n'est point rapportée sous forme
de vision, de songe; c'est un événement réel, pal-
pable, qu'il raconte, et prétend avoir vu, bien éveillé
et en pleine jouissance de ses sens et de sa raison.
La fiction, d'ailleurs assez curieuse, est l'inspiration
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 317
d'une imagination religieuse assez vive. Elle a
même assez de rapport avec le début de l'Enfer du
Dante, pour que l'on se demande si elle n'aurait pas
été connue du poëte florentin. Elle est trop longue
pour que je puisse la faire connaître ; mais je cède
à la tentation d'en moderniser quelque peu un pas-
sage qui suffira pour donner une idée de l'exallalion
mystique qui y règne d'un bout à l'autre. L'auteur
raconte comment Jésus -Christ, lui étaat apparu
dans son sommeil, se nomme et se révèle à lui .
« Après cela, il me prit par la main, dit-il, et m»
)) donna un livre qui n'était pas plus grand en tout
w sens que la paume d'un homme. Quand il me l'eut
M donné, il me dit qu'il m'avait donné dedans si
» grande et si merveilleuse chose, que nul cœur
» mortel n'en pouvait connaître ni penser de plus
» grande. Il n'y aura plus en toi de doute dont tu
» ne sois éclairci par ce Hvre. Il renferme des se-
» crets que nul homme ne doit voir, s'il n'est aupa-
» ravant purgé par vraie confession, car je l'ai moi-
» même écrit de ma main, et la manière dont il doit
» élre lu et dit, c'est comme par langue de cœur,
» sans aide de bouche ni de parole; et si ne pour*
» rait-il en langue mortelle être expliqué, sans que
» les quatre éléments en fussent bouleversés; le ciel
» en ploierait, l'air en serait troublé, la terre en
» branlerait et Teau en changerait sa couleur.
» Il y a dans ce livre tout ce q'ie je dis et plus en-
» core, et nul homme n'y regardera avec foi qu*i!
■ n'y trouve le bien de son âme et de son corps; et
348 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
» si chagrin soit-il, en y regardant il sera à l'instant
» rempli de la plus grande joie qu'un cœur puisse
» imaginer ; et quelque péché qu'il ait commis en ce
» monde, il ne mourra point de mort subite. Ce
» livre est la vie de la vie. ^)
Toute créature humaine un peu modeste à qui un
pareil livre aurait été présenté par Dieu en personne,
aurait, selon toute apparence, un peu hésité à l'ou-
vrir, et ne l'aurait ouvert qu'avec respect et trem-
blement. Notre auteur n'y fait pas tant de façons, il
ouvre le livre au plus vite, y trouve d'abord maintes
choses qui lui sont personnelles, et puis, passant
plus avant, il y aperçoit ce titre : ki commence du
saint Graal.
Après un tel exemple, il n'est plus besoin d'autre
preuve , que les romanciers de la Table-Konde ne
se piquaient guère de passer pour de simples co-
pistes de chroniques sur des sujets connus, ou qu'ils
supposaient à leurs lecteurs une foi historique bien
large.
) Sans parler des romans de la Table-Ronde en
prose, dont le moindre remplirait huit à dix gros
volumes in-8", ceux en vers, qui, avec toute vraisem-
blance, peuvent passer pour les plus anciens du
genre, sont des compositions d'une étendue copsi-
dérable. Le Perceval allemand a près de vingt-cinq
mille vers, et celui de Chrétien de Troies en a pro-
bablement davantage. Le Tristan allemand de Gode-
fcoi de Strasbourg passe vingt-trois mille vers.
■ Il n'est pas étonnant de voir parfois des poèmes si
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 3W
longs commencés par un auteur et achevés par un
autre. Le Perceval de Chrétien de Troies fut terminé
par un trouvère nommé Manessier. Ce fut un min"
nmnrjer du nom d'Llb*ich de Turheim, qui ajouta
au Tristan de Godefroi de Strasbourg près de quatre
mille vers qui y manquaient pour que l'ouvrage fût
complet.
Ces suites pouvaient bien quelquefois être de l'in-
vention du continuateur, qui, dans ce cas, asservis-
sait son imagination au plan et à l'idée d'un autre.
Mais, en général, le continuateur n'inventait pas
cette fin qu'il ajoutait à un roman incomplet; il en
tirait le fond, la substance de quelque autre roman
sur le môme sujet, qu'il se bornait à paraphraser ou
à traduire.
Il suit de là que les sujets des romans de la Table-
Ronde, aussi bien que ceux des romans karlovin-
giens, étaient traités successivement par différents
romanciers. Chacun de ces romanciers y mettait sans
doute un peu du sien; mais seulement, à ce qu'il
paraît, dans les accessoires et dans les détails. Le ro-
man restait le même quant au fond , et le second
romancier respectait et consacrait, en quelque ma-
nière, la création du premier. Nous avons vu qu'il
en était tout autrement dans les diverses façons des
romans karlovingiens : le romancier qui traitait de
nouveau un sujet de roman déjà traité le traitait
d'une manière toute nouvelle, et ne manquait pas
d'accuser son devancier d'inexactitude ou de faus-
seté. C'était une conséquence naturelle de la préien-
350 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tion qu'avaient tous les romanciers de cette classe de
passer pour des copistes d'historiens véridiques. Les
romanciers de la Table-Ronde, qui avaient moins de
présentions à la véracité, ou, pour mieux dire, aux
apparences de la véracité, n'avaient pas non plus
les mêmes motifs de répudier les fictions de leurs
devanciers, ni de les discréditer.
Une autre dilTcrence plus importante encore entre
les romans d'Arlhur et les romans karlovingiens est
celle qui concerne l'origine et les éléments primitife
des uns et des autres. Je crois avoir assez nettement
indiqué ailleurs comment l'épopée karlovingienne,
partant de chants populaires historiques, simples et
courts, s'amplifia et se compliqua par degrés jus-
qu'à des compositions de vingt ou trente mille vers.
Il n'en fut point de même dans les épopées du cycle
d'Arthur.
-: Il est bien vrai, et je viens de le remarquer tout à
l'heure, que plusieurs sujets de la Table-Ronde furent
traités successivement plusieurs fois, et à chaque
fois amplifiés et rendus plus complexes. Mais tout
me porte à croire que les romans de cette classe,
dans leur état le plus simple, ou, si l'on veut, le plus
grossier, ne furent jamais de vrais chants popu-
laires. Ils ne rementent pas si haut, ils n'atteignent
pas cet élément naturel et primitif de la plus an-
cienne épopée. Les premières compositions de celte
classe durent être des compositions déjà assez dcve-
lofipées et raffinées, l'œuvre de poètes de profes-
sion, de troubadours ou de trouvères plus ou moins
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 351
cultivés. Le fond n'en était pas, comme celui des
premiers romans karlovingiens , emprunté à une
poésie antérieure toute populaire.
J'ai parlé avec un certain détail de cette singu-
larité de divers manuscrits de romans du cycle
karlovingieo, qui donnent le texte de ces romans en-
tremêlé de fragments plus ou moins nombreux
d'autres romans sur les mêmes sujets. Je n'ai rien
observé de semblable dans aucun des romans de la
Table-Ronde. Les manuscrits qui contiennent ces
romans en donnent le texte de suite, sans interpo-
lation d'aucune espèce, sans mélange d'aucun frag-
ment étranger, de rien qui puisse être soupçonné de
provenir d'une autre composition sur le même argu-
ment. Ainsi chaque manuscrit d'un roman de cette
classe nous le présente tel qu'il a pu sortir des mains
de l'auteur, tel que l'auteur l'aurait copié s'il l'eût
copié lui-même. À raison de cette circonstance, le
texte des romans de la Table-Ronde serait, en géné-
ral, beaucoup plus facile à publier que celui de tel
roman karlovingien, où, entre plusieurs versions d'un
seul et même morceau qu'il est impossible d'attri-
buer au même auteur, on éprouve à chaque instant
la difficulté de décider lesquelles de ces versions for-
ment la véritable suite de l'ouvrage.
Maintenant, une question curieuse qui se présente
naturellement à la suite des observations précé-
dentes, c'est de savoir quel était le mode ordinaire
de publication des romans de la Table-Uonde :
étaient-ils destinés à être chantés, comme les romans
352 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
karlovingiens? ou bien y a-t-il plus d'apparence qu'ils
fussent faits pour être lus?
Rien d'abord dans le texte de ces romans n'in-
dique, même de la manière la plus vague et la plus
indirecte, qu'ils fussent faits pour être chantés, pour
circuler au moyen du chant. Je ne puis affirmer, ne
l'ayant pas observé avec assez d'exactitude, que les
romans delà Table-Ronde ne fussent jamais, comme
ceux du cycle karlovingien, désignés par la dénomi-
nation spéciale et caractéristique de chanson; mais je
pense que s'ils l'étaient quelquefois, c'était d'une
manière impropre et comme par exception. Plu-
sieurs de ceux que j'ai vus sont qualifiés par leurs
propres auteurs du titre de contes, ou de celui plus
vague encore de roman, et je ne puis guère supposer
que ce titre leur fût donné au hasard, ou comme l'é-
quivalent de celui de chanson ; il est beaucoup plus
probable que c'était à dessein, et pour les distinguer
des romans karlovingiens, qu'on leur donnait quel-
quefois au moins un autre nom qu'à ces derniers.
; Ces raisons seules suffiraient pour me faire douter
que les romans épiques du cycle de la Table-Ronde
aient été composés pour être chantés et l'aient ja-
mais été. Mais ce qui achève de me convaincre là-
dessus, c'est leur énorme longueur. Il n'y a pas
moyen de se figurer des ouvrages d'une telle dimen-
sion circulant par la voie du chant, ni faits pour ce
genre de publication. Tout oblige à croire qu'ils
étaient composés pour être lus, et par conséquent
destinés à la haute classe de la société, la seule où il
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 353
pût y avoir des lecteurs. Il n'y avait encore à cette
époque, pour la masse du peuple, d'autre poésie que
celle qui était chantée dans les rues et sur les places
des villes par les jongleurs poétiques.
Il paraît toutefois que l'on détachait de ces grands
romans, des passages particuliers plus frappants ou
plus touchants que les autres, et qu'on les arran-
geait en forme de chants populaires.
. Nous savons du moins qu'il y eut de bonne heure,
en Italie et en Espagne, de petits chants épiques
dont le sujet était tiré des romans de la Table-Ronde.
Les chants italiens n'ayant jamais été recueillis par
écrit, ont péri depuis des siècles. Quelques-uns de
ceux des Espagnols subsistent encore sous la forme
de romances, dans les recueils de ce genre publiés
au seizième siècle et depuis. Il est très-probable qu'il
y eut des chants analogues à ceux-là dans les diffé-
rentes contrées de la France, où avaient été compo-
sés les premiers romans de la Table-Ronde et les
plus célèbres.
Mais en dépit de quelques chants détachés tirés
de ces romans, tout porte à croire que le sujet n'en
fut jamais aussi populaire que celui des romans kar-
lovingiens. Ils n'avaient pas, comme ceux-ci, une
base, un point d'appui dans les traditions nationales
généralement répandues, traditions par elles-mêmes
pleines d'intérêt et de poésie, et qui pouvaient, au
besoin, et jusqu'à un certain point, tenir lieu de gé-
nie au romancier qui les exploitait.
Ainsi donc, soit quant à l'argument et à la ma-
II. 23
85In histoire de la poésie provençale.
lière, soit quant à la destination et au mode de cir-
cuiation, il y a toute apparence que les romans du
cycle d'Arthur étaient moins populaires que ceux du
cycle karlovingien. Or, il n'y a aucun doute que de
ces différences fondamentales n'en résultassent
d'autres dans le ton, dans le si} le, dans tout ce qui a
rapport aux détails et au caractère de l'exécution
poétique.
De ce qu ils étaient moins faits pour être entendus
que pour être lus, et lus par les personnes les plus
cultivées de la société, il est évident qu'ils compor-
taient à un plus haut degré les recherches, les raffi-
nements de Tart en général et le développement de
tout ce qu'il pouvait y avoir d'individualité dans le
'génie des romanciers. Les finesses, les subtilités de
diction et de pensée, les détails ingénieux qui, à
coup sûr, auraient été perdus pour un auditoire
formé au hasard, dans la rue ou sur la place pu-
blique, avaient toutes les chances possibles d'être
appréciés par des lecteurs qui lisaient et relisaient à
loisir, par des personnes d'un goût raffiné qui se pi-
quaient de sentir plus délicatement que la multitude.
De là la grande différence de style, de manière et
de ton qu'il est facile d'observer entre les romans de
la Table-Ronde et les romans karlovingiens. Autant
la narration de ceux-ci est généralement concise,
brusque, sévère et vraiment épique, dégagée de tout
mélange des sentiments personnels du poëte, autant
la narration des autres est détaillée, développée, en-
tremêlée de traits lyriques qui la suspendent, la gê-
HISfdlRlS DÉ LA POÉSIE PROVENÇALE. 355
a^i et auxquels on serrt un poëte qui raconte moins
'pour raconter que pour faire remarquer la manière
dont il raconte.
Des exemples peuvent être nécessaires pour faire
mieux sentir ce que je veux dire, et j'en citerai quel-
ques-uns : dans un roman de Chrétien de Troies,
intitulé Alexandre, et qui, sans être précisément de
la Table-Ronde, est tout à fait dans le style de ceux-ci,
j'ai noté un passage qui m'a paru très-propre à
donner une idée du ton et du caractère de la narra-
tion de ces romans. Je le citerai donc textuellement
et sans déûance , bien que le sujet en soit un peu
hasardeux. Voici de quoi il s'agit :
Une princesse dont j'ai oublié le nom, la fille
d'un empereur , doit épouser je ne sais quel autre
empereur dont elle aime éperdument le neveu. Aussi
sa désolation est-elle grande; elle pâlit, maigrit et
se désespère à l'approche d'un malheur qu'elle
ne peut empêcher. La nourrice de la princesse, qui
l'aime tendrement et souffre de la voir ainsi dépérir
d'un chagrin caché , lui en demande la cause avec
tant d'instances , qu'elle en obtient la confidence
complète.
Tessala, ainsi se nomme cette nourrice , est une
habile magicienne ; elle rassure la princesse et lui
propose un expédient grâce auquel son inévitable
mariage n'aura pour elle aucune des conséquences
qu'elle redoute. Elle sait composer un breuvage
magique d'une singulière vertu. Tout homme qui
en a bu ne peut se trouver à côté de la femme qu'il
356 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
aime sans s'endormir aussitôt d'un sommeil irrésis-
tible, durant lequel il éprouve, en rêve, les mêmes
désirs et les mêmes sensations qu'il éprouverait
éveillé. Moyennant cette assurance, la princesse con-
sent à épouser l'empereur. Le mariage se conclut, la
noce se célèbre, et le moment vient de faire l'épreuve
du magique breuvage. L'empereur, qui l'a trouvé
délicieux, en a bu largement, sans se douter de ce
qu'il faisait. Ici va parler Chrétien de Troies , et
je le laisse parler sa langue, sauf à en expliquer les
mots les plus obscurs ;
« Quant ore fu daler jesir (se coucher)
» L'empereur si coin il duit (il dut)
» Avec sa femme vint la nuit.
» Si com il duit ai-je menti,
» Qu'il ne la loucha, ne senti,
» Mais en un lit jurent ensemble.
» Et la belle dès premier (d'abord) tremble
» Et molt se doute (craint) et molt s'esmaie (se trouble)
» Que la poison ne soit veraie (vraie, efficace).
» Ma ele l'a si (tellement) enchanté
» Qu'il jamais n'aura volonté
» D'ele ni d'autre, s'il ne dort,
» Mais lors en aura tel déport (plaisir)
» Come on peut en songeant avoir
» Et si tiendra le songe à voir (pour vrai).
» • • •
» Il dort et songe et veiller cuide (pense).
» S'est en grand poine (fatigue) et en estude
» De la princesse losangier (louer, caresser).
» •
» Et il tant maintenant l'appelé :
» Molt soavet (très-doucement) ma douce mie.
» Tenir la cuide n'en tient mie,
» Mais de néant est en grand aise,
UISTOIUE DE LA POÉSIE PUOVENÇALE. 357
» Néant embrasse, néant baise,
» Néant tient et néant acolle,
» Néant voit à néant parole,
» A néant tance (querelle) a néant luite.
» Molt fu bien la poison confite,
» S'insi le travaille et demaine
» De néant est en molt grand peine
» Que de voir cuide et si sen prise
» Qu'il ait la forteresse prise,
)) Ainsi le cuide, ainsi le croit,
» Et de néant lasse et recroit (se fatigue).»
Ces vers parai Iront très-remarquables, si l'on con-
sidère qu'ils sont du commencement du treizième
siècle, ou peut-être même de la fin du douzième.
Le fond en est ingénieux et le tour agréable. Mais
cette complaisance du poëte à tourner et retourner
en tous sens dans son imagination, à paraphraser
mollement et subtilement une fiction un peu sca-
breuse, prouve clairement combien, dès une épo-
que si reculée, le style épique avait perdu de sa sim-
plicité et de sa gravité premières, dans les romans
de la Table-Konde et dans tous ceux du même genre.
Cette même idée, qui parait avoir préoccupé si vive-
ment r imagination de Chrétien de Troies, je me
souviens de l'avoir rencontrée dans un roman karlo-
vingien , et je regrette de n'avoir pas noté le pas-
sage, pour l'opposer à celui que je viens de citer ;
mais je me souviens que la fiction dont il s'agit y
était rendue franchement, simplement et en un petit
nombre de vers qui ne présentaient aucun vestige
de la recherche ni de la molle curiosité qui régnent
dans ceux de Chrétien.
d^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVÇIXÇALE.
La recherche et la mollesse à part, un des carac-
tères des romans de la Table-Ronde est un goût
exagéré et pédantesque pour les détails dans la pein-
ture des sentiments, des situations, des caractères,
et en général, dans toute leur partie descriptive. Ce
mauvais goût , excès opposé à la sécheresse de la
vieille épopée karlovingienne , est surtout sensible
dans ces énormes romans de la Table-Ronde en
prose, où il se trouve on ne peut plus au large. Pour
en donner une idée, je citerai quelques traits d'un
portrait de Lancelot du Lac, dans le roman de ce
nom.
« Lancelot fu de moult belle charneure (carnation),
» ni bien blanc, ni bien brun, mais entremêlé d'un
», et d'autre, ainsi que l'on peut bien cette semblance
» dire; clair-brunet» Il eut le viaire (visage) enluminé
». de naturelle couleur vermeille, tellement par me-
». sure et par raison que visiblement Dieu y avait
» mis de compagnie la blancheur et la bruneur, de
» telle sorte que la blancheur n'était éteinte ni em-
» pirée par la bruneur, ni la bruneur par la blan-
» cheur : ainsi était l'une tempérée par l'autre et la
M vermeille couleur qui enluminait les autres cou-
» leur3, entremêlée de sorte que rien n'y avait trop
» blanc, ni trop brun, ni trop vermeil, mais égale-
» ment y avait des trois ensemble. »
Voici pour le teint seulement; on peut se figurer
p^ir cet échantillon la dimension totale du poi^trait.
Et quel ,âge avait Lançelç.!, quand le romancier le pei-
gnait avec cette prolixité si précieuse et si maniérée?
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 359
Il avait trois ans. Il y a de quoi trembler de le voir
(ievenir un homme.
Ces divers exea^ples montrent clairement à quel
point le style épique des romans de la Table-Ronde
se ressentait de l'influence du style lyrique. Celait
en effet de ce dernier qu'avaient passé dans l'autre
ce goût de détails maniérés» celte habitude du poète
d'intervenir, par ses réflexions ou par le tableau de
ses émotions personnelles, dans les actes de ses per-
sonnages ; cette tendance irrésistible à développer et
à raffiner, outre mesure, les sentiments de l'amour
chevaleresque, à adopter servilement , dans la nar-
ration épique, les expressions les plus prétentieuses
des chants d'amour, ces expressions qui ne pouvaient
avoir de grâce ou d'excuse que comme un eflbrt du
poète pour rendre ses propres sentiments, des senti-
ments dont il était plein et qu'il avait intérêt à ex-
primer avec énergie. Je ne me rappelle plus quel
troubadour, parlant des larmes que l'amour fait ver-
ser, s'avisa de les appeler reaii du cœur. Les roman-
ciers de la Table-Ronde trouvèrent cela si beau,
qu'ils ne manquèrent pas de s'en emparer. J'ai vu
cette expression dans un des grands romans en
prose, je crois dans celui de Lancelot.
Je ne veux pas dire que ces raffinements lyriques
du style épique des roaians de la Table-Ronde
n'eussent pas. en certain cas, de la grâce et de l'agré-
ment. Je les note ici plus en historien qu'en critique,
elles note surtout pour en marquer l'opposition avec
le ton ordinaire des romans karlovingiens, pour in-
WO HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
cliquer, comme un phénomène assez frappant, la ra-
pidité avec laquelle le goût poétique avait passé d'un
rudesse extrême aux prétentions d'une époque de
mollesse et de recherche.
Ce sont là les observations les plus générales que
j'aie trouvé à faire sur la forme, le caractère et l'es-
prit des romans d'Arthur. Il me reste maintenant à
dire quelques mots des cycles particuliers que plu-
sieurs de ces romans semblent former dans le cycle
général qui les comprend tous.
D'après une distinction que j'ai déjà établie, ce
cycle général se subdivise d'abord en deux: l'un
comprenant tous les romans où l'histoire du saint
Graal entre pour quelque chose ; l'autre, tous ceux
oîi. quel qu'en soit d'ailleurs l'argument, il n'est pas
question de cette histoire. Du reste, comme il n'y a
aucun doute qu'il ne nous manque aujourd'hui une
multitude d'ouvrages de l'un et de l'autre de ces
cycles particuliers, il ne faut pas s'attendre à y trou-
ver une suite bien établie d événements ou de per-
sonnages. Il n'y a d'ailleurs pas beaucoup d'appa-
rence que les romanciers de cette classe, qui ajoutaient
sans cesse de nouvelles fictions à celles déjà en vogue,
missent beaucoup de scrupule à se conformer aux
données de leurs devanciers. Il suffisait, pour ainsi
dire , que le nom du roi Arthur se trouvât dans
un roman, pour que ce roman fût classé parmi ceux
de la Table-Ronde.
Quant au costume, à la filiation des personnages,
à la géographie, toutes choses dont l'observance
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 361
aurait peu coûté aux romanciers, et aurait donné à
leurs diverses productions un air de famille qui en
aurait fait un vrai cycle, il y a plusieurs romans oii
l'on n'en trouve pas de vestiges; et ce n'est qu'en
prenant ce nom de cycle dans une signification très-
vague et très-large que l'on peut l'appliquer à des
compositions dont plusieurs, sans le moindre rap-
port entre elles, ont été conçues et exécutées à part
Tune de l'autre , par des auteurs qui se piquaient
peu de respecter les données bretonnes dans les-
quelles s'étaient renfermés leurs devanciers. J'aurai
à parler de divers romans de la Table-Ronde , dont
le théâtre, autant qu'il est possible de le déter-
miner, est évidemment hors de la Grande-Bretagne,
dans les parties méridionales de la France , et oii il
n'y a de breton que trois ou quatre noms propres
dépaysés.
Toutes les scènes principales du plus ancien ro-
man de Perceval se passent, comme nous verrons ,
dans les Pyrénées et sont tout à fait étrangères à la
Grande-Bretagne. L'absence de donnée historique
dans tous les romans de la Table-Ronde est une
des raisons du peu de connexion qu'il y a entre les
uns et les autres.
Du reste, ce sont ceux de ces romans où il est
question du saint Graal qui approchent le plus de
ce que l'on peut appeler convenablement un cycle ,
et les seuls relativement auxquels il y ait lieu de
faire, à ce sujet, quelques observations. Ce cycle par-
ticulier est, pour ainsi dire, double. Dans l'un, in-
362 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
dubitablement le plus ancien , c'est la Gaule et la
Gaule méridionale qui est le théâtre des aventures
chevaleresques et des merveilles auxquelles donne
lieu la présence du saint vase sur la terre. Dans
l'autre, c'est à la Grande-Bretagne qu'est apporté le
Graal, et c'est là qu'il devient l'objet des quêtes de
la chevalerie errante.
J'ai parlé plusieurs fois des énormes romans en
prose dans lesquels il s'agit de ces quêtes : mais
c'est ici le cas d'en dire quelques mots de plus. Ces
romans, au nombre de quatre , sont ceux du Graal
proprement dit, de Merlin l'enchanteur, de Lancelot
du Lac et de Tristan. Non-seulement ces quatre ro-
mans, pris ensemble, forment par leur réunion, un
cycle que l'on pourrait nommer le cycle du Graal
breton ; mais chacun d'eux , pris à part, fait à lui
seul une espèce de cycle qui les comprend tous. Cela
est surtout vrai des trois premiers, dans chacun des-
quels sont résumées et fondues les fables qui font le
sujet particulier des deux autres. Ainsi, par exemple,
l'histoire du Graal embrasse sommairement celle de
Lancelot du Lac et d'autres chevaliers de la Table-
Ronde. De son côté, le roman de Lancelot reprend
et donne de nouveau toutes les principales circon-
stances de l'histoire du Graal, pour y rattacher une
partie des aventures du héros et de plusieurs autres
chevaliers. En somme, chacune de ces compositions
est une énorme épopée, dans laquelle sont coordon-
nées, entrelacées et comme fondues les unes dans les
avitres pj[ii§i^,vi;i's,é^,9jî!^es distinctes et des épopées
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 363
déjà considérables, déjàlrès-développées. Ainsi, tout
comme il y avait des épopées chevaleresques qui
étaient le développement ou l'amalgame de chants
épiques populaires peu étendus, il en existait d'autres
qui avaient pour éléments de véritables épopées vo-
lumineuses et complexes.
C'est un phénomène remarquable, dans l'histoire
de la poésie épique, que cette disposition, cette
tendance constante du goût populaire à amalgamer, à
lier en une seule et même composi tion le plus possible
de compositions diverses. Cette disposition persiste
chez un peuple tant que la poésie conserve un reste
de vie, tant qu'elle s'y transmet par la tradition et
qu'elle y circule à l'aide du chant ou des récitations
publiques. Elle cesse partout oii la poésie est une
fois fixée dans les livres, et n'agit plus que par la
lecture. Cette dernière époque est, pour ainsi dire,
celle de la propriété poétique; celle où chaque poëte
prétend à une existence, à une gloire personnelles,
et oîi la poésie cesse d'être une espèce de trésor com-
mun, dont le peuple jouit et dispose à sa manière,
sans s'inquiéter des individus qui le lui ont fait.
Le roman karlovingien de Guillaume au Court-nez
nous avait déjà offert un premier exemple de ce
mode de composition, ou, pour mieux dire, de sur-
composition épique : les grands romans en prose
du Graal en sont d'autres exemples bien mieux ca-
ractérisés. Et ces divers exemples ne sont pas les.
seuls qu'offre l'histoire géi^érale de l'épopée. Dans
le Schah-Namèh de Firdousi , il est manifeste quç
36i HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
cet immense poëme peut être regardé de même
comme l'amalgame ou le rapprochement , dans un
ordre chronologique, de diverses autres narrations,
dont plusieurs furent primitivement des épopées à
part. Les extraits du Mahabharata porteraient à pen-
ser que quelques-unes des parties épisodiques de
cette épopée gigantesque furent de même d'assez
grandes épopées, d'abord isolées.
Je n'insiste pas davantage sur ces aperçus, je les
propose et les laisse à vérifier aux jeunes littérateurs
qui porteront dans l'étude des monuments épiques
du moyen âge des vues élevées et philosophiques,
et auxquels il sera donné de mettre en évidence,
dans ces curieuses productions, les côtés par les-
quels elles peuvent plaire encore, ou fournir des
éléments nouveaux a l'histoire de la poésie.
Maintenant si je rapproche les diverses considé-
rations générales que je viens d'exposer sur les ro-
mans du cycle breton, de celles que j'ai déjà sou-
mises au lecteur sur les romans du cycle karlovin-
gien, il est facile de s'assurer que la distinction à
faire entre les uns et les autres n'est pas une dis-
tinction purement nominale, accidentelle et super-
ficielle, mais une distinction réelle, profonde et
constante, tant pour le fond et le sujet que pour les
formes.
Les romans des deux cycles sont également l'ex-
pression des mœurs et des idées de la chevalerie,
mais de la chevalerie prise à deux diverses périodes
de sa durée. Les romans karlovingiens représentent
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 365
la chevalerie encore dans sa nouveauté, encore in-
décise et vague dans ses formes ; austère, plus reli-
gieuse que galante, ne songeant pas encore à faire
de l'amour le culte des dames, ni le principe des ac-
tions guerrières, ou du moins n'y songeant que pas-
sagèrement et comme par exception. Aussi, dans ces
romans, les mœurs chevaleresques sont-elles encore
fortement empreintes de la barbarie antérieure dont
la chevalerie n'était, au fond, qu'une réforme, qu'un
correctif.
Les romans du cycle breton sont, au contraire, le
tableau de la chevalerie prise à son plus haut degré
de développement et d'exaltation, de la chevalerie
errante et amoureuse, avec tous ses raffinements,
toutes ses conventions et toutes les exagérations de
son point d'honneur. Quand l'Àrioste dit, au début
de son Roland furieux, qu'il chante les dames et les
chevaliers, l'amour et les armes , les courtoisies et
les entreprises hardies , il ne fait guère que traduire
à son insu la formule de début de plusieurs ro-
mans de la Table-Ronde, qu'il n'avait probablement
jamais vus et dont les auteurs déclarent qu'ils vont
faire de beaux récits d'amour et de chevalerie, de va-
leur et de courtoisie, de prouesses et d'aventures
étranges et terribles.
Les fictions karlovingiennes se rattachent à des
faits historiques, non-seulement réels, mais impor-
tants, d'un intérêt vraiment national et populaire,
et dont la tradition persistait encore parmi la masse
des diverses populations de la France aux douzième
366 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
et treizième siècles. Nul doute que ces fictions, à
force d'être remaniées et surchargées , n'aient fini
par s'éloigner de plus en plus des traditions popu-
laires qui en étaient la base, et par fausser ces tra-
ditions elles-mêmes. Toutefois il est peu de romans
karlovingiens au fond desquels on ne trouve encore
quelque fait réel, qui en est comme le noyau ; il y a
plus, on est fondé à soupçonner que diverses particu-
larités que personne n'a songé à distinguer des fables
où elles sont comme jetées et perdues , sont des par-
ticularités historiques, omises par les chroniques.
Enfin, si fabuleux, si monstrueusement fabuleux
que soient tous ces romans karlovingiens, je n'hésite
pas à dire qu'il en est cependant quelques-uns qui,
quant au sentiment général des faits et comme ex-
pression des émotions contemporaines, sont plus
vrais que l^s chroniques ; et dans ce sens du moins,
je crois pouvoir les qualifier d'historiques.
Quant aux fictions de la Table-Ronde, non-seule-
ment elles ne se rattachent pas à des faits réels ; elles
n'ont aucun caractère de nationalité. Les chevaliers
errants sont les plus indépendants, on pourrait dire
les plus égoïstes de tous les héros épiques. Toujours
perdus dans les forêts, dans les déserts , dans les
lieux sauvages, les seuls qui promettent des aventures
étranges et périlleuses, ils n'agissent jamais que d'a-
près leur inspiration et pour leur gloire personnelle.
Toute la vérité qu'il peut y avoir dans des tableaux
de ce genre, c'est celle des mœurs et des idées qui
y sont peintes. Sous ce rapport, et par opposition
HISTOIRE BE LA POÉSIE PROVENÇALE. Mï
aux romans karlovingiens, on peut dire des fables
de la Table-Ronde, qu'elles sont purement idéales.
Pour ce qui est de l'ancienneté, je crois avoir mon-
tré clairement que les romans karlovingiens ont dû
précéder de beaucoup ceux du cycle breton et ren-
ferment à la fois et plus de vestiges et des vestiges
plus marqués de l'état primitif de l'épopée roma-
nesque.
Enfin, je crois avoir démontré que les différences
de ton et de style qui existent entre les deux classes
de romans sont constantes, tranchées et caractéris-
tiques, comme celles qui tiennent au sujet môme et
dont elles sont une conséquence naturelle. J'ai fait
voir que la popularité, que l'austère et rude simpli-
cité de l'épopée primitive s'est beaucoup mieux
maintenue dans l'épopée karlovingienne que dans
celle de la Table-Ronde.
368 HISTOIUE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
CHAPITRE XXVIII.
ORIGINE DE l'Épopée chevaleresque.
I, — Premières poésies épiques des Provençaux.
Les chapitres précédents ont été consacrés à don-
ner une idée générale de Tépopée chevaleresque des
douzième et treizième siècles, tant de celle qui roule
dans le cycle karlovingien que de celle comprise
dans le cycle de la Table-Ronde. J'ai tâché , autant
que me le permettait le cadre resserré d'un cours ,
d'indiquer, soit les caractères propres et particuliers
de chacun de ces deux grands systèmes d'épopée,
soit leurs caractères communs. Je me suis soigneu-
sement abstenu, dans ces aperçus, de toute préven-
tion, de toute conjecture, de toute hypothèse ten-
dant à attribuer aux Provençaux la moindre in-
fluence sur la création ou la culture de ces deux
grandes branches de l'épopée du moyen âge : je n'ai
rien dit dans la vue de contester l'opinion jusqu'à
présent accréditée à ce sujet, opinion suivant la-
quelle les fictions chevaleresques des deux cycles
seraient d'invention française ou normande, et, dans
Tun comme dans l'autre cas, auraient été primiti-
vement rédigées en français. J'ai voulu uniquement
noter les particularités caractéristiques des fictions
dont il s'agit, abstraction faite de leur origine, sauf
à chercher plus tard si, de l'idée générale que j'en
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 369
aurais d'abord donnée, ne résulteraient pas quelques
lumières pour découvrir cette origine supposée in-
connue et pour constater la part qu'y pourraient
avoir les Provençaux.
Le moment est venu pour moi de procéder à cette
recherche, de tâcher de dégager de l'idée générale
des romans épiques karlovingiens et de la Table-
Ronde les notions et les données qu'elle peut im-
pliquer pour la solution de la question spéciale que
je me suis proposée, de la question de savoir les-
quels des Français ou des Provençaux ont le plus de
droits à passer pour les inventeurs de l'épopée che-
valeresque.
Mais, pour procéder avec autant de méthode et de
clarlé que possible à la solution de cette question, je
crois bien faire de rappeler et d'examiner aupara-
vant Topinion généralement accréditée à ce sujet. En
avoir démontré l'étrange fausseté, ce sera déjà avoir
fait un pas vers la preuve de l'opinion contraire.
On ne s'est pas contenté de nier ou de mécon-
naître l'intervention des Provençaux dans la culture
de l'épopée chevaleresque : on a avancé quelque
chose de beaucoup plus absolu; on a soutenu qu'ils
n'avaient jamais eu d'autre poésie que leur poésie
lyrique; qu'ils n'avaient jamais cultivé les genres
épiques; ce qui impliquerait, de leur part, une sorte
d'aversion ou d'incapacité pour ces genres.
Ceux qui ont avancé les premiers une pareille as-
sertion ne se sont probablement pas aperçus de*
tout ce qu'elle avait d'invraisemblance : ils n'ont pas
II. 2i
370 HISTOIRE DB LA POÉSIE PROVENÇALE.
eu l'air de soupçonner qu'ils affirmaient un fait qui,
s'il éUit vrai, serait des plus extraordinaires et même
unique eason genre. Ce serait, en effet, un phéno-
mène inouï, que des populations douées de fa-
cultés poétiques incontestables, et ayant une poésie
à elles, n'eussent pas songé à faire entrer dans cette
poésie ce qui en était le thème le plus naturel , le
plus simple et le plus fécond ; je veux dire le récit,
sous une forme quelconque, d«s événements locaux.
Et l'omission serait ici d'autant plus singulière, que
les événements sur lesquels elle aurait porté étaient
de leur nature très-poétiques, très-propres à faire
impression sur l'imagination vive et mobile des peu-
ples au milieu desquels ils se passaient. Chez tout
peuple fait pour avoir une poésie, c'est toujours par
des tentatives pour perpétuer le souvenir des évé-
nements nationaux qu'elle commence. La poésie ly-
rique, supposant toujours un certain développement
de la réflexion, une certaine capacité pour démêler
et pour rendre les diverses nuances^ les divers degrés
d'un même sentiment, vient et se perfectionne d'or-
dinaire plus tard que l'épopée. Encore une fois, si les
Provençaux avaient été une exception à ce fait natu-
rel, cette exception serait un phénomène à expliquer :
on aurait eu tort de n'en être pas frappé; d'autant
plus que la surprise aurait probablement été bonne
à quelque chose ; elle aurait mené à examiner de
plus près une hypothèse contraire à la marche or-
dinaire de l'esprit humain , et l'examen en aurait
bientôt fait reconnaître la fausseté. On se serait bien-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVKNÇALE. 371
lot assuré que les anciens Provençaux , même en les
supposijint étrangers à l'invention et à la culture de
l'épopée chevaleresque proprement dite, n'en eurent
pas moins beaucoup d'auires productions du genre
épique, et que leur littérature ne s'écarta jamais, à
cet égard, de la loi générale de toutes les littératures.
Ici, je me trouve obligé de revenir sur des faits
que j'ai développés et détaillés dans l'histoire des
genres lyriques de la poésie provençale. J'ai tâché
de démontrer, et je crois Tavoir fait, que cette litté-
rature des troubadours, dont les monuments re-
montentau commencement du douzième siècle, ne fut
pas une littérature de tout point nouvelle, une créa-
tion subite. J'ai fait voir qu'elle fut uniquement et
simplement l'extension, la modification, le raffine-
ment systématique d'une littérature antérieure, plus
grossière, plusnaturelleet plus populaire. J'ai prouvé,
par des témoignages historiques et par des monu-
ments, que cette première littérature provençale,
qui précède et que suppose celle des troubadoursl»
Femonte au moins jusqu'à la fin du neuvième siècle;
que les productions en furent assez variées, et que,
parmi ces productions, il y en eut de forme épique.
J'ai donné de plusieurs de ces dernières des notices
ou des extraits détaillés dont il est nécessaire de rap-
peler sommairement les résultats.
J'ai parlé longuement du poëme si curieux de
Wallher d'Aquitaine, et je l'ai traduit presque en en-
tier. J'ai essayé de montrer les divers points de con-
nexion de cette fiction, selon toute apparence aqui-
372 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
laine, avec les traditions héroïques des Germains,
consignées dans le poëme célèbre des Nibelungen.
Je crois avoir signalé, dans la fiction dont il s'agit,
les indices manifestes d'une opposition gallo-romaine
à la conquête franke, opposition dont le foyer était
dans les contrées au midi de la Loire, et qui se rat-
tachait à des traditions, à des réminiscences de
l'histoire de ces contrées à l'époque des invasions
germaniques. Enfin, j'ai essayé de faire ressortir
particulièrement, dans cette petite épopée, les traits
où l'on pourrait voir les premiers indices du carac-
tère chevaleresque, et à raison desquels cette même
composition pourrait passer pour le premier essai
de l'épopée chevaleresque.
Il y a une grande légèreté à supposer, comme on
le fait d'ordinaire, du moins implicitement, que ce
fut seulement aux douzième et treizième siècles, et
seulement dans le nord de la France , que les inci-
dents de la longue lutte des chrétiens et des Arabes
d'Espagne, sur la frontière des Pyrénées, devinrent
des sujets de poésie populaire. Les populations du
Midi avaient été infiniment plus intéressées que
celles du Nord aux chances de cette lutte : elles y
avaient pris une beaucoup plus grande part; et il
est évident que si elle dut être, dans la Gaule, un
thème de poésie, ce dut être d'abord dans la Gaule
méridionale. Voilà ce^que diraient le raisonnement
et la vraisemblance, s'il n'y avait des faits pour le
dire encore plus haut.
J'ai cité deux monuments très-curieux^ qui prou-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVEXÇALK. 373
vent de la manière la plus incontestable que déjà ,
plusieurs siècles antérieurement à toutes les épopées
du cycle de Charlemagne aujourd'hui existantes, il
y avait, chez les peuples de la langue provençale,
des fictions romanesques qui roulaien t sur les guerres
et les relations habituelles de ces peuples avec les
Arabes d'Espagne ou les Sarrasins , comme ils di-
saient.
Le premier de ces monuments est une espèce de
légende composée dans la première moitié du neu-
vième siècle, sur la fondation de la fameuse abbaye
de Conques, dans le Rouergue. Cette légende est une
fiction très-originale et très-poétique, fondée en
entier sur l'hypothèse d'une guerre prolongée entre
les Arabes et les montagnards du Rouergue, guerre
qui n'eut jamais lieu que dans l'imagination du ro-
Uîancier légendaire.
Le second monument qu'il me suffira de rappeler
ici, en ayant longuement parlé plus haut, n'est^
pas aussi ancien que le précédent ; on ne peut pas
lui assigner une date plus reculée que 1010; mais,
à cette date, il est encore de près d'un siècle anté-
rieur aux troubadours. Du reste , le texte de ce mo-
nument est perdu : on n'en a plus aujourd'hui
qu'un extrait, que j'ai donné en entier, et cet extrait^
si incomplet et si désordonné qu'il soit, n'en est pas
moins curieux au delà de toute expression.
Il ne s'agit, en effet, de rien moins que de l'his-
toire toute romanesque d'un chevalier toulousain ,
histoire dans laquelle les principaux incidents de
Wt^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
l'Odyssée d'Homère sont entrelacés et coordonnés
avec des fictions originales, dans lesquelles il est
expressément fait allusion à des faits de l' histoire
des Arabes d'Espagne , dont la date et les person-
nages sont connus. Tout ce que l'on sait de cette
fiction résultant de données si disparates entre
^lle^ «autorise à supposer qu'elle était assez déve-
loppée, très-populaire, et que l'intérêt en reposait,
en grande partie, sur la curiosité et l'admiration
qu'inspiraient alors aux populations du Midi les
Arabes d'Espagae, dont la culture et la grandeur
n'étaient point encore déchues.
Il existe un autre document poétique qui, sans
avoir l'importance des précédents, mérite néanmoins
d'être rappelé ici. C'est une légende en vers proven-
çaux sur sainte Foy d'Agen, vierge et martyre, par-
ticulièrement vénérée autrefois dans tout le midi de
la Gaule, et sujet de beaucoup de narrations pieuses.
Celle dont je veux parler fut, à ce qu'il paraît,
composée dans la seconde moitié du onzième siècle,
et, dans ce cas, elle est antérieure à la période des
troubadours. On n'en a plus aujourd'hui que les
vingt premiers vers cités par le président Fauchet,
dans son ouvrage sur les origines de la langue et de
la poésie françaises. Si court qu'il soit, ce fragment ne
laisse pas d'être d'un certain intérêt pour l'histoire
littéraire du midi de la France. Il ne constate pas
seulement qu'il y avait, au onzième siècle, des lé-
gendes provençales de forme épique ou narrative, il
nous apprend quelque chose de plus particulier; il
HJSTOIKE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 875
nous apprend qu'il existait dès lors une classe de jon-
gleurs ambulants qui chantaient ces légendes de
vVille en ville, dans les contrées de langue proven-
.çalq, et même, à ce qu'il paraît, au delà des Pyré-
<liées, en Aragon et en Catalogne,
Ces faits, auxquels je pourrais au besoin en ajouter
plus d'un autre, ne laissent, ce me semble, aucuii
4oute sur la conclusion très-générale que j'en veux
tirer. Ils prouvent que, bien avant le douzième
siècle, où. commence la période des troubadours, il
^y ^ut, dans la littérature populaire du Midi, diverses
compositions de forme épique, diverses fidtions ro-
manesques, les unes fondées sur des traditions galld-
romaines, les autres tirées des légendes de saints,
plusieurs ayant rapport aux guerres et aux affaires
des chrétiens avec les Arabes d'outre les Pyrénées. '^
Assez peu importe ici la question du mérite poé-
tique de ces compositions : on peut toutefois faire
observer que celles dont nous pouvons juger sup-
posent dans leurs auteurs et dans les populations
parmi lesquelles elles circulaient un sentiment épi-
que assez développé.
Maintenant, pour ramener ces faits divers à te
question particulière qui nous occupe, ces popu-
lations provençales qui , aux neuvième , dixième et
-onzième siècles, avaient des légendes pieuses, des
fables héroïques entées sur des traditions nationales,
4es fictions romattesques dans lesquelles les Ara^bes
jouaient un grand rôle, ces populations perdirent-
-«lles tout à coup, au douzième siècle, le goût et fe
Sl^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
capacité épiques dont elles avaient fait preuve au-
paravant? Cessèrent-elles brusquement d'avoir be-
soin de fables , de fictions, de traditions historiques
poétisées? ou bien les poètes de l'époque, les trouba-
dours, bien que d'ailleurs beaucoup plus cultivés que
leurs devanciers, n'avaient-ils plus la faculté de sa-
tisfaire ce besoin?
Ces questions ne sont pas sans intérêt , et il n'est
pas difficile d'y répondre.
Il est vrai que les idées et les mœurs chevaleres-
ques qui , dès le douzième siècle, commencèrent à
.régner dans le midi de la France, furent l'occasion
d'une grande révolution dans la poésie. L'amour
étant devenu le principe absolu de toute moralité,
de tout mérite, et le culte des dames le but idéal de
tout homme qui visait à la renommée, la poésie, or-
gane de ces sentiments nouveaux, de cet enthou-
siasme de galanterie devenu l'âme de la haute so-
ciété, prit de là de nouvelles tendances et un nouveau
caractère. L'expression délicate, ingénieuse, harmo-
nieuse, élégante de l'amour, devint le but le plus
élevé de cette poésie qui, se repliant, pour ainsi dire,
du monde extérieur sur le cœur humain , y chercha
et y émut des points qui n'avaient pas encore été
touchés. Les genres lyriques prirent dès lors, dans le
sentiment et le goût des classes cultivées, une prépon-
dérance décidée sur les genres épiques. Toutefois
ceux-ci ne furent point abandonués ; et l'époque des
troubadours n'eut pas seulement ses compositions
narratives, ses fictions romanesques , ses fables hé-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 3T7
roiques, ses pieuses légendes, comme les époques
précédentes ; elle les eut avec quelques-uns des raf-
finements et des perfectionnements qui s'étaient
d'abord introduits dans les genres lyriques.
Le mouvement de la première croisade fut beau-
coup plus général et plus profond encore dans le
Midi de la France que nulle autre part ; et le génie
épique, eùt-il jusque-là sommeillé dans ce pays,
s'y serait éveillé au bruit d'un pareil événement,
d'un événement qui ébranlait si fort toutes les ima-
ginations.
Il y eut, en effet, en provençal, diverses tentatives
poétiques pour célébrer cet événement, pour en per-
pétuer la mémoire, et l'histoire a gardé le souvenir
de quelques-unes de ces tentatives.
Je ne m'arrêterai point au poëme dans lequel les
historiens du temps nous apprennent que Guil-
laume YIII, comte de Poitiers, le plus ancien des
troubadours connus, de retour de sa désastreuse ex-
pédition de H 01 , en tourna les malheurs en ridi-
cule. Il n'est pas sûr que cette pièce de vers fût de
forme narrative et d'une certaine étendue. Ce n'était
peut-être qu'une saillie toute lyrique, d'humeur cy-
nique et bouffonne, dans le goût de quelques autres
pièces qui nous restent de lui.
Mais il y eut, en provençal , un récit poétique des
événements de la première croisade infiniment plus
regrettable que la pièce de Guillaume de Poitiers, ly-
rique ou narrative : ce fut celui de Bechada.
La plupart des historiens de la poésie française
87B HIS TQHW» fDB LA PO^RSIE « PROVENÇALE.
ont parlé d'un Bechada de Tours en Touraine, au-
quel ils attribuent un poëmeen langue française sur
la première croisade, et qu'ils signalent, en consé-
quence, comme le plus ancien poète français men-
tionné ipar l'histoire
Il y a dans ce témoignage des méprises grossières
désormais assez généralement reconnues. Le Bechada
dont il s'agit était non pas de la ville de Tours en
Touraine, mais de la bourgade des Tours en Limou-
sin. Il se nommait Grégoire des Tours, Bechada n'é-
tant qu'un surnom ou sobriquet de famille. Le prieur
de Vigeois , qui parle de lui dans son intéressante
chronique, et qui avait pu le voir ou du moins en
entendre parler par des hommes qui l'avaient vu,
nous en apprend tout ce que nous en savons.
Ilk donne pour un chevalier de beaucoup de ta-
lent naturel, et qui avait même quelque teinture des
Jettres latines. Il ne dit point expressément que
Grégoire ait été de la première croisade ; mais l'en-
semble de ses paroles semble impliquer ce fait parti-
culier. Quoiqu'il en soit, frappé des grands événe-
ments de cette expédition, Grégoire voulut en
célébrer la mémoire dans un récit populaire en vers
et dans sa langue maternelle. Jaloux de donner à son
travail toute la perfection possible, il y mit douze
ans entiers; et l'on ne «aurait douter que d'ouvrage
.ne fiit très^onsidérable, puisque le chroniqueur qui
en parle le qualifie d'énorme volume.
On ne sait pas si le récit de Bechada était pure-
^ment et strictement historique ou entremêlé de fables
IIISTOIUR DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 379
et ée particularités merveilleuses. Celte dernière hyv-
pothèse est la plus probable.
Ce grand travail de Grégoire Bechada des Tours
embrassait l'ensemble des événements de la première
croisade; mais d'autres poètes, doués d'un sentiment
plus juste de la nature et de la destination de i'épo-
pée et des chants épiques, traitèrent isolément les
incidents les plus ^mémorables de la sainte expédi-
tion. Ainsi, par exemple, le siège d'Antioche, si re-
marquable par les héroïques efforts qu'il coûta aux
croisés, fut chanté au moins une fois, et très-proba-
blement plus d'une fois, par des romanciers inconnus
voisins de l'événement.
Un de ces chants, sans doute un des plus anciens,
est implicitement désigné par un poète subséquent,
et «ous le tilre de chronique d'Antioche, comme l'un
des modèles des romans épiques en tirades mono-
rimes. C'était de cette chi*onique, ou de quelque autre
composition du même genre, que l'on avait tiré l'a-
venture fausse ou vraie, mais célèbre au moyo^n âge,
de Grolfier de Tours et de son lion. CeGolfier, à peine
connu des historiens, est fameux chez les romanciers
provençaux. 11 rencontra, dit-on, un jour un lion
aux prises avec un énorme serpent enlacé autour de
lui , et qui était sur le point de l'étouffer. Il tua le
serpent; et le lion reconnaissant ne voulut plus le
quitter, et lui tint plusieurs années fidèle compagnie.
A la lin, Golfier s'étant embarqué dans un vaisseau
où Ton ne voulut pas recevoir son lion, le pauvre
animal se j(ita à la nage pour suivre son libérateur
380 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
et se noya. Les romanciers attribuent à ce même
Golfîer d'autres aventures et des exploits dont il n'est
pas question dans l'histoire : ils en font un des héros
de la conquête d'Antioche, particularités qui sem-
blent constater suffisamment le caractère plus ou
moins romanesque des chants épiques où il s'agis-
sait de lui et du siège d'Antioche.
Ces récits, ces chants provençaux relatifs à la
première croisade, n'étaient pas une nouveauté dans
la littérature provençale du douzième siècle. Ils n'y
étaient que la continuation naturelle de ces autres
chants, de ces autres récits plus anciens, destinés à
rappeler aux populations méridionales de la France
leurs guerres et leurs démêlés avec les Sarrasins
d'Espagne.
Le mouvement de la première croisade une fois
ralenti, ces guerres et ces démêlés redevinrent, dans
le Midi, le principal mobile des vertus et de la bra-
voure chevaleresques. Les seigneurs du Midi conti-
nuèrent à intervenir, comme ils y étaient accoutu-
més depuis longtemps, dans les expéditions des
princes chrétiens de la péninsule contre les Arabes
ou les Maures; et ces expéditions restèrent un des
thèmes favoris de la poésie narrative, des chants
épiques des Provençaux.
Ainsi, par exemple, Guillaume YI, seigneur de
Montpellier, ayant marché, en 1146, au secours
d'Alphonse YII, roi de Castilie, l'aida à prendre, sur
les Arabes, la ville d'Almérie , et se distingua fort
dans le long siège que soutint cette ville. Ses ex-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 381
ploits. en cette occasion . furent célébrés dans un
poëme provençal, dont Gariel, le plus ancien histo-
rien municipal de la ville de Montpellier, qui avait
eu ce poëme sous les yeux, a seul parlé. Il en a dit
à peine quelques mots, mais assez toutefois pour
indiquer que l'auteur de ce poëme avait relevé le
fond historique de son sujet de traits et d'incidents
romanesques. Il s'était, à ce qu'il paraît, particuliè-
rement évertué à décrire un combat singulier dans
lequel le brave Guillaume , après de grandes
prouesses, avait à la fin vaincu un guerrier Maure,
espèce de Goliath pour la force et la taille , et qui,
insolent comme tous les géants Sarrasins, ses an-
cêtres et ses pareils, avait grièvement insulté l'armée
chrétienne par ses bravades. Nul doute que diverses
autres expéditions chevaleresques des seigneurs
provençaux contre les Maures, antérieures ou posté-
rieures à celle de Guillaume VI, n'aient été, comme
celle-ci, le sujet de divers poëmes également histo-
riques pour le fond, mais également entremêlés de
circonstances fabuleuses.
Tous ces faits, fussent-ils les seuls à citer pour
prouver que la littérature provençale du douzième
siècle, celle des troubadours proprement dite, ne fut
pas dépourvue de compositions narratives, le prou-
veraient assez : ils suffiraient pour démentir le phé-
nomène supposé d'un peuple exclusivement adonné
à la poésie lyrique, au milieu des circonstances les
plus favorables, je dirais presque les plus urgentes,
pour lui inspirer le goût de l'épopée. Mais il y a
382 HISfaiRB DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
d'autres preuves et des preuves plus directes, plus
irrécusables encore, de ce que je veux dire. Je les
trouve dans le témoignage des troubadours r leur
poésie lyrique fourmille de citations, d'allusions, de
réminiscences, qui supposent nécessairement et par
conséquent démontrent de la manière la plus ex-
presse la coexistence d'une poésie épique riche et
variée. Je n'ai point cherché à faire un relevé com-
plet de ces allusions des troubadours à des produc-
tions narratives, à des romans épiques longs ou
courts, tous signalés comme plus ou moins célèbres,
dans les pays de langue provençale, comme journel-
tement récités ou lus dans les villes et les châteaux.
J'ai pourtant tiré de celles de ces allusions que j'ai
recueillies une liste fort nombreuse décompositions
romanesques de divers genres, et les résultats de
cette liste étant d'un véritable intérêt dans la ques-
tion actuelle , je ne crains pas de m'y arrêter un
instant.
Je dois d'abord prévenir que je ne comprendrai
point, pour le moment, dans cette liste, les romans
karlovingiens et de la Table-Ronde : je persiste à en
supposer l'origine encore ignorée et en litige. Je n'y
admettrai que des romans sur l'origine provençale
desquels il ne peut guère y avoir de contestation
raisonnable, puisqu'il n'en est question que dans
des monuments provençaux et chez des populations
de langue provençale. Or, ainsi réduite, lalistequej'ai
dressée des productions romanesques connues et ci-
tées par les troubadours est encore de plus de cent.
I
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE". ÉÊÊ^
Il faut dire d'abord que de ces cent romans, 'A y
en a beaucoup qui ne sont désignés que de la ma-
nière la plus vague, par les simples noms des héros,
ou de quelqu'un des personnages qui y figurent,
personnages fantastiques, inconnus, dont le nom ne
dit rien. Je ne m'arrête point à des indices si fugi-
tifs ; il n'y a aucun parti à en tirer.
Mais, à côté de ces allusions insignifiantes comme
trop sommaires, s'en trouvent d'autres intéressantes
pour l'histoire de l'épopée provençale, et même,
comme nous le verrons un peu plus tard, de l'épo-
pée du moyen âge. Ces allusions désignent, en effet,
les poëmes auxquels elles s'appliquent par des par-
ticularités caractéristiques, qui les distinguent nette-
ment les uns des autres , qui en indiquent parfois
l'idée principale, la situation dominante, celle au*
tour de laquelle se groupent toutes les autres. Le
même roman revient plus ou moins fi*é(fuemment
dans ces allusions, ce qui fournit un indice de son
plus ou moins de célébrité. Enfin, les pièces lyriques
dans lesquelles se rencontrent les allusions dont il
s'agit appartenant, pour la plupart, à des trouba-
dours dont l'époque est plus ou moins connue, on
a les dates approximatives de ces allusions, et par là
des dates auxquelles on peut être sur qu'existaient
déjà les romans désignés.
Maintenant, pour résumer en peu de mots les di-
verses conséquences de ces allusions, relativement
à la question particulière qui nous occupe, voici ce
que je n'hésite pas à affirmer.
384 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
1° Parmi ces cent romans provençaux dont l'exis-
tence est démontrée par les citations qu'en font les
troubadours, il y en a au moins une dizaine indi-
qués comme plus populaires, plus célèbres que les
autres, et que tout annonce avoir été composés dans
la première moitié du douzième siècle. De ce nombre
étaient l'histoire amoureuse de Landric et d'Aia, la
belle d'Avignon; celle de Seguin et de Valence, et
celle encore d'un certain André de France, mort
d'amour pour je ne sais quelle reine du pays, et
fréquemment cité comme le plus parfait modèle des
amants.
Outre ceux des cent romans cités qui roulaient ou
semblaient rouler sur des sujets de pure invention,
il y en avait d'autres ayant pour base des événe-
ments tirés de l'histoire ou de la mythologie
grecques, de l'histoire romaine, de la Bible. Quel-
ques-uns peut-être se rattachaient à des traditions
gauloises : tel , par exemple , semblerait avoir été
celui dans lequel il était raconté, dit le troubadour
qui le cite , comment les Rémois chassèrent Jules-
César de leurs murs.
Plusieurs paraissent se rapporter à des événe-
ments historiques qu'il est malaisé de déterminer.
Il en est un, par exemple, auquel Gancelm Faydit,
troubadour distingué, fait allusion et même une al-
lusion assez détaillée, et dont je ne sais point devi-
ner le sujet, (c L'empereur, dit-il, ayant vaincu et
» pris le roi allemand, le mit à traîner la charrette et
» le harnais, et le captif, regardant tourner la roue,
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. âSS
» chantait sa misère et pleurait le soir au manger. »
Enfin, parmi tous ces romans perclus, il y en à
quelques-uns dont le motif et l'argument piquent
plus particulièrement la curiosité et font davantage
regretter la perte. Voici, par exemple, sept vers assez
curieux de Perdigon, autre troubadour connu. Ces
vers semblent faire allusion à quelque histoire ro-
manesque de saint Nicolas de Barri, le patron des
nautonniers.
« Nicolas de Barri, s'il eût vécu longtemps, serait
» devenu un savant homme. Il était resté longtemps
» sur mer, entre les poissons, et savait qu'ilymour-
» rait une fois ou l'autre . Une voulait pas cependant
» revenir de ce côté, et s'il revint, il retourna bien
» vite mourir là-bas sur la mer, sur la grande mer
» dont il ne put plus sortir. »
Je n'insiste pas davantage sur les allusions signa-
lées : j'y reviendrai, pour en examiner et en préciser
les conséfpiences relativement à la question particu-
lière que je me suis donnée à résoudre. Ce que j'en
ai dit me paraît suffire pour démontrer d'une ma-
nière vague et générale qu'il y eut, aux douzième et
treizième siècles, dans la littérature des troubadours,
des compositions romanesques, des romans épiques.
Mais peut-être y a-t-il ici une difficulté, une ob-
jection à prévenir : peut-être la perte de tant d'ou-
vrages, répandus sur une assez grande étendue de
pays, et qui ne remontent pas à des temps très-re-
culés, paraîlra-t-elle un fait peu vraisemblable, et
cette réflexion jettera-t-elle de l'incertitude ou de
II. 25
366 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Tobscurité sur la valeur historique des allusions
relatives à ces ouvniges.
Il est facile de dissiper ce scrupule. D'abord, les
romans de tout genre diversement mentionnés par
les troubadours n'ont pas tous péri ; il s'en est con-
servé quelques-uns, assez pour garantir, si cela pou-
vait êlre nécessaire, la propriété et le sens historiques
des allusions qui s'y rapportent, et de toutes les al-
lusions de même espèce.
Quant à ceux des romans en question qui sont vé-
ritablement perdus, il y a pour en expliquer la perte
autant déraisons que l'on en peut convenablement
exiger. Je me bornerai ici à en signaler rapidement
quelques-unes.
.,,,La monstrueuse guerre des Albigeois, qui détruisit
la civilisation du Midi, porta aussi un coup mortel
à sa littérature. La domination française s'étant éta-
blie dans le.pays, les classes élevées s'y trouvèrent
bientôt dans la nécessité d'adopter le français pour
langue : le provençal , l'idiome des troubadours,
idione très-délicat, et du système grammatical le
plus raffiné, cessa d'être cultivé, d'être une langue
écrite; il resta l'idiome des masses, dans la bouche
desquelles il devait se corrompre et se dénaturer de
plus en plus.
L'abandon du provençal par les hautes classes de
la société était déjà une énorme chance de destruc-
tion pour les ouvrages écrits en cette langue, pour
les romans comme pour les autres. Mais ce n'était pas
la seule, ni même la plus grande. Sous les auspices
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 387
de la domination française, l'autorité pontificale prit
un grand pouvoir dans le Midi : elle y trouva beau-
coup à faire et y fit beaucoup, surtout au détriment
de la littérature.
Indépendamment de ce qu'il y avait, dans la poé-
sie des troubadours , de nombreuses satires contre
les papes et une tendance générale fort hostile à la
cour de Rome, il existait, en provençal, une multi-
tude de livres de croyance hétérodoxe, relatifs à
l'hérésie albigeoise ou à d'autres. On avait traduit
en celte langue des portions de la Bible, tout le nou-
veau Testament et pi usieurs des évangiles apocryphes,
entre autres celui de l'enfance de Jésus-Christ. Tout
cela, au jugement des papes, était pire encore que
des satires. Ils essayèrent donc de se débarrasser
de tous ces livres qui leur déplaisaient, et entre-
prirent contre la littérature provençale, déjà morte
ou mourante, une sorte de guerre systématique, dont
l'histoire de ces temps, si incomplète qu'elle soit,
a gardé quelques vestiges.
On peut compter parmi les actes de cette guerre
l'institution d'une université à Toulouse, vers le mi-
lieu du treizième siècle. Dans la bulle de cette in-
stitution, le pape Honorius IV recommande empha-
tiquement aux étudiants l'étude du latin et l'abandon
de l'idiome vulgaire, de cet idiome proscrit, dont la
liberté, la satire et l'hérésie avaient fait leur organe.
A r instigation des papes, diverses mesures furent
prises, par les autorités civiles pour la destruction
de tous les livres hérétiques en langue vulgaire , et
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
parmi ces livres, on comprenait les traductions de
la Bible et des Évangiles, et tout ce qui pouvait por-
ter quelque atteinte à la considération de la cour
romaine. On ne saurait évaluer ce qui se perdit de
monuments de l'ancienne littérature provençale, par
suite de cette persécution inquisiloriale; maison ne
peut douter qu'il n'en périt un grand nombre. Le
temps, l'incurie, le vandalisme des guerres de reli-
gion au'seizième siècle, ont comblé ces perles; et
peut-être est-il plus étonnant d'avoir encore quelques
ouvrages provençaux de tout genre que d'en avoir
tant perdu; et il n'y a certainement rien à conclure
de ces pertes contre le fait que je veux établir, en af-
firmant que l'épopée romanesque fut un des genres
de poésie cultivés par les troubadours.
Cette assertion ne doit pas être restreinte aux prin-
cipaux de ces genres; elle s'étend à tous, jusqu'aux
plus petits, jusqu'à ceux qui ont toujours passé sans
contestation pour français d'origine et de caractère,
je veux dire jusqu'à ces petits contes , si célèbres
dans la vieille littérature française sous le titre de
fabliaux.
Les troubadours aussi firent des fabliaux, et je ne
balance pas à croire qu'ils en donnèrent les modèles.
11 en reste encore quelques-uns d'entiers, et de quel-
ques autres des fragments qui font singulièrement
regretter tout ce qui s'est perdu de l'ancienne litté-
rature provençale, en ce genre comme dans tous
les autres. Parmi ceux de ces contes que je connais,
il y en a un très-piquant de Vidal de Bezandun,
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 389
troubadour qui vivait dans la seconde moitié du
treizième siècle. C'est Vhistoire, peut-être vraie au >
fond, d'un seigneur catalan, d'humeur très-jalouse,
et qui prend une femme , la plus belle, la plus ai-
mable, la plus sage du monde. Cette femme est dis-
posée d'abord à l'aimer plus qu'il ne mérite ; mais
à la fin, piquée de se voir l'objet de soupçons inju-
rieux, elle se venge en écoutant un des nombreux
chevaliers qui lui font la cour , et se conduit si
adroitement qu'elle fait rouer son mari de coups
par ses propres domestiques, dans un moment cri-
tique oii celui-ci s'était flatté de la surprendre.
Un autre fabliau à tous égards plus intéressant
encore que celui-là, mais dont on n'a qu'un frag-
ment, est attribué à Pierre Vidal de Toulouse, l'un
des troubadours célèbres de la seconde moitié du
douzième siècle. C'est un récit allégorique, ou, pour
mieux dire , mythologique, dans lequel l'auteur a
mis en scène et décrit avec le plus grand détail les
êtres fantastiques dans lesquels les troubadours
avaient personnifié leurs idées d'amour et de galan-
terie. Car, suivant un penchant naturel à l'humanité,
ces poètes avaient traduit leurs doctrines en une sorte
de mythologie qui en était l'expression symbolique.
Une notion plus détaillée de ces contes ou frag-
ments de contes serait ici hors de place : je ne vou-
lais qu'en noter l'existence; je me contenterai, pour
me rapprocher de mon objet, d'ajouter que l'élé-
gance singulière, la légèreté, la grâce et la facilité
mélodieuse de ces petites compositions, supposeati
3fft HISTOIRE 1>E LA POÉSIE PROVENÇALE.
nécessairement une longue culture du genre auquel
elles se rapportent.
Je pourrais me dispenser de citer un fait générg^l
et abstrait, eu preuve d'une opinion que je viens d'é-
tablir sur dos faits spéciaux. Toutefois, ne croyant
pas qu'il puisse y avoir des raisons superflues contre
des erreurs accréditées et invétérées, je citerai aussi
le fait dont je veux parler, d'autant mieux qu'il est
par lui-même d'un certain intérêt pour l'histoire de
la littérature provençale.
Les petits contes galants, folâtres ou sérieux, étaient
si bien un des genres ordinaires de la poésie pro-
vençale des douzième et treizième siècles, que les
poètes qui les cultivaient formaient une classe à
part, distinguée par un nom particulier des trouba-
dours proprement dits. Dans son acception rigou-
reuse, ce mot de troubadour (trobaireen provençal)
ne désignait que les poètes adonnés aux genres ly-
riques, et, plus strictement, ceux d'entre eux qui
composaient des chants d'amour. Quant aux poètes
adonnés à la composition de petites pièces de forme
narrative, on leur donnait un nom équivalent à ce-
lui de nouvellistes, C'est ce qui résulte clairement
d'une courte notice sur un poète provençal asseï
obscur, nommé Elias Fonsalada, de Bergerac en Pé-
rigord, qui fut, dit son vieux biographe, non pas un
bon troubadour [trobaire), mais un (bon) faiseur de
nouvelles (noellaire).
Après des preuves si diverses et si directes de la
culture des genres de poésie narrative par les trou-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 3SHI
badours, j'éprouve une sorte d'embarras d'en avoir
encore une à rapporter. Ce qui me rassure un peu.
c'est qu'elle est frappunle el n'est pas longue.
J'ai parlé souvent des jongleurs ou chanteurs
ambulants des compositions poétiques des trouba-
dours. Tout ce qu'un troubadour pouvait faire, un
jongleur devait le chanter ou réciter en public. Cô
que l'on sait de la variété des fonctions et des at-
tributions du jongleur est donc une donnée cer-
taine pour évaluer la diversité des compositions du
troubadour. Or, il y a, dans la poésie provençale,
diverses pièces et une multitude de passages isolés
qui constatent que la récitation de romans et de
maintes autres compositions du genre narratif
était dans les attributions du jongleur et faisait
une partie essentielle de son art. De tous ces pas-
sages, je nen citerai qu'un seul, qui a le double
mérite d'être court et précis. Je le tire d'une pièce
de ce môme Vidal de Bezandun, dont j'ai parlé tout
à l'heure, et cette pièce est une espèce d'instruction
ou de leçon en forme, que Vidal est censé donner
à un jongleur qui, en se présentant à lui, s'est an-
noncé dans les termes suivants :
« Je suis un homme adonné à la jonglerie du
» chant; etje sais dire et conter des romans, maintes
» nouvelles et d'autres contes bons et gracieux, ré-
» pandus en tous lieux , aussi bien que des vers et
» des chansons d'amour de Giraud de Borneil et
» d'autres. »
Si donc il était vrai que les troubadours n'eussent
39^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
été pour rien dans la création et la culture de l'épo-
pée chevaleresque, ce ne serait du moins pas faute
d'avoir connu, aimé et cultivé beaucoup d'autres
genres de narration et de fictions poétiques. J'espère
montrer qu'ils ont eu aussi leur part, et une grande
part, aux romans du cycle de Charlemagne et de la
Ïable-Ronde.
jn ,..:;; ) n ?.iii()h(ji
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 393
CHAPITRE XXIX.
ORiGiriE DE l'Épopée chevaleresque.
II. — Romans karlovingiens.
Je crois avoir prouvé, dans ce qui précède,
qu'à dater du neuvième siècle , époque à laquelle
remontent les premiers essais de leur littérature,
jusqu'à la période des troubadours inclusivement,
les populations provençales (c'est-à-dire toujours
celles de tout le midi de la Gaule ou de la France)
eurent des compositions narratives, des romans épi-
ques de divers genres. Il me faut maintenant aborder
la question plus restreinte, plus spéciale, et par là
même plus importante et plus difficile, dont la pre-
mière n'était que le préliminaire ; il me faut prouver
ce que je n'ai fait encore qu'affirmer : que les Pro-
vençaux ont eu une part à l'invention et à la culture
des romans épiques du cycle karlovingien et du cycle
breton.
Je suivrai, dans cette nouvelle discussion, le
même ordre dans lequel j'ai déjà parlé des romans
chevaleresques. J'examinerai l'influence provençale
d'abord sur ceux du cycle de Charlemagne , puis
sur ceux du cycle breton; et, dans l'un et l'autre,
je suivrai les sous-divisions que j'y ai précédem-
ment établies. Ainsi, dans le cycle des roman»
karlovingiens , je considérerai en premier lieu ceux
Z^h HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
»,
qui ont rapport aux guerres des chrétiens de la
Gaule contre les Sarrasins ou les musulmans d'Es-
pagne ; en second lieu, viendront ceux qui ont pour
sujet des révoltes des chefs de province contre les
descendants de Charlemagne, révoltes qui amenè-
rent la dislocation de la monarchie karlovingienne.
Les premiers étant de beaucoup les plus nom-
breux, les questions qui s'y rapportent sont natu-
rellement les plus difficiles et les plus compliquées.
Pour chercher, autant qu'il est en moi, à les simpli-
fier et à les préciser, je dois rappeler les divers points
de la grande fable héroïque qu'ils forment par leur
liaison, leur suile et leur ensemble. Les ayant déjà
développés ailleurs, je n'ai besoin ici que d'en si-
gnaler rapidement les principaux, ceux sur lesquels
va porter la discussion ultérieure.
Les fictions les plus célèbres des romanciers karlo*
vingiens ont pour base quatre événements, ou, pour
mieux dire, quatre séries d'événements capitaux :
i^ L'enfance et la jeunesse de Charlemagne, dont
les romanciers et les poëtis populaires s emparèrent
comme d'un thème mystérieux qui leur était aban-
donné par les chroniqueurs, lesquels n'en surent
rien ou n'en voulurent rien dire.
2» Des expéditions de tout point fabuleuses de
Charlemagne devenu roi, expéditions ayant pour
ùbjel la conquête des reliques de la passion de Jé-
sus-Christ, d'abord sur les mu>ulmans de la terre
sainte, puis sur ceux de l'Espagne.
3* L'expédition historique du même monarqiM
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE, 395
contre ces derniers, expédition terminée par le dés-
astre fameux de Roncevaux.
4*^ Enfin les guerres diverses à la suite desquelles
les chrétiens de la Gaule conquirent sur les Sarra-
sins la Provence, la Seplimanie , Narbonne et la Car
talogne; guerres toutes attribuées, par anachronisme,
à Charlemagne et à Louis le Débonnaire.
Les romans dont les exploits des chrétiens, dans
ces dernières guerres, ont fourni le sujet, ont été
groupés ensemble, et forment, dans le cycle général
des romans karlovingiens, un cycle particulier dé-*
signé par le nom de Guillaume au Court-Dez. Tous
les héros de ce cycle ne composent qu'une seule et
même famille, dont Aymeric de Narbonne est sup-
posé le chef, et dont Guillaume est le plus glorieux
descendant.
Tel est, en résumé, le cercle dans lequel roulent
les principaux romansépiques karlovingiens qui sub-
sistent encore aujourd'hui, et dans l'invention et la
culture desquels il s'agit de constater l'interventioa
des Provençaux.
Il me faut pour cela revenir aux allusions fré-
quentes faites par les troubadours , dans leur»
chanls lyriques, aux compositions épiques qui foiv
lèaieni l'autre moitié de leur poésie. J'en ai déjà
cité, et en grand nombre, qui constatent Texistence
d'une foule de compositions narratives de toute di-
mension et de tout genre. Mais j'ai fait abstractioa
de beaucoup d'autres, et précisément de celles qui
prouvent qu'il y eut, en provençal, des récits roma-
2^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
nesques sur tous les mêmes points de cette fable
karlovingienne sur lesquels il existe encore des ro-
mans en vieux français.
Je trouve au moins quinze troubadours qui ont
fait mention de romans provençaux sur les quatre
séries d'événements que j'ai distingués tout à l'heure
comme thème des romans karlovingiens; et chacun
de ces quinze troubadours ayant fait plusieurs fois
allusion au même roman , ou une seule fois à plu-
sieurs romans divers, il en résulte que la somme
totale de ces allusions est d'environ cinquante , et
je ne les ai point toutes recueillies ; je n'ai guère
tenu compte que de celles que j'ai rencontrées un
peu fortuitement en cherchant autre chose.
De ces allusions, les unes, comme on doit s'y at-
tendre, sont vagues et fugitives, et il n'y a pas grand
parti à en tirer pour l' histoire. On doit seulement
en conclure que les romans auxquels elles se rap-
portaient devaient être très-populaires et très-géné-
ralement connus , puisque les plus légers indices
suffisaient pour les rappeler à l'imagination.
Mais plusieurs des allusions dont il s'agit sont,
au contraire, assez précises et assez développées
pour constater que ceux des romans provençaux
auxquels elles s'appliquaient étaient, sinon pour
les détails et les accessoires, au moins pour l'en-
semble et le fond, tout à fait conformes à ceux que
Ton a encore aujourd'hui sur les mêmes sujets,
ij Ainsi, par exemple, la fable singulière du séjour
et des aventures de Charlemagne encore adolescent
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 397
à la cour de l'émir des Arabes andalousiens est clai-
rement indiquée dans le passage suivant d'une chro-
nique en vers provençaux, écrite vers 1220. C'est
un éloge de Charlemagne, « lequel, dit le chroni-
» queur, vainquit Aigolan , et enleva de la cour de
» Galafre, le courtois émir de la terre d'Espagne,
» Galiane, la fille du roi Bramant. » C'est là, en
substance, l'histoire de la jeunesse de Charlemagne,
développée dans d'autres romans encore aujour-
d'hui existants, et l'indice positif d'un roman pro-
vençal construit sur les mêmes données.
Je ne trouve, dans les poètes provençaux, qu'une
ou deux allusions rapides à l'expédition supposée
de Charlemagne, contre le géant Ferabras, pour re-
conquérir les reliques de la Passion, que ce formi-
dable géant sarrasin avait enlevées de Rome. Mais,
sur ce point, nous avons mieux que des allusions;
nous avons le roman même, ou l'un des romans
auxquels ces allusions se rapportent. J'y reviendrai
tout à l'heure.
Quant aux passages des troubadours relatifs à la
déroute de Roncevaux, à la mort de Roland et des
onze autres paladins, ils sont nombreux et tous plus
ou moins expressifs. Les uns, bien que fugitifs, ont
quelque chose de solennel ou de passionné qui at-
teste tout à la fois et la renommée de l'événement,
et la grande popularité des romans auxquels il avait
donné lieu. D'autres, plus détaillés, retracent les
principales circonstances du fait, et font voir par là
que les romanciers provençaux avaient eu pour ma-
398 HISTOIRE BB LA POÉSIE PROVENÇALE.
tière de leurs récils les mêmes fictions et les mêmes
traditions que les romanciers français.
Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de cil^
quelques-uns de ces passages, tant des plus éner-
giques et des plus vifs, que des plus circonstanciés.
On jugera mieux par là de leur caractère et de leur
portée.
w Chevaliers, souvenez-vous de Roland , qui fut
w vendu pour de viles pièces de monnaie, « s'écrie
Gavaudan le Vieux, troubadour, auteur de quelques
pièces remarquables.
Pierre Cardinal, le plus élégant et le plus ingé-
nieux des troubadours satiriques, a rapproché la
trahison de Ganelon et celle de Judas. « Tous les
» deux, dit-il, trahirent en vendant; l'un vendit le
» Christ, l'autre les Paladins. »
Giraud deCabroiras, dans une pièce très-curieuse,
qui est une instruction adressée à son jongleur, et
dans laquelle il cite une multitude de romans grands
et petits, que tout jongleur devait être en état de ré-
citer pour être réputé habile, parle aussi d'un ro-
man qu'il désigne par le titre : Les Grands Gestes ou
De la Grande Histoire de Charles , et dont il indique
rapidement, en ces termes, les circonstances princi-
pales : (Là est raconté) « comnient Charles, par sa
» valeur, entra de force en Espagne; commenta Ron-
» cevaux les douze compagnons frappèrent force
» coups mortels et périrent ensuite injustement,
> livrés par Ganelon le traître à l'émir (d'Espagne)
» et au bon roi Marsiie. »
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALB. 399
C'est là un résumé aussi fidèle qu'il peut l'être en
si peu de lignes du roman français de Roncevaux.
11 me reste à signaler les allusions faites par les
troubadours aux compositions romanesques de leur
littérature, ayant pour sujet les exploits d'Aymeric
de Narbonne et de Guillaume au Court-nez contre
les Sarrasins d'Espagne.
Il n'y a rien de particulier à en dire : il en est de
celles-là comme des précédentes. Elles sont assez
nombreuses, assez variées, assez précises pour dé-
montrer les plus grands rapports entre les romans
provençaux auxquels elles s'appliquaient, et les ro-
mans français que nous connaissons sur les mêmes
personnages. Elles témoignent hautement qu'Aymé-
rie de Narbonne, Arnaut de Berlande et surtout
Guillaume au Court-nez, furent, pour tout le midi
de la France, des héros presque aussi populaires que
Roland lui-même. Il y est question du siège d'Orange
par les Sarrasins ; de tout ce que le preux Guillaume
eût à souffrir durant ce siège; du secours qu'il fut
obligé d'aller demander à Louis le Débonnaire, et à
la tête duquel il revint battre les infidèles ; en un
mot, de tout ce qu'il y a de plus important et de plus
longuement développé dans le roman français de
Guillaume au Court-nez.
Personne, je le présume, ne se figurera que les
romans auxquels les troubadours songeaient dans
ces allusions fussent des romans français ou en toute
autre langue que le provençal : l'hypothèse serait
par trop aventurée. Les populations, les classes aux-
400 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
quelles s'adressaient les pièces de poésie qui con-
tiennent ces allusions, n'avaient, aux époques dont
il s'agit, aucune connaissance du français, ni le moin-
dre motif de le savoir. Ce serait un fait inouï , inconce-
vable, que des allusions si fréquentes, si familières,
se rapportassent à des compositions en une autre
langue et d'une autre littérature que celles même
auxquelles appartenaient les chants lyriques où elles
se rencontrent et où elles figurent comme un acces-
soire, comme un ornement convenus.
Les romans dont ces allusions supposent et prou-
vent l'existence étaient indubitablement des romans
en provençal, aussi bien que tant d'autres dont j'ai
déjà parlé , qui ont donné lieu à des allusions de
tout point semblables, et dont oji ne peut douter
qu'ils ne fussent bien provençaux, la littérature pro-
vençale étant la seule qui offre des vestiges de leur
existence et de leur ancienne renommée.
Je n'insiste pas davantage sur la réfutation directe
d'une hypothèse désespérée. Parmi les raisons et les
faits qui vont suivre, il n'y en aura pas un seul qui
ne soit une démonstration nouvelle de l'impossibi-
lité d'une telle hypothèse.
Je reviens donc aux allusions citées des trouba-
dours à des romans provençaux sur les guerres des
chrétiens de la Gaule avec les Sarrasins d'Espagne,
pour essayer d'en préciser les résultats historiques.
Les romans provençaux dont il s'agit pouvaient
différer,, par les détails, par les accessoires, des ro-
mans français ou autres, aujourd'hui existant sur
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE. 4.01
les mêmes sujets. Mais, par tout ce qu'il y a de plus
significatif dans les allusions citées, il est constaté
que les romans correspondants des deux langues re-
posaient sur le même fond , sur les mêmes données
traditionnelles historiques ou fabuleuses; que dansles
uns et dans les autres, les mêmes actions et le même
caractère étaient attribués aux mêmes personnages ;
en un mot, qu'il ne pouvait guère y avoir, entre les
uns et les autres , que des variétés de rédaction.
Il y a donc ici une chose évidente : c'est que, de ces
ouvrages appartenant à deux littératures différentes
et ayant de tels rapports entre eux, les uns devaient
être les originaux, les modèles; les autres des imita-
tions, des traductions; mais lesquels étaient les co-
pies? Voilà la question importante.
Je suppose un moment qu'il n'y ait, pour résoudre
cette question, que des raisons générales de vrai-
semblance, raisons qui, dans une question obscure
et difficile, comme celle qui nous occupe, ne sont
pas tout à fait sans importance, et voyons en faveur
de qui, des Français ou des Provençaux, seraient
ici ces raisons.
Les populations de langue provençale ayant tou-
jours été plus directement intéressées que les Fran-
çais aux guerres avec les Arabes, y ayant toujours
joué un plus grand rôle , chez lequel de ces deux
peuples était-il le plus naturel que les traditions re-
latives à ces guerres devinssent un thème de poésie î
Les Provençaux eurent des compositions roma-
nesques où les Arabes d'Espagne étaient mis eu
II. 26
kÙ^ HISTOIRE D£ LA POÉSIE PROVENÇALE,
scène ; ils célébrèrent la première expédition chré-
tienne contre les musulmans de Syrie, et tout cela,
à des époques où l'on ne voit encore, chez les Fran-
çais, rien qui puisse passer pour l'ombre ou le
germe d'une littérature. Cela étant, auxquels, des
Français ou des Provençaux, y a-t-il plus de vrai-
semblance historique à attribuer l'invention de com-
positions romanesques sur la lutle des chrétiens de
la Gaule avec les musulmans d'outre les Pyrénées ?
Enfin, pour abréger un peu, à l'époque à laquelle
appartiennent les romans français du cycle karlovin-
gien, les Français avaient pris des Provençaux tout
le système de leur poésie lyrique; ils en avaient tout
adopté, les formes, le langage et les idé;^s. Cela re-
connu, lequel des deux partis est le plus historique,
le plus rationnel, de supposer que celui des deux
peuples qui avait devancé l'autre dans la carrière de
la poésie, qui lui en avait donné les types lyriques,
lui en donna de môme les types épiques , ou de croire
que les Provençaux, originaux et maîtres dans un
genre, furent, dans l'autre, copistes et imitateurs
serviles?
Les faits précédents excluent rigoureusement cette
dernière hypothèse : nous avons trouvé, chez les
Provençaux, diverses compositions romanesques an-
térieures aux romans d^ cycle karlovingien, et qu'il
n'y a ni moyen ni prétexte de prendre pour auire
chose que pour un produit original, pour un déve-
loppement spontané de la poésie provençale.
Il sérail facile de doûner plus de poids à ces rair
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. kOZ
sons générales, en les développant davantage; mais
j'aime mieux essayer d'en trouver de plus spéciales.
L'âge comparé des romans provençaux et français
du cycle karlovingien, si ou le connaissait avec une
cerlaine précision, donnerait la solution de la ques-
tion établie. Malheureusement on ne le sait ni des
uns ni des autres. Il y a cependant des motifs réels
pou r regarder les Provençaux comme les plus anciens.
Parmi les divers troubadours qui y ont fait allu-
sion, comme nous avons vu, les cinq plus anciens
soni Bertrand de Born, Arnaud Daniel, Raymbaud
de Yaqueiras , Aimeric de Pegulhan et Gavaudan le
Vieux. Ces cinq troubadours moururent, les uns
avant la fin du douzième siècle, les autres dans les
dix ou quinze premières années du treizième. Pres-
que toutes les pièces que l'on a d'eux appartiennent
au douzième siècle, et quelques-unes remontent, se-
lon toute apparence, assez haut vers son milieu.
Or, ces pièces renfermant les allusions citées, elles
en marquent ainsi la date, sinon précise, du moins
approximative. J'ai la conviction de les faire plutôt
trop récentes que trop anciennes en les renfermant
dans l'intervalle de 1 190 à 1200.
Mais les romans auxquels se rapportaient ces al-
lusions étaient nécessairement encore plus anciens,
n leur avait fallu un certain laps de temps pour ac-
quérir la célébrité, en quelque sorte proverbiale,
dont ces allusions étaient la suite et la preuve. Je
supposerai ce laps de quinze à vingt ans, et c'est, ce
me semble, le faire aussi court que possible. Il y
hOk HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
avait donc au moins quelques-uns des romans pro-
vençaux du cycle karlovingien dont la composition
devait remonter à 1170.
Or, il est extrêmement douteux qu'à cette époque
il y eût déjà, en français, je ne dis pas des compo-
sitions en vers, il y en avait indubitablement, mais
des compositions poétiques, des chants d'amour et
de bravoure chevaleresque, formant par leurs rap-
ports et dans leur ensemble un système de poésie.
Chrétien de Troies est le premier poëte français dont
on puisse rattacher les ouvrages à des dates approxi-
matives. Or, rien n'autorise à en faire remonter au-
cun aussi haut que 1170. D'ailleurs, les fît-on tous
remonter à cette dernière époque ou plus haut en-
core, ces ouvrages de Chrétien, loin de prouver l'i-
nitiative des Français dans le genre épique, prouve-
raient bien plutôt et beaucoup mieux celle des Pro-
vençaux. En effet, dans le roman épique, comme
dans les chants lyriques, il est certain et il serait fa-
cile de prouver que Chrétien a subi l'influence des
troubadours, et n'a été, en plusieurs choses, que leur
imitateur.
Les conjectures que l'on peut faire sur les époques
respectives des romans provençaux et français du
cycle karlovingien favorisent donc l'opinion de l'an-
tériorité et de l'originalité des premiers.
Mais il y a, dans la substance même et dans di-
vers traits de ces romans, d'autres raisons et des rai-
sons plus intimes et plus directes encore en faveur
de leur origine provençale. J'en ai déjà indiqué ra-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 405
pideinent quelques-unes : j'y reviendrai ici d'une
manière plus formelle.
J'ai parlé à plusieurs reprises de cette expédition
fabuleuse de Charlemagne en Espagne , entreprise
dans la vue de reconquérir les reliques de la pas-
sion, que le géant Ferabras, fils de l'émir arabe de
l'Espagne, avait enlevées de Rome; et j'ai dit tout
à l'heure que l'on avait encore, sur ce sujet, un ro-
man provençal, dont j'aurai un peu plus tard à
m' occuper en détail. J'ajouterai ici que ce roman
existe aussi en français : or, il n'y a pas lieu de dou-
ter que ce ne soit une version, je dirais presque un
calque du premier; et là-dessus du moins, sur ce
point particulier du cycle karlovingien, l'originalité
du romancier provençal relativement au français
peut être établie d'une manière positive.
Mais il n'est pas à beaucoup près si aisé de cons-
tater l'influence que peuvent et doivent avoir eue les
romans karlovingiens provençaux aujourd'hui per-
dus sur les romans français du même cycle encore
subsistants. S'il est possible de reconnaître l'origine
provençale de ces derniers, ce n'est qu'autant qu'ils
en renferment en eux-mêmes des signes et des ves-
tiges. Or, ces vestiges ne sauraient être bien faciles
à découvrir dans des ouvrages de la nature de ceux
dont il s'agit, c'est-à-dire dans des ouvrages où le
costume, la géographie et l'histoire sont violés avec
une licence souvent si gratuite, qu'elle a l'air d'être
volontaire et systématique.
Toutefois, la chose n'est pas impossible. Il y a ,
HISTOIRE DE LA POESIE PROVENÇALE.
par exemple, dans les romans français du cycle de
Guillaume au Court-nez , des particularités qui té-
moignent clairement qu'ils ont dû être, pour la
plupart, primitivement composés dans le Midi et
CD provençaU Un aperçu de l'histoire de ces romans,
si incomplet qu'il doive être, tient de si près à la ques-
tion présente qu'il me paraît devoir 1 éclaircir un peu.
Guillaume surnommé le Pieux fut, comme on
sait, et comme je l'ai rappelé plusieurs fois, un an-
cien chef, probablement de race franke, auquel
Charlemagne donna le commandement militaire du
royaume d'Aquitaine, en 783, dans un moment oîi
ce royaume était fortement menacé, d'un côté par
les Arabes , de l'autre par les populations bas-
ques, vraisemblablement alliées avec les Arabes.
Guillaume justifia les espérances de Charlem;igne, et
se conduisit en héros. Il repoussa ou contint les
Basques dans les Pyrénées. 11 perdit, il est vrai,
contre les Arabes la sanglante bataille d'Orbieu , près
de Narbonne; mais il en eut plus tard mainte re-
vanche glorieuse, et finit par porter les armes aqui-
taines au delà des Pyrénées. Il prit, à la suite d'un
siège mémorable, l'imporlante ville de Barcelone ,
dont la conquête devait entraîner celle de la Cata-
logne entière.
Dans le cours rapide de ces guerres avec les Arabes,
Guillaume se fit une renommée populaire de bra-
voure, et fut célébré par toutes les populations voi-
sines des Pyrénées , comme le héros et le sauveur
du pays. Cependant, bientôt dégoûté de la gloire et
HISTOIBE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 407
du monde, il se relira, en 805, dans un désert des
Cévennes, où il fonda un monastère qui prit son nom,
et dans lequel il mourut, sous l'habit de moine , on
ne sait trop à quelle époque.
Les populations du Midi composèrent sur les ex-
ploits, les fatigues, les traverses et la retraite pieuse
de ce brave chef, divers chants épiques qui se con-
servèrent longtemps par tradition, et qui, comme
tous les chants de cette espèce, de vaguement et lar-
gement historiques qu'ils devaient être d'abord, de-
vinrent de plus en plus romanesques et fabuleux.
Ce n'fst que par une sorte d'accident heureux
pour l'histoire de l'épopée karlovingienne, et plus
strictement de l'épopée provençale, que l'on a des
notions positives sur l'existence de ces chants. C'est
un moine du monastère de Saint-Guilhem qui en a
parlé en termes formels, bien qu'un peu paraphra-
sés, d-<ns une vie latine de Guillaume le Pieux. J'ai
déjà cité ce passage plus haut; mais il revient ici
Irop à propos pour que je ne le cite pas de nouveau.
Le voici donc :
« Quelle est, dit l'agiographe, quelle est la danse
» de jeunes gens, l'assemblée de gens du peuple ou
h d'hommes de guerre et de nobles, quelle est la vi-
* gi'e de sainte fête, où l'on n'entende pas chanter
M doucement et en paroles modulées, quel et com-
» bien grand fut Guillaume? avec quelle gloire il
» servit l'empereur Charles? quelles victoires il rem-
y^ porta sur les infidèles? tout ce qu'il en souffrit,
» tout ce qu'il leur rendit? »
♦08 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
11 était difficile de mieux attester la popularité des
chants épiques, auxquels les exploits de Guillaume
donnèrent lieu, dans les contrées qui en furent le
théâtre. Quant à la date de ce témoignage, date qui
implique celle des chants auxquels ils se rapportent,
c'est une question plus douteuse. Une seule chose est
certaine, c'est que la biographie dont ce passage fait
partie est antérieure au onzième siècle ; elle est donc
au moins du dixième. C'est donc aussi l'âge des
chants dont elle fait mention.
On s'aperçoit bien vite, en parcourant cette bio-
graphie, que son auteur avait emprunté plusieurs
traits de ces mêmes chants populaires dont il signale
l'existence. Ainsi, par exemple, il suppose tout le
midi de la Gaule, la Provence et la Septimanie, oc-
cupés par les Arabes, sous le commandement d'un
émir, assez étrangement nommé Thibaut. Il fait ré-
sider ce chef à Orange ; il fait assiéger et prendre
cette ville par Guillaume. Tous ces faits, inconnus
aux historiens, sont longuement développés dans le
roman de Guillaume au Court-nez, Ils en font la
base.
Or, les chants épiques, ces chants du dixième
siècle, dont ces faits avaient été tirés, étaient indu-
bitablement d'origine méridionale : leur sujet, leur
objet le disent assez , et le moine de Saint-Guilhem
l'atteste. On ne peut donc guère douter que du moins
les données fondamentales, les matériaux primitifs
du roman de Guillaume au Court-nez, ne soient pro-
vençaux.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 409
Maintenant ce romande Guillaume, tel qu'il existe
aujourd'hui en français, présente une singularité
que j'ai déjà notée en passant, mais sur laquelle il
importe de revenir d'une manière plus expresse. A
une époque qu'il ne s'agit pas encore de déterminer,
toutes les traditions poétiques , tous les chants
épiques sur les exploits du duc Guillaume le Pieux,
ont été amalgamés avec d'autres traditions, envelop-
pés et comme fondus dans d'autres chants popu-
laires, dans d'autres fables romanesques, relatifs à
d'autres incidents des guerres du Midi contre les
Arabes, et à la conquête de la Sepli manie et de
Narbonne. Cette conquête a été attribuée à un
comte, à un paladin du nom d'Aymeric, dont on a
fait la souche d'une nombreuse lignée de héros qui
se signalent tous par de grands exploits contre les
Sarrasins. On a fait de Guillaume le Pieux un des fils
de ce comte Aymeric ; on lui a donné pour frère e
fameux Gérard de Roussillon. En un mot, les per-
sonnages romanesques les plus célèbres du cycle kar-
lovingien ont été groupés autour d'Aymeric de Nar-
bonne, comme ses proches ou ses descendants;
toutes leurs prouesses ont été rattachées aux siennes,
et toutes les guerres postérieures à la conquête de
Narbonne ont été considérées comme le complément
ou comme des épisodes de cette conquête. Il ne faut
pas oublier de noter que cet Aymeric du roman de
Guillaume au Court-nez meurt de blessures reçues
dans une grande bataille contre les Sarrasins.
Il ne s'agit pas d'examiner ici jusqu'à quel point
*10 HISTOIRE PE LA POÉSIE PROVENÇALE.
a été ingénieuse ou heureuse cette tentative pour
<;oordonner, dans un seul et même ensemble, toutes
les traditions poétiques, toutes les fables roma-
"oesques relatives aux guerres des chrétiens de la
Gaule contre les Arabes d'Espagne. Je me borne
à remarquer gue cette tentative était tout à fait dans
la nature des choses, et l'on peut être sûr qu'elle ne
fut faite que dans un pays oii il y avait déjà beau-
coup de chants ou de romans épiques détachés sur
les divers incidents de l'événement général auquel
ces chants et ces romans se rapportaient tous. Il
n'est donc pas indifférent, dans la question actuelle,
de savoir où a été faite la tentative dont il s'agit, si
ça été dans le Nord ou dans le Midi. Or, c'est sur
quoi il ne peut y avoir beaucoup d'incertitude.
Ce n'est pas sans motif que le nom d'Aymeric de
Narbonne a été donné à ce père prétendu de Guil-
laume le Pieux, à ce chef imaginaire de toute la glo-
rieuse lignée des héros chrétiens vainqueurs des
Maures. Plus l'application de ce nom était arbitraire,
fausse et bizarre, et plus il est évident qu'elle avait
un motif privé et local. Nul doute que le romancier
qui hasardait ce baptême romanesque n'eut en vue
par là de flatter la vanité et de rehausser la gloire
des seigneurs de la maison de Narbonne. Il y eut une
multitude de romans chevaleresques inspirés par le
même motif; c'est un fait auquel j'ai déjà louché
ailleurs, et dont il serait aisé de donner beaucoup de
preuves. .
10* Cela 4tant, les époques oii l'on trouve, dans la
HISTOIRE ©B LA POESIE PROVENÇAIK. Mf
maison de Narbonne, des seigneurs du nom d*Ayme-
ric, doivent fournir des données pour découvrir celle
où ce nom fut employé comme une espèce de lien
poétique pour unir et rapprocher des traditions, des
fables romanesques jusque-là détachées.
Il y a deux Aymeric que le romancier, auteur de
celle fiction, peut également avoir eus en vue : l'un
est Aymeric ï, déjà vicomte de Narbonne en 1071,
et qui, de 1103 à 1104, alla guerroyer en terre
sainte, et y mourut au bout d'un ou deux ans.
Aymeric 11, son fils, lui succéda, et fut lue, en 1 1 3*,
en Catalogne, dans la sanglante bataille de Fraga,
gagnée par les Arabes sur les chrétiens.
Ce fut la fille d'Aymeric II qui lui succéda, cette
même Ermengarde , célèbre dans l'histoire de la
poésie provençale, et dont là cour fut fréquentée par
les troubadours les plus renommés du douzième
siècle. Tout autorise ou oblige à croire que ce fut
quelqu'un de ces troubadours qui , pour flatter Er-
mengarde et célébrer la gloire de son père et de
son aïeul, morts tous les deux en combattant les in-
fidèles, donna leur nom à un premier conquérant
de Narbonne, chef supposé de leur race, et vanta
ainsi leur bravoure et leurs exploits dans la bra-
voure et les exploits de ce dernier.
Ainsi donc, ce n'est pas seulement le fond primitif
du roman actuel de Guillaume au Court-nez qui doit
être réputé provençal, c'est ce qu'il y a de plus ca-
ractérisiique dans sa composition; c'est la fictioH
qui lui donne une sorte d'unité, en en rapprochant
412 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
tous les personnages , en les faisant tous membres
d'une seule et même famille.
Ce n'est pas tout, et j'ajouterai qu'en dépit de
toutes les modifications, de toutes les altérations
qu'il a dû subir pour arriver à sa forme actuelle, ce
même roman présente encore, dans ses diverses par-
ties, beaucoup de particularités qui confirment les
preuves générales de son origine provençale. Ainsi,
par exemple, beaucoup de noms de lieux ou de per-
sonnes, qui sont significatifs et forgés, ont été évi-
demment forgés en provençal.
Il y a aussi çà et là, dans ce roman, à travers beau-
coup de géographie imaginaire et fabuleuse, comme
dans toutes ks compositions du même genre, quelques
descriptions de lieux si exactes, . ou circonstanciées
de telle sorte, qu'elles n'ont pu être tracées que d'a-
près nature et par des hommes qui avaient vu les
objets dont ils parlaient. Telles sont, par exemple ,
les descriptions de Nîmes, d'Orange et de plusieurs
localités voisines.
Enfin on trouve, dans ce même roman, des inci-
dents qui ne sont que l'amplification de traits his-
toriques connus de la courtoisie et des mœurs che-
valeresques du Midi. Un passage remarquable en ce
genre est celui qui a rapport au mariage d'Aymeric
de Narbonne avec une princesse, fille de Didier, roi
des Lombards (à laquelle, par parenthèse, le roman-
cier a donné le nom d'Ermengarde). Aymeric l'en-
voie demander à Pavie par une députation de ses
plus braves chevaliers. Tout se passe selon ses vœux,
HISTOIRR DE LA POÉSIE PROVENÇALE. M3
et la belle Ermengarde lui est accordée pour femme.
Mais la mission des chevaliers n'en a pas moins été
un moment sur le point de tourner fort mal : il y a
eu entre eux et le roi de Pavie un démêlé des plus
étranges.
Le roi, pour faire preuve de magnificence et de
générosité envers les députés d'Aymeric, veut les
conraier richement, c'est-à-dire leur fournir gratis
tout ce qui peut leur être nécessaire ou agréable;
mais, dans les mœurs provençales, ce qu'il était beau
et chevaleresque d'offrir, il était beau et chevale-
resque de le refuser. Les chevaliers d'Aymeric décla-
rèrent donc qu'ils sont tous de riches et puissants
barons, et n'ont que faire de l'hospitalité du roi. Le
roi est piqué du refus ; mais il ne se tient pas pour
battu : il essaye de contraindre les chevaliers à ac-
cepter ses offres, et voilà entre eux et lui une guerre
d'un genre tout nouveau.
Il fait assembler les marchands de Pavie et leur
ordonne de vendre toute chose à si haut prix, que les
chevaliers étrangers n'y pouvant atteindre, soient ré-
duits à tout accepter du roi. Les marchands ne se le
font pas dire deux fois : ils se mettent à vendre leurs
denrées à des prix extravagants; mais les chevaliers
achètent et payent tout, sans daigner seulement
prendre garde que tout est un peu cher.
Le roi, de plus en plus blessé, fait alors publier
dans Pavie une défense rigoureuse de vendre à au-
cun prix aux chevaliers d'Aymeric du bois pour leur
cuisine. Pour le coup, ceux-ci sont un peu embar-
kik BTSTOIBE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
rassés. Ils maDgeraient bien de la chair crue, plutôt
que d'accepter la table du roi ; mais ils ont peur
qu'une telle action ne leur soit reprochée, comme
une action de sauvages. 4 .)|i ^Mt^'
Un des chevaliers propose d*aller tuer le roi au
milieu de sa cour ; mais cet avis paraissant un peu
hasardeux ou du moins prématuré, un autre en ouvre
un meilleur, qui est adopté. Les chevaliers achètent
un tas prodigieux de noix et de tasses, de vases de
bois de toute espèce; ils font de tout cela un feu de
cuisine à brûler tout Pavie, et continuent à faire si
bonne chère, qu'ils finissent par affamer la ville. Le
roi est forcé de s'avouer vaincu, et, plein d'admira-
tion pour les vainqueurs, il n'a, dès ce moment, plus
rien à leur refuser.
Je le répète, ces luttes de fierté, d'orguf il et d'os-
tentation de magnificence, étaient dans les mœurs
provençales, et le trait du roman d'Aymeric qui vient
d'être cité n'est que la paraphrase pure et simple
d'une aventure racontée par le Prieur du Vigeois,
dans ^a chronique, comme ayant eu lieu entre un
vicomte de Limoges et le fameux Guillaume VIII,
comte de Poitiers. Or, c'est dans les pays où elle
était arrivée, et dans les mœurs desquels elle était,
qu'une pareille aventure dut naturellement eatrcï
dana la poésie romanesque. Il y a une invraisem-
blance manifeste à la supposer racontée pour la pre-
mière fois dans un roman français.
, Je ne pousserai pas plus loin ces sortes de preuves;
il faudrait, pour leur donner toute l'autorité dont
HISTOIBB DB XÂ PO^IK PBOVENgAUB. ^15
elles sont susceptibles, entrer dans la discussion mi-
nutieuse de beaucoup de particulariléssur lesquelles
je pourrai revenir plus convenablement quand j'en
serai à l'analyse même des ouvrages ou elles se font
remarquer. 11 me suffit de les avoir présentées ici
d'une manière générale. .
Maintenant, je reviens a l'hypothèse dans laquelle
j'ai raisonné et discuté jusqu'à présent,, pour la rec-
tifier un peu, car elle est susceptible de l'être et en a.
besoin. Dans les limites où je l'ai prise, elle ne ser
rait point assez favorable à l'opinion que je tiens
pour la vérité. En effet, j'ai eu l'air de supposer jus-
qu'ici que les Provençaux n'avaient eu, sur lesguerres
des chrétiens de la Gaule avec les Arabes d'Espagne,
que des romans, les mêmes,, au moins pour le fond,
que les romans français encore aujourd'hui existants^
sur les mêmes sujets. J'ai eu l'air d'admettre que,
dans les deux littératures, le cycle de l'épopée kar-
lovingienne était r;esté circonscrit dans les mêmes
limiteSy avait roulé sur les mêmes arguments histo-
riques, sur les mêmes fictions, sur les mêmes tradi-
tions populaires.
Il n'en est point ainsi : le cycle de l'épopée karlo-
vingienne fut, en provençal, plus étendu et plus varié
qu'en français. 11 comprenait divers romans auxK
quels onne connaît point de pendants en français,
et dont il n'y a, par conséquent, pas lieu de révoquer
en doute l'originalité. Ainsi donc, en admettant»
contre toute vraisemblance et contre des faits posi-
tils, que les Provençaux n'eurent, aucune port, à la
416 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
création de ceux des romans karloyingiens dont il a
été question jusqu'à présent, il n'en serait pas moins
constaté qu'ils en eurent d'autres. Les historiens en
citent plusieurs, tous divers de ceux dont il a été
parlé, et qui tous firent partie d'un cycle karlovin-
gien provençal.
Il existe une chronique sommaire des comtes de
Toulouse, écrite au quatorzième siècle. C'est une
maigre et sèche notice des principaux événements de
la vie de chaque comte, à commencer par Torsinus,
qui est un personnage fabuleux, et sur le compte du-
quel le chroniqueur n'a eu, par conséquent, que des
fables à citer. Il nous apprend lui-même qu'il avait
tiré ces fables d'un livre des conquêtes de Charle-
magne. Or, ce livre était un roman dans lequel il
était amplement raconté comment Charlemagne, re-
passant les Pyrénées, après avoir conquis toute l'Es-
pagne, vint conquérir successivement, en Gaule, les
villes de Bayonne, de Narbonne, et toute la Pro-
vence. Torsinus ayant été son plus glorieux soutien
dans toutes ces conquêtes, ce fut en récompense de
ces services qu'il reçut le comté de Toulouse, oh il
continua à faire bravement la guerre aux Sarrasins.
Chaque seigneur féodal un peu puissant trouvait
aisément un romancier pour faire remonter son li-
gnage jusqu'à quelqu'un de ces vieux héros qui
avaient pris des villes ou gagné des batailles sur les
Sarrasins. Je ne sais quel romancier flattait ici le
comte de Toulouse de la même manière que d'autres
flattèrent les seigneurs de Narbonne.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 117
Je dis d'autres, car le roman de Guillaume au
Court nez n'était pas le seul oii fussent célébrées les
prouesses de ce premier Aymeric de Narbonne, le
prétendu auxiliaire de Charlemagne dans ses con-
quêtes sur les Sarrasins. Le savant Cattel possédait
une copie et cite quelques vers d'un second roman
sur les exploits de ce même Aymeric: roman qui
avait été composé en i2\*2 parun troubadournommé
Aubusson, de Gordon, en Quercy.
Un troisième roman dont Aymeric est encore le
héros, et qui n'a rien de commun non plus avec ce-
lui de Guillaume au Court-nez , c'est le roman de
Philomena , qui subsiste encore dans le texte pro-
vençal et dans une version latine récemment pu-
bliée par le professeur Ciampi, de Florence. Ce n'est
qu'une plate légende monacale ayant pour sujet
principal la fondation du monastère de la Grasse,
près de Narbonne, et dans laquelle sont racontés
épisodiquement le siège de Narbonne et Us ba-
tailles livrées par Charlemagne, durant ce siège,
aux Sarrasins de la Septimanie et d'outre les Py-
rénées.
Dans sa forme actuelle , ce roman ne remonte
guère au delà du treizième siècle; mais il renferme
diverses traditions historiques qui semblent remon-
ter jusqu'à l'époque même de la domination arabe
en Septimanie. Il est question, par exemple, d'émirs
ou de rois sarrasins de différenles villes de cetlè
contrée, d'Uzès, de Nîmes, de Lodève, de Béziers, etc. ,
c'est-à-dire précisément de toutes les villes où il est
II. 27
!kl8 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
constaté que les dominateurs musulmans eurent des
officiers civils et militaires. C'est, à ma connaissance,
l'unique vestige qui existe dans notre histoire d'une
statistique de la Septimanie sous les Arabes.
Le président de Fontetle cite, comme ayant ap-
partenu à M. de Galaup, noble provençal qui avait
formé un recueil intéressant de curiosités littéraires,
un roman épique, selon toute apparence, beaucoup
plus important que tous ceux dont je viens de faire
mention. Il roulait sur les guerres que Charlemagne
était supposé avoir faites contre les Arabes, en Pro-
vence, aux environs d'Arles, et il parait que l'un
des principaux incidents de ces guerres était le siège
d'une ville de Fretta, fameuse dans les romans kar-
lovingiens, et que l'on suppose être la même que
celle de Saint- Remy.
Enfin, les troubadours aussi font allusion à des ro-
mans épiques en provençal, qui furent de môme des
extensions ou des variantes de l'épopée karlovin-
gienne. Ils font allusion, par exemple, à des récils
fabuleux sur la longue et dure captivité de Charle-
magne en Espagne.
On voit donc, et c'est un fait qu'il n'y a pas moyen
de méconnaître, que le cycle de l'épopée kark>-
vingienne a été plus large et plus complexe dans
la poésie provençale que dans k poésie française.
C'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il était plus ori-
ginal et plus ancien dans la première que dans
celle-ci ; car c'est, en général, dans les contrées oîi
les tradilioûs et les fictions poétiques ont eu le plus
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 419
de développements et de variantes, qu'il faut ôti
chercher le berceau.
Un fait particulier qui me paraît coïncider avec
les faits littéraires pour prouver que les romans hé-
roïques du cycle karlovingien furent plus répandus
et plus populaires au Midi qu'au Nord, c'est qu'il y
eut, dans le premier, plus de monuments et de loca-
lités décorés des noms des héros de ces romans. Ce
serait une liste curieuse et assez longue, je crois, que
celle des tours, des cavernes, des rochers et des sites
remarquables qui portèrent au moyen âge le nom de
l'immortel paladin. Il n'y eut pas jusqu'à des por-j
tions de mer aujtquelles ce nom ne fût donné. Ail
douzième et au treizième siècle, par exemple, le
golfe de Lyon fut appelé la mer de Roland.
Et il ne faut pas croire que ce soit uniquement à
dater de l'époque des romans aujourd'hui connus
sur le paladin que l'on trouve des localités remar-
quables illustrées de son nom ; le fait remonte beau-
coup plus haut ; il remonte à des temps où l'on peut
être sûr qu'il n'y avait guère stli* Roland d'autres
poésies que des chants populaires fort simples et fôrt^
grossiers. Ainsi, par exemple, dans un acte de dô^^*
nation de l'an 918, il est fait mention d'un lieu
nommé la roche de Roland (Roca Orlanda, en latin
barbare), dans le voisinage de Brioude, en Au-'
vergne.
L'imposition de ces noms romanesques à des
Iteux, à des objets que l'on voulait signalef , est k
preuve certaine de l'existence d'une poésie popiikirè'
420 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
dans laquelle ces Doms étaient célébrés. C'était
comme une traduction de cette même poésie dans
une langue plus solennelle et plus populaire encore.
Dans toutce que je viens de dire de l'influence des
Provençaux sur l'invention et la culture de l'épopée
karlovingienne, j'ai eu exclusivement en vue la por-
tion de cette épopée qui roule sur les guerres des
chrétiens de la Gaule avec les Arabes d'Espagne. Je
n'ai point parlé de cette autre partie de la même épo-
pée destinée à célébrer les querelles des monarques
karlovingiens avec leurs chefs de province. Je n'ai
point dit ce que les Provençaux avaient fait ou pu
faire pour celle-là. Mais là-dessus je n'ai que peu de
mots à dire :, il ne s'agit, pour moi, que d'appliquer
rapidement à ce côté de la question les faits pré-
cédemment établis, les observations déjà déve-
loppées.
Et d'abord, quant au fait général sur lequel rou-
lent les romans épiques de cette seconde classe, c'est
dans le Midi qu'il se manifeste le .plus tôt et avec le
plus d'éclat. C'est là que se trouvent les chefs entre-
prenants qui se révoltent les premiers contre leurs
monarques. C'était donc aussi là que les entreprises
et les succès de ces chefs avaient naturellement le
plus de chances de devenir des thèmes d'épopée;
et tout annonce que la chose se passa en effet de la
sorte.
Les principaux romans karlovingiens de cette se-
conde classe sont ceux de Gérard de Vienne ou de
Roussillon, ceux d'Élie de Saint-Gilles et de son fils
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. kM
Aiol, ceux de Renaud de Montauban ou des quatre
fils d'Aimon.
Or, les troubadours ont fait à tous ces divers ro-
mans des allusions de la même nature et de la même
valeur que celles qu'ils ont prodiguées à propos des
romans sur les guerres des Sarrasins et des chrétiens.
Les nouvelles allusions dont il s'agit sont des mêmes
troubadours que les autres ; elles sont des mêmes
dates; elles assignent donc aux compositions aux-
quelles elles se rapportent une ancienneté égale à
celle des précédentes.
Enfin l'un des romans signalés par ces allusions,
et l'un des plus intéressants, existe encore dans son
texte provençal ; c'est un monument de plus pour
justifier les allusions qui s'y rapportent, et par là
même toutes les allusions pareilles.
Je discuterai, dans le prochain chapitre, les preuves
de l'intervention des Provençaux dans la composi-
tion des romans de la Table Ronde.
^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PBOVBITCALB.
CHAPITRE XXX.
ORIGINE DE L'jÉPOP^E CHEVALERESQUE.
in. -— Romans de la Table-Ronde.
En prouvant, comme je crois l'avoir fait, que le$
Provençaux eurent des épopées originales sur {es (ii-
vers incidents historiques ou fabuleux de la lutte des
chrétiens des Gaules avec les Arabes d'Espagne, je
n'ai prouvé qu'une chose en elle-même très-vraisem-
blable. Dès l'instant où il y avait dans la littérature
de ces peuples des épopées romanesques, il était
parfaitement naturel que quelques-unes au moiiiis de
ces épopées roulassent sur des guerres importantes,
et qui avaient été, durant près de deux siècles, pour
le Midi, un motif constant d'inquiétudes religieuses
et politiques, et d'héroïques efforts.
11 n'en est plus de même quand il s'agit d'épopées
dont le sujet est ou a l'air d'être pris de l'histoire
de quelques peuplades des Bretons insulaires du
sixième siècle. On ne découvre pas si aisément quels
motifs les populations méridionales de la Gaule pou-
vaient avoir d'aller chercher des sujets de poésie ro-
manesque hors de chez elles, dans une histoire tout
à fait étrangère à la leur; histoire qui n'avait d'ail-
leurs rien de frappant, rien de merveilleux, rien qui
dût naturellement porter d'autres peuples à s'en oo-
HISTOIRE »E LA POÉSIE PROVENÇALE. 423
cuper, à la dénaturer par des fables. La nationalité
est, comme nous l'avons vu, une des conditions, un
des caractères de l'épopée primitive. Or il n'y avait,
pour les peuples de langue provençale, rien de na-
tional dans les traditions historiques des Bretons in-
sulaires, ni même de ceux de la Gaule.
Cette observation, je ne le dissimule point, est une
difficulté à résoudre dans l'histoire de l'épopée pro-
vençale; mais ce n'est point une difficulté insoluble,
ni même aussi grave qu'elle peut le paraître au pre-
mier coup d'oeil. J'essayerai d'abord de constater les
faits, sans égard au plus ou moins de facilité qu'il
peut y avoir de les expliquer. La raison en fùt-elle
encore plus obscure, il faudra bien les admettre, s'ils
sont prouvés.
J'ai divisé les romans épiques de la Table-Ronde en
deux classes : la première , de ceux qui n'ont aucun
rapporta l'histoire duSaint-Graal; la seconde, de ceux
qui roulent sur cette histoire. Je suivrai cette divi-
sion dans l'examen où je vais entrer, de la part
qu'eurent les Provençaux à la composition des épo-
pées de la Table-Ronde, en commençant par celles
de ces épopées qui ne se rapportent point au SainI*
Graal, el sont, selon toute apparence, les plus an-
ciennes de tout le cycle.
Pour préciser, autant que possible, l'objet de cette
discussion, je la bornerai d'abord à un point unique
et spécial; je la bornerai à l'histoire d'un seul des
pomans de la Table-Ronde, mais du plus célèbre de
tous, et de l'un des plus anciens. Le résultat de cette
^j&k HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
.discussion particulière m'abrégera et me facilitera la
j^gcherche d'un résultat plus général.
jijLe roman dont je veux parler est celui de Tristan,
il n'est pas aisé aujourd'hui de se faire une idée du
succès et de la renommée de cet ouvrage, à Tépoque
de son apparition et durant tout le reste du moyen
âge. Il pénétra dans toutes les contrées de l'Europe,
5ans en excepter la Scandinavie et l'Islande; dans
toutes il fut traduit, imité ou refait ; dans toutes il
fit les délices de toutes les classes, mais particulière-
ment des plus élevées ; dans toutes enfin il fut, pour
les masses, une source de chants populaires. On ne
citerait pas, depuis ce que l'on nomme la renais-
sance des lettres, une composition poétique qui ait
eu la même fortune.
11/ Indépendamment des pures et simples traductions
de l'histoire de Tristan, il y en a différentes ver-
sions., diverses rédactions, qui varient entre elles
par les accessoires et les détails, mais roulant toutes
^ur un même fond primitif, n'étant toutes que le dé-
yeloppement des mêmes situations principales.
Sans prétendre avoir fait un compte exact de ces
différentes rédactions, j'en puis indiquer sept, dont
les unes existent encore aujourd'hui en entier, tan-
dis que l'on n'a des autres que des fragments plus
ou moins longs. De ces rédactions, soit entières, soit
incomplètes, deux sont en prose et cinq en vers.
Toutes sont imprimées, les unes déjà depuis long-
temps, les autres depuis des époques récentes ; de
sorte qu'il n'y a aucune difficulté particulière à se
HIS-TOïRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. S25
les procurer toutes pour les étudier et les comparer.
Voici, avant de passer ou Ire, la liste de ces sept dif-
férentes rédactions de la faille chevaleresque de
Tristan, avec quelques désignations suffisantes pour
les distinguer entre elles :
1** Une rédaction anglo-normande en prose, géné-
ralement attribuée à Luce, seigneur de Gast, près de
Salisbury.
2° Une abréviation allemande, aussi en prose, qui
paraît avoir eu pour base la rédaction précédente.
' i 3° La rédaction en vers de Godefroy de Strasbourg,
un des miiinesinjer les plus distingués de son temps.
4<^ La rédaction écossaise de Thomas d'Erceldounft,
en stances symétriques de onze vers chacune.
Restent trois fragments des trois autres rédactions
en vers, toutes trois en français.
]!: Deux de ces fragments, dont le plus long est d'en-
viron mille vers, ont été tirés d'un manuscrit de
M. Douce, savant écossais, possesseur d'une biblio-
thèque riche en raretés.
jl (Le troisième fragment, appartenant à une septième
rédaction du Tristan, a été publié d'après un ma-
nuscrit de la bibliothèque du roi, à i^aris. C'est le
plus considérable des trois : il a près de quatre mille
cinq cents vers.
Que ces sept diverses versions ou rédactions du
Toman de Tristan ne soient pas les seules qui aient
existé ou qui existent peut-être encore, c'est ce que
nous verrons mieux tout à l'heure. Tenons-nous-en,
pour le moment, aux sept que je viens d'indiquer.
426 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
Aucune ne renferme en elle de particularités, ni de
marques auxquelles on puisse la reconnaître pour le
texte primitif du roman, pour le fond original ex-
ploité et varié par les six autres rédacteurs. Mais les
dates relatives des sept rédactions citées, si on les
savait, fourniraient implicitement le même résultat.
Or, l'on peut essayer de coordonner ces dates, ou
du moins la plupart.
Des sept rédactions désignées de l'histoire de Tris-
tan, celle de Thomas d'Erceldoune, en écossais, est
aujourd'hui celle sur laquelle on a le plus de lu-
mières. C'est Walter Scott qui a publié cette rédac-
tion, en l'accompagnant de diverses notices, tant sur
Fauteur que sur l'ouvrage; notices qui ne laissent
rien à désirer ni pour le goût ni pour la critique.
Il résulte de ses recherches sur Thomas d'Ercel-
doune, que ce poëte naquit vers l'an 1220 et mourut
dans l'intervalle de 1286 à 1289. Si l'on suppose,
comme il est naturel, qu'il écrivit son poëme dans
la maturité de l'âge, de trente à quarante ans, par
exemple, ce poëme dut être composé de l'an 1250 à
1260 ; mais on ne peut guère le faire plus ancien que
le milieu du siècle, et je le supposerai de celte
époque.
Ce point convenu, il faut savoir lesquelles des six
autres rédactions sont antérieures, lesquelles posté-
rieures à celle de Thomas. Or, il y en a deux sur les-
quelles il ne peut y avoir doute à cet égard ; en effet,
les auteurs de l'une et de l'autre citent également un
Ibomas, qui, quand il s'agit d'unromaûeier, auteur
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. kSî
d'une histoire de Tristan, ne peut guère être un
autre que Thomas d'Erceldoune.
Les deux rédacteurs qui citent ce dernier commo
leur devancier sont Godefroy de Strasbourg et l'au-
teur anonyme de la rédaction à laquelle appartient
le premier fragment du manuscrit de M. Douce. Ces
deux rédactions, à quelque époque précise qu'elles
appartiennent, sont donc certainement, l'une et
l'autre, postérieures à l'an 1250.
Le second fragment de manuscrit de M. Douce ne
présente aucune donnée d'après laquelle on puisse
lui assigner une date; mais on s'assure aisément,
par son caractère et son objet, que le Tristan dont il
fit partie devait être postérieur non-seulement au
Tristan de Thomas d'Erceldoune, mais à celui au-
quel appartient le premier fragment déjà cilé. En ef-
fet, ce second fragment annonce un ouvrage ayant
tous les caractères d'un abrégé, d'un résumé destiné
à donner une idée vive et sommaire du sujet longue-
ment délaillé dans le premier.
Reste maintenant à décider si l'énorme Tristan en
prose est, de même, postérieur à celui de Thomas
d'Erceldoune, ou si, au contraire, il serait plus an-
cien et lui aurait servi ou pu servir d'original.
Pour ceux qui pensent que le Tristan en prose fut
composé par l'ordre du roi d'Angleterre Henri II,
par conséquent de 1 152 à 1 1^8, la question est bien-
tôt résolue. Mais j'ai déjà montré ailleurs que cetta
opinion est de tout point gratuite. Il est vrai qu'u»
QJ^eivalier Luce, seigneur d'un château de Gast, st
428 UISTOIKE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
donne pour l'auteur du grand Tristan en prose, et
prétend l'avoir traduit du latin, par l'ordre et pour
l'amour d'un roi d'Angleterre du nom de Henri;
mais il est vrai aussi que, dans le passage du roman
où il dit cela, messire Luce dit d'autres choses
fausses et absurdes, et Walter Scott n'a pas man-
qué d'énoncer sur ce messire Luce des doutes fort
graves et très-motivés. « Ce Luce, dit-il, ce seigneur
» du château de Gast, semble tout aussi fabuleux
>) que son château et que l'original latin de son ro-
^ man. Pourquoi aurait-on composé au treizièaie
» siècle une histoire de Tristan en latin? Pour qui
» cette histoire anrait-elle été une source d'agré-
» ment ou d'instruction? »
11 y aurait encore plus d'un pourquoi à ajouter à
ceux de Walter Scott; mais je veux, pour le mo-
ment, les laisser tous de côté et prendre Luce, sei-
gneur de Gast, pour un personnage réel, qui dit quel-
que chose de vrai en affirmant qu'il a travaillé pour
un roi du nom de Henri; mais au moins ne dit-il
pas que ce soit pour Henri II, et c'est une invraisem-
blance de moins dans son témoignage.
Le roi Henri III, qui, dans sa majorité, régna de
1227 à 1272, patronisa beaucoup la littérature
anglo-normande; et ce fut, tout oblige à le croiTe,
plutôt pour lui que pour Henri II que put être com-
posé le roman de Tristan. Mais comme ce règne
comprend vingt-trois ans de la première moitié du
treizième siècle, il serait possible que le roman en
question eût été composé dans le cours de ces vingt-
UISTOIRK DE LA^ POÉSIE PROVENÇALE. k99
trois ans, et par conséquent avant 1250, date con-
venue de celui de Thomas d'Erceldoune.
Ce n'est que sur le rapprochement et la compa-
raison des traits caractéristiques des deux productions
que l'on peut asseoir une opinion motivée sur leur
ancienneté relative. Mais, du moins, le résultat d'un
pareil rapprochement est-il aussi clair et aussi cer-
tain que l'on puisse le désirer. Le Tristan de Tho-
mas d'Erceldoune est une fable en vers, courte, sim-
ple et claire. Le Tristan attribué à Luce, seigneur
de Gast, est une fable en prose, et en prose souvent
recherchée et maniérée; c'est une fable d'une lon-
gueur démesurée , où toutes les données de la
précédente sont amplifiées, paraphrasées, compli-
quées, surchargées d'ornements accessoires. Elle lui
est donc certainement postérieure, ce qui, du reste,
n'empêche nullement qu'elle n'ait été composée sous
le règne d'un roi nommé Henri, pour la satisfac-
tion de ceux qui tiennent à cette particularité comme
à une donnée historique positive. De 1250, époque
de la composition du Tristan de Thomas, à 1272,
année de la mort de Henri III, il y a un intervalle
de vingt-deux ans, intervalle bien suffisant pour la
rédaction du Tristan de Luce de Gast, tout colossal
qu'il est, car messire Luce nous apprend lui-même
qu'il n'y mit que cinq ans.
Maintenant, la rédaction de ce môme roman en
prose allemande n'étant qu'une abréviation de celle
en prose française, il s'ensuit que cette rédaction alle-
mande est, comme son modèle, et plus encore que son
130 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
modèle , postérieure à celle de Thomas en écossais.
Sur six versions de la fable chevaleresque de
Tristan, en voilà donc cinq que tout oblige à regar-
der comme postérieures à l'an 1250, époque la plus
ancienne oîi l'on puisse raisonnablement mettre
celle de Thomas, tandis que l'on pourrait, sans invrai-
semblance, la mettre quinze ou vingt ans plus tard.
Il ne me reste plus à parler que de la sixième ver-
sion, de celle que représente le grand fragment du
manuscrit de la bibliothèque du roi. C'est celle dont
il est le plus difficile de déterminer l'âge, relative-
ment à celle de Thomas d'Erceldoune. Toutefois,
même là-dessus, il y a des conjectures très-plau-
sibles à faire.
L'histoire li-ttéraire ne fait mention que d'une
seule rédaction de Tristan que l'on puisse propre^
ment et strictement qualifier de française, c'est-à-
dire ayant été composée en France et par un Fran-
çais, C'est celle de Chrétien de Troies. Il paraît cer-
tain que ce poêle fécond composa aussi un Iristan;
il nous l'apprend lui-même, et il n'y a aucune rai*
son de suspecter son témoignage là-dessus.
Or, puisque l'on ne cite en français qu'une seule
version de Tristan, et une version attribuée à Chré-
tien de Troies, ce n'est pas hasarder beaucoup que
de regarder le fragment de la Bibliothèque du Roi
comme une partie de cette version, et la représen-
tant. Or, dans ce cas, bien que l'on n'ait aucun
moyen de préciser la date de celte même version ,
on peut être sûr qu'elle est antérieure à celle de Tho^
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. kSt
mas d'Erceldoune. On peut la faire remonter jusque
vers 1 1 90, époque h laquelle il y a lieu de croire que
Chrétien commença à se faire connaître par ses ou-
vrages. Dans cette hypothèse, le Tristan de Chrétien
de Troies aurait devancé de plus d'un demi-siècle
celui de Thomas l'Écossais. Mais assez peu importe
ici le plus ou le moins; il suffit d'être sur qu'il y eut
une rédaction française de la fable de Tristan anté-
rieure à 1250; que cette rédaction fut l'œuvre de
Chrétien de Troies, et que le fragment cité de la Bi-
bliothèque du Roi appartient vraisemblablement à
cette rédaction.
Nous avons donc maintenant trois termes, trois
époques approximatives auxquelles rapporter sept
des principales rédactions de la fable chevaleresque
de Tristan.
Ujtte de ces rédactions peut être de la fin du dou-
zième siècle ou du commencement du treizième,
de 1190 à 1210. Une autre est de 1250 au plus tôt.
Les cinq autres sont toutes plus ou moins postérieures
à cette dernière, mais toutes néanmoins dans les li-
mites du treizième s^iècle.
Je l'ai déjà dit, et c'est ici le cas de le répéter plus
formellement, les sept rédactions que j'ai citées de
la lable de Tristan ne sont très-probablement pas
les seules qui aient existé dans l'intervalle de temps
et dans les pays auxquels appartiennent celles dont
ym parlé : mais ces dernières, étant les seules qui
subsistent, sont aussi les seules dont on puisse dé-
duire quelques notions pour l'histoire de la fable
4^32 HISTOIRE DK LA POÉSIE PROVENÇALE.
célèbre sur laquelle elles roulent toutes. De tout ce
que j'en ai dit jusqu'à présent, il résulte que Chré-
tien de Troies est le plus ancien de tous les rédacteurs
connus et désignés de celte même fable, et par con-
séquent celui d'entre eux auquel on doit en attri-
buer l'invention, si l'on doit l'attribuer à l'un d'eux.
Mais il est une littérature dans laquelle personne
n'a eu l'idée de chercher l'origine, la rédaction pre-
mière de la fable dont il s'agit, littérature dans laquelle
pourtant il est certain que cette même fable fit plus
de bruit et plus tôt que dans aucuneautre : c'estlalit-
térature provençale. Les résultats des allusions et des
témoignages des troubadours sur ce sujet sont d'un
grand intérêt dans la discussion actuelle , et je dois
les indiquer nettement. Je suivrai, pour cela, lamême
méthode dont j'ai fait usage pour établir la part des
Provençaux à la culture de l'épopée karlovingienne.
Je trouve vingt-cinq troubadours qui ont fait, et
plusieurs d'entre eux plus d'une fois, allusion à
l'histoire de Tristan; et leurs allusions sont, pour la
plupart, précises et spéciales ; elles se rapportent aux
points k s plus célèbres de la fable, à ses incidents les
plus caractéristiques, les plus minutieux, les plus
délicats, de sorte qu'il ne peut y avoir aucun doute
sur l'identité fondamentale de l'ouvrage auquel
avaient trait ces allusions, et de toutes les rédactions
de Tristan aujourd'hui connues. On pourrait, d'après
tous ces passages de tant de troubadours, recons-
truire un roman qui différerait assurément beaucoup,
quant à la rédaction et aux détails, des romans con-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. V33
nus sur le sujet de Tristan, mais qui s'accorderait,
pour le fond, avec ceux-ci, qui aurait le même nœud,
le même dénoùment, les mêmes aventures princi-
pales et les mêmes acteurs. Il est évident, au nombre,
à la précision, à la variété de ces allusions, que la
composition romanesque à laquelle elles avaient rap-
port était tenue pour la plus célèbre de son genre,
pour celle dont il était à la fois le plus agréable et le
plus facile de réveiller le souveuir.
Maintenant, cette composition si admirée, si ré-
pandue parmi eux, les Provençaux l'avaient-ils prise
de quelqu'une des rédactions cilées tout à l'heure?
C'est demander, en d'autres termes, à quelle date à
peu près se rapportent les plus anciens passages des
troubadours qui y font allusion. Or, c'est là une
question à laquelle j'ai déjà répondu implicitement
ailleurs, et il ne s'agit guère ici que de répéter ma
réponse.
Des vingt-cinq troubadours, auteurs des allusions
citées, il y en a dix au moins du douzième siècle, et
morts ou ayant cessé de faire des vers avant le trei-
zième. Parmi ces dix , les cinq plus anciens sont :
Raimbaud d'Orange, Bernard de Ventadour, Ogier
de Vienne, Bertrand de Born, Arnaud de Marueilh.
Raimbaud d'Orange mourut vers 1173, à peine dgé
de cinquante ans. Les pièces de poésie par lesquelles
il se distingua comme troubadour sont des pièces
d'amour, où il y a plus de mauvais goût et de bizar-
rerie que de tendresse, et qu'il est beaucoup plus
naturel d'attribuer à sa jeunesse qu'à son âge avancé.
II. 28
434 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
J'en supposerai les dernières seulement de dix ans
antérieures à Tépoque de sa mort, et je les supposerai
toutes écrites de 1155 à 1 165. Or, c'est dans une de
ces pièces qu'il fait allusion au roman de Tristan,
et une allusion qui se trouve être la plus détaillée,
la plus spéciale, la plus stricte de toutes. Il existait
donc, dans cet intervalle de 1155 à 1165, un roman
provençal de Tristan, et il est même très-naturel de
croire ce roman de quelques années antérieur à une
allusion qui le suppose déjà célèbre et populaire. On
peut donc, sans exagération et sans invraisemblance,
l'admettre pour existant en 1150, époque ou Raim-
baud d'Orange avait plus de vingt ans, et avait déjà
fait la plupart de ses vers.
Les mêmes rapprochements et les mêmes calculs,
sur l'âge et la date des pièces des quatre autres plus
anciens troubadours qui aient parlé de Tristan,
confirmeraient tous le résultat que je viens d'énon-
cer : ils prouveraient de même, et plus positivement
encore, que vers 1150 il y avait, dans la littérature
provençale, un roman célèbre, intitulé Tristan, le
même au fond que les autres romans- connus sous ce
titre.
Par la même méthode et avec le même genre de
preuves, il serait facile de démontrer encore qu'il
y eut en provençal, dans le cours du douzième siècle,
f)lusieurs autres romans de la Table-Ronde, pres-
qu'aiissi célèbres que le Tristan, et pour en nom-
mer quelques-uns, ceux de Gauvain, d'Erecet du roi
Arthur. Ce dernier surtout paraît avoir été irès-fa-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVETfÇAie. 4^
meux, puisqu'il donna lieu à une des expressions
proverbiales les plus fréquentes dans les troubadours.
D'après les romans composés sur ce roi, il n'était
point mort; il avait seulement mystérieusement dis-
paru de la Grande-Bretagne, pour y revenir un jour
ou l'autre régner de nouveau et en expulser les
Saxons. Les Bretons, à ce que l'on disait, s'atten-
daient chaque jour et chaque année à le voir repa-
raître; et déjà bien des jours et des ans s'étaient
écoulés dans cette attente, toujours vive et toujours
'trompée. De là les troubadours avaient nommé es-
pérance bretonne toute espérance qui se prolongeait
de même indéfiniment sans se réaliser jamais. Mais
je crois pouvoir épargner au lecteur le détail de ces
preuves; elles n'ajouteraient rien au seul résultat
que je cherche et voudrais établir dans cette dis-
cussion.
Maintenant, c'est d'une manière et par des raisons
un peu différentes que je vais tâcher de montrer la
part qu'ont eue les Provençaux à ceux des romans
de la Table-Ronde qui forment le cycle particulier
du Graal.
Je suis obligé, et je crois bien faire, de rappeler,
en peu de mots, quelques-unes des observations gé-
nérales que j'ai eu déjà l'occasion de faire sjur ce cy-
cle du Graal , et sur les romans qui le composent.
J'ai dit qu'il était en quelque sorte double, l'un an-
glo-normand ou breton , l'autre français ou gaulois.
3'ai dit, et je persiste à croire, que ce dernier était
le plus ancien des deux, qu'il avait servi de base, de
lil.36 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
fond à l'autre, qui n'en était qu'une énorme ampli-
fication. J'ai nommé, comme les trois principaux et
les plus anciens romans de ce cycle français du
Graal, le Perceval de Chrétien de Troies, le Perceval
et le Titurel de Wolfram d'Eschenbach, en allemand.
Ainsi donc, la manière la .plus directe et la plus po-
sitive de constater et d'apprécier l'influence des Pro-
vençaux sur les romans de ce cycle, en général, se-
rait de démontrer l'origine provençale de ces trois
derniers, auxquels semblent se rattacher tous les
autres. Or, cela n'est pas impossible; je dirai plus,
cela n'est pas difficile.
Mais il me faudra, pour cela, revenir par inter-
valles, et en aussi peu de mots que je le pourrai, sur
des choses que j'ai dites précédemment, quand j'ai
voulu donner une idée générale delà fable du Graal.
Ce sont les deux romans de Titurel et de Perceval de
Wolfram qui renferment les particularités caracté-
ristiques au moyen desquelles il est possible d'arri-
ver par degrés à la véritable origine de cette étrange
fable, ou du moins à sa première rédaction connue.
D'après ces romans, une race de princes héroï-
ques, originaire de l'Asie, fut prédestinée par le ciel
même à la garde du saint Graal. Perille fut le pre-
mier des chefs de cette race qui, s'étant converti au
christianisme, passa en Europe, sous l'empereur
Vespasien. 11 s'établit au nord-est de l'Espagne, dans
cette partie de la péninsule nommée depuis la Ca-
talogne et l'Aragon, et tenta le premier de convertir
les païens de Saragosse et de Galice, auxquels il
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. ftST
fit la guerre daDS celte vue. Son fils, Titurison, pour-
suivit cette guerre, et y obtint de nouveaux succès.
Mais c'était au fils de ce dernier, c'était à Titurel
qu'était réservée la gloire de soumettre les païens
d'Espagne, et de conquérir leurs divers royaumes,
et entre autres celui de Grenade. Il eut pour auxi-
liaires, dans ces difl'érentes conquêtes, les Proven-
çaux, les peuples d'Arles et les Karlingues, parlés-
quels il semble qu'il faille entendre les Franks ou
les Gallo-Franks, sujets des princes karlovingiens.
Jusqu'ici l'histoire de la race des gardiens du
Graal a exclusivement pour théâlre la Catalogne et
l'Espagne. Il ne s'agit , dans cette histoire , que des
guerres faites aux païens du pays, avec le secours
des populations méridionales de la Gaule. La pre-
mière idée qui se présente, à propos d'une pareille
histoire, et dès l'instant où l'on veut supposer un
motif et un but à son auteur, c'est qu'elle a été com-
posée pour célébrer la piété et l'héroïsme de quel-
qu'une des races de princes chrétiens qui dominèrent
en Espagne et s'y distinguèrent par des conquêtes
sur les musulmans; et l'idée des rois d'Aragon et des
comtes de Barcelone est celle qui se présente ici le
plus convenablement, comme suite et complément
de cette première hypothèse.
Cette hypothèse admise, une autre s'ensuit natu-
rellement, c'est qu'une histoire fabuleuse comme
celle-ci aura été plutôt inventée par quelqu'un des
poètes qui fréquentaient les cours des rois d'Aragon
et des comtes de Provence que par tout autre poêle
$38 HISTOIRB DE LÀ POÉSIE PROVENÇALE.
étranger. Or, il n'y avait, aux époques et dans les
cours dont il s'agit, d'autres poètes que les Proveii-
çaux.
Ce n'est encore là , je l'avoue, qu'une présomp-
tion assez vague , mais qui prendra, je l'espère, peu
à peu, l'autorité d'un fait, à mesure que nous entre-
rons davantage dans les données caractéristiques et
dans les motifs des singulières fictions dont je vou-
drais découvrir l'origine. Je reviens un moment à
Titurel , pour rappeler sommairement ce que j'ea
ai déjà dit.
C'est lui qui est représenté comme le fondateur du
service et du culte du Graal, et qui bâtit pour le saint
vase le temple dans lequel il fut précieusement gardé.
Ce temple réunissait tout ce que l'on peut imaginer
de merveilleux et de splendide ; il était construit sur
le plan du fameux temple de Salonion à Jérusalem.
Titurel choisit pour son emplacement une montagne
qui se trouve sur la route de Galice, entourée d'une
immense forêt, nommée la forêt deSauveterre. Quant
à la montagne elle-même, l'auteur duTiturel et du
Perceval la désigne presque indifféremment pap
deux noms significatifs, dont le son est à peu près
le même, mais dont le sens est très-différent : il la
nomme tantôt Monisahat, qui signifie mont sauvé,
mont préservé, tantôt J/on/sateo/^e, c'est-à-dire mont
sauvage.
<i* Toutes ces désignations de localités, si on les prend
dans leur ensemble et si l'on considère qu'elles coïn-
cident avec l'indication de l'établissement de Titurel
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. kS^
en Catalogne et en Aragon, ces désignations, dis-je^
se rapportent clairement aux Pyrénées; et si ces
montagnes ne sont pas nommées par le romancier
du Graal, c'est que les romanciers ne nomment
presque jamais un lieu ou un pays par son propre
et vrai nom.
Le temple du Graal une fois bâti dans les Pyré-
nées, Tilurel institue pour sa défense et pour sa garde
une milice, une chevalerie spéciale, qui se nomme
la chevalerie du Temple , et dont les membres
prennent le nom de Templiens ou de Templiers. Ces
chevaliers font vœu de chasteté, et sont tenus à une
grande purtté de sentiments et de conduite. L'objet
de leur vie, c'estde défendre le Graal, ou, pour mieux
dire, la foi chrétienne, dont ce vase est le symbole,
contre les infidèles.
Je l'ai déjà insinué, et je puis ici l'affirmer expres-
sément, il y a dans cette milice religieuse du Graal
une allusion manifeste à la milice des Templiers.
Le but, le caractère religieux, le nom, tout se rap-
porte entre cette dernière chevalerie et la chevalerie
idéale du Graal ; et l'on a quelque peine à comprendre
la fiction de celle-ci, si l'on fait abstraction de l'exis-
tence réelle de l'autre.
Or, si l'on admet, dans les romans cités, une al-
lusion à l'institution des Templiers, c'est une nou-
leUe raison pour croire ces romans originairement
composés dans le Midi et en langue provençale. «
Bientôt après son établissement à Jérusalem, cette
lailice religieuse se répandit dans le midi de la
khO HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
France et au nord-est de l'Espagne, où elle ne tarda
pas à devenir riche et puissante. Dès Tan 1136, Ro-
ger III, comte de Foix, fonda dans ses états une
maison du Temple, la première de celles qu'il y eut
en Europe. Six ans après, en 1142, Raimond Ré-
renger IV, comte de Rarcelone et roi d'Aragon , in-
stitua dans ses états, pour faire la guerre aux Sarra-
sins d'Espagne, un autre corps de milice religieuse ,
à l'instar et sous la dépendance des Templiers. Il
paraît que de ces deux succursales du Temple de
Jérusalem, la première au moins fut fondée dans
les Pyrénées, et qu'en peu d'années les châieaux,
les églises, les chapelles de Templiers se multipliè-
rent dans ces montagnes. Or, il n'y avait rien qui ne
fût plus dans l'esprit de la poésie provençale que de
célébrer une chevalerie guerrière qui se donnait
pour tâche l'extermination des Sarrasins.
Les deux noms de Montsalvat et de Montsalvatge y
donnés à la montagne sur laquelle est bâti le tem-
ple du Graal, sont tous les deux en pur provençal.
Divers autres noms, soit de lieu, soit de personne, qui
sont arbitraires et forgés, ont été de même forgés en
provençal, tels que ceux de F/oramia, d'Albaflora,
de Flor divale.
Mais ce qui est remarquable, en fait de noms et
de langue, dans cette fable du Graal, c'est ce nom
même de Graal donné au vase merveilleux confié à
la garde des Templiers. Il n'est pas indifférent, pour
découvrir l'origine de cette fable , d'examiner dans
quel pays elle a dû recevoir ce litre, qui est indubi-
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 4W
tablement son titre originel, qu'elle a gardé partout
où elle a pénétré. Or, ce titre, elle n'a pu le recevoir
que dans des pays de langue provençale; car c'est
indubitablement à cette langue qu'appartiennent les
termes de graal, gréai, formes particulières de celui
de grazal, qui signifie vase en général, et plus stric-
tement écuelle.
Il y a une preuve certaine que les rédacteurs de
l'histoire du Graal, en français, ont adopté et trans-
crit ce mot de grazal ou de graal sans en connaître
la signification; c'est l'étymologie et l'explication
qu'ils en donnent. Un de ces rédacteurs dit expres-
sément, en parlant du vase miraculeux, qu'il se
nomme Graal parce que nul ne le voit sans que la
vue lui en agrée; parce qu'il est pour tous une chose
que tous agréent. Une pareille étymologie était^ à
ce qu'il semble, impossible dans des pays dans la
langue desquels le mot grazal ou graal était l'un des
plus familiers.
Ces diverses raisons, pour prouver l'origine pro-
vençale des plus anciens romans du Graal, raisons
tirées de la substance même de ces romans, fussent-
elles les seules à alléguer en faveur de cette origine,
mériteraient de n'être pas dédaignées. Il se pourrait
qu'elles eussent à elles seules une autorité supérieure
à tel ou tel témoignage historique particulier, qui y
serait opposé. Mais ici, non-seulement il n'y a pas
de témoignage positif contraire à ces raisons ; il y en
a un pour, et l'un des plus décisifs et des plus inté-
ressants qu'il soit possible d'imaginer.
||^ HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
jfjIiOrsqu'au commencement du treizième siècle.
Wolfram de Eschenbach composa les deux romans
épiques du Graal, auxquels j'ai jusqu'à présent fait
allusion, c'est à-dire le Titurel et le Perceval , il exis-
tait déjà, bien que non encore terminé, un Perceval
de Chrétien de Troies, et Wolfram, qui le connais-
sait, aurait pu le prendre pour base, ou s'en aider
de quelque façon pour la composition du sien. Il
ne le fit pas, et il nous en a dit lui-même la raison.
C'est qu'il connaissait un Perceval antérieur à celui
de Chrétien, et dont Chrétien avait fait usage, mais
très-librement, conservant certaines parties, en re-
faisant ou en modifiant beaucoup d'autres. Wol-
fram nous apprend que ce Perceval original, ainsi
altéré par Chrétien de Troies, était l'œuvre d'un ro-
mancier provençal, qu'il désigne par le nom de Kyot
ou Guyot, nom inconnu parmi ceux des troubadours.
Il réprimande sévèrement Chrétien de tous les chan-
gements qu'il s'est permis de faire à son modèle,
prétendant qu'il a, parla, gâté toute l'histoire ori'
ginale, et déclare hautement l'intention où il est,
en mettant cette histoire en allemand, desyivre exac*
tementle rédacteur provençal, de préférence au ré-
dacteur français.
Il n'y a plus lieu, après un témoignage si exprès,
si positif, de la part d'un juge ou d'un témoin si
compétent, de révoquer en doute l'origine provea-
çale de la fable du Graal. Peut-être, néanmoins, ce
témoignage ne s'applique-t-il qu'à la portion de cette
fable contenue dans le Perceval, et noû à celle que
HISTOIRE DE LA POÎSIE PROVENÇALE. kk^
renferme le Tilurel. C'est ce que je n'ai pu vérifier,
ne connaissant ce dernier roman, encore inédit, que
par des extraits insuffisan(s. Mais une réflexion bien
simple suffit pour démontrer que le Tilurel, fut-il
d'un autre auteur que le Perceval , doit être, dans
tous les cas, provençal. Cette réflexion, c'est que le
Perceval n'est que la suite, le complément du Titu-
rel ; c'est que les deux romans ne forment ensemble
qu'un seul et même tableau d'un seul et même su-
jet, que le premier renferme toutes les données du
second. Or. ce second élant provençal, il faut de
toute nécessité que le premier le soit aussi.
Il y a plus : les vestiges, les indices intrinsèques
d'une origine provençale, sont plus marqués et plus
nombreux encore dans le Titurel que dans le Per-
ceval, et s'il y avait lieu à disputer l'un des deux aux
Provençaux, ce serait plutôt celui-ci que le premier.
Mais, si l'on met de côté les subtilités et les sub-
terfuges, et si l'on a égard à l'excessive difficulté
qu'il y a de constater, avec une certaine précision, les
faits de l'histoire littéraire des douzième et treizième
siècles, on conviendra qu'il ne peut guère y en avoir
demieux prouvé que celui que j'ai voulu démontrer,
savoir, que la plus ancienne rédaction connue de la
fable poétique-du Graal, en tant du moins que cette
fable est renfermée dans les aventures de Tilurel et
de Perceval, appartient aux poètes provençaux du
douzième siècle.
Je ne me figure pas que les preuves de ce fait
puissent êlre conteslées : je ne crois pas que le té^
ite- HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
moignage d'un minnesinger très-connu et très-distin-
gué, se donnant sérieusement et à plusieurs reprises
pour le traducteur (au moins quant au fond des
choses) d'un poète provençal qu'il nomme , ait be-
soin de confirmation. Toutefois, je citerai encore un
fait à son appui ; et je le citerai moins pour le besoin
de ce cas particulier que pour mieux en faire ap-
précier la valeur dans tous les cas analogues.
Je reviens une fois encore aux allusions des trou-
badours à des ouvrages épiques. Puisqu'il y a beau-
coup de ces allusions qui se rapportent à des ro-
mans aujourd'hui perdus du cycle karlovingien ou
de la partie profane du cycle breton, ce serait une
sorte de fatalité qu'il n'y en eût pas aussi quelques-
unes relatives aux romans religieux du Graal. Mais
celles-là n'y manquent pas non plus. J'en ai trouvé
cinq ou six qui ont rapport au Perceval, et qui, par
une singularité peut être assez frappante, com-
prennent les cinq ou six situations les plus notables
.du roman, d'après la rédaction de Wolfram d'Es-
chenbach. Ainsi donc, le témoignage de Wolfram,
déclarant qu'il a composé son Perceval d'après un
modèle provençal, serait, s'il avait besoin de l'être,
confirmé par les allusions citées; et le roman four-
nit, de son côté, une nouvelle preuve que ces allu-
sions disent bien et en toute réalité ce qu'elles
semblent dire.
Je ne pousserai pas plus loin cette discussion. Je
crois en avoir dit assez pour décider l'opinion du
lecteur et justifier la mienne. Il ne me reste plus
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. H5
qu'à présenter sommairement et sous forme de ré-
sumé historique, les principaux résultats de cette
discussion, dégagés de l'attirail du raisonnement,
des conjectures, des hypothèses, des faits et des
preuves de détail.
L'ancienne poésie provençale ne fut point une
poésie complète : elle ne connut point les formes
dramatiques, ou n'en connut que les traits les plus
grossiers, qu'elle n'essaya pas même de perfec-
tionner.
Quant aux formes lyriques, c'est un fait générale-
ment convenu, qu'elle les eut très-développées et
très- variées.
Je viens de prouver , je crois du moins de bonne
foi avoir prouvé qu'elle ne fut guère moins riche en
compositions du genre épique.
De ces compositions épiques, les plus anciennes
remontent aux commencemenls du neuvième siècle,
et furent, suivant toute apparence, en latin barbare.
Dès le dixième siècle, il y en eut en roman méridio-
nal ou provençal. Elles roulèrent principalement sur
les guerres des Aquitains avec les Sarrasins, et ne
furent généralement que des espèces de chants po-
pulaires, simples, grossiers et peu développés.
De la fin du onzième siècle au milieu du dou-
zième, il se fit, dans la poésie provençale, une révo-
lution de tout point correspondante à celle qui
s'opéra, durant le môme intervalle, dans les hautes
classes de la société, par suite des institutions de la
chevalerie. Cette poésie devint l'expression raffinée,
HÉB HISTOIRE DB LA POÉSIE PROVENÇALE.
délicate, exaltée, mélodieuse de l'amour chevale-
resque; ce fut une poésie toute nouvelle, une poésie
de cours et de châteaux, qui n'eut plus rien de com-
mun avec la poésie de l'époque antérieure. Celle-ci
resta ce qu'elle avait toujours été, celle des places
publiques, celle du peuple; expression franche, libre
Bt grossière des sentiments naturels d'une époque
de semi-barbarie, tempérée par des réminiscences
de l'antique civilisation greco-romaine.
Toutefois la poésie nouvelle réagit sur l'ancienne,
et plusieurs des genres de celle-ci participèrent plus
ou moins aux raffinements delà première. Les chants
historiques, les fictions héroïques, les histoires ro-
manesques sur les guerres des Sarrasins, qui faisaient
•un de ces genres, et l'un des principaux, furent un
peu plus développés, un peu plus ornés : on y mit
un peu plus d'amour et de merveilleux. Mais ces
modificationsn'allèrent point jusqu'à changer le ca-
ractère primitif de ces vieilles compositions. Ily avait
dans la rudesse et la simplicité de leur ton quelque
chose d'éminemment populaire ; il y avait dans leur
sujet un intérêt traditionnel, que les romanciers qui
voulaient plaire aux masses étaient obligés de res-
pecter et de ménager. Ces compositions continuèrent
donc à faire autant ou plus que jamais les délices
tles classes inférieures de la société.
Mais elles ne pouvaient plus avoir le même charme
pour les classes supérieures, pour celles qui avaient
pris au sérieux les idées nouvelles et les réformes
de l'époque actuelle. Les Olivier et les Roland étaient
HISTOIKE ©E LA POÉSIE PROVENÇALE. Wt
des personnages trop rudes et trop simples pour
être désormais l'idéal poétique de la chevalerie, de-
venue le culte des dames et la passion des aven?-
tures. C'étaient des personnages usés pour ceux aux-
quels il fallait du nouveau, pour les meneurs de la
société.
Dans cet état de choses, les plus élégants d'entre
les troubadours, ceux qui avaient le plus à cœur le
triomphe de la chevalerie, durent chercher et cher-
chèrent en effet des héros auxquels ils pussent prê-
ter sans scrupule et sans blesser les vieilles admira-
tions poétiques le langage et les sentiments, les
impulsions et les actions chevaleresques : ces héros,
ils les trouvèrent à la cour d'Arthur, le dernier roi
des Bretons insulaires.
Cette découverte suppose dans les romanciers
provençaux une certaine connaissance de l'histoire
des Bretons et une connaissance datant de la pre-
mière moitié du douzième siècle, ce qui porte à
croire qu'ils la puisèrent dans de simples traditions
orales, ou dans des monuments aujourd'hui perdus^
plutôt que dans la chronique latine de Geoffroy de
Montmouth. ou dans les traductions galloises de
celte chronique.
Mais, de quelque manière et à l'aide de quelques
documeotsqu'ils l'eussent acquise, cette connaissance
des traditions bretonnes se réduisait, pour les roman-
ciers provençaux, à celle de quelques noms propres,
dépouillés de toute vie, de toute réalité historique.
Les idées, les sentiments, les actes qu'ils ont prêtés
448 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
aux personnages désignés par ces noms, tout ce qu il
y a de caractéristique dans les compositions roma-
nesques oïl ils ont mis ces personnages en action,
tout cela, dis-je, est méridional et provençal ; tout
cela est une peinture de la chevalerie à son plus haut
point d'exaltation et de développement.
L'épopée chevaleresque provençale se divisa donc,
dèsle milieu du douzième siècle, en deux branches
parfaitement distinctes l'une de l'autre par la forme,
par le caractère poétique, par la destination, aussi
bien que par le sujet. L'une fut l'épopée karlovin-
gienne, nationale, populaire, austère et rude; déve-
loppement spontané d'anciens chants historiques
sur les guerres du pays contre les Maures. L'autre
fut l'épopée de la Table-Ronde, toute d'un jet, toute
d'invention sentimentale, raffinée, principalement
faite pour les hautes classes de la société. Ces deux
branches d'épopée formaient le complément naturel
et nécessaire de la poésie lyrique des troubadours.
Elles étaient, conjointement avec celle-ci, l'expression
poétique de la civilisation provençale.
Lorsqu'à dater de la seconde moitié du douzième
siècle, de 1 160 à 1200, la poésie provençale pénétra
dans les diverses contrées de l'Europe, pour don-
ner dans chacune le ton à la poésie locale, elle
y pénétra toute entière , avec ses développements
épiques comme avec ses développements lyriques :
il n'y a pas moyen de concevoir une division ,
une exclusion à cet égard. 11 y a plus : les genres
épiques provençaux durent être et furent, à tout
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 4'f9
prendre, ceux qui eurent le plus d'influence et de
popularité à l'étranger. Partout où ils se trouvèrent
en contact avec une épopée, ou avec des traditions
épiques indigènes, ils les modifièrent. Partout oii
ils ne trouvèrent point d'épopée nationale préexis-
tante, ils en tinrent lieu.
Or, de tous les pays où fut accueillie la poésie
provençale, la France était indubitablement celui où
elle avait le plus de chances d'un succès complet.
Le voisinage, les relations politiques, l'affmité des
idiomes, les souvenirs et les effets persistants de l'an-
cienne UDité gauloise, tout cela facilitait, en France,
Tadoption, et l'adoption aussi entière que possible
du système poétique du Midi. De toutes les raisons
qui y firent recevoir dans son intégrité la poésie ly-
rique des troubadours, il n'y en avait pas une qui
ne dût faire adopter aussi leur épopée. Tout ce qui
se passa relativement à la première dut se passer et
se passa indubitablement par rapport à la seconde.
Par cela même qu'il y eut des trouvères pour imiter
les chants amoureux des troubadours, il dut y en
avoir aussi pour traduire et modifier leurs fictions
romanesques, pour en inventer d'autres sur les
mêmes types. Prétendre que les choses se passèrent
autrement, serait vouloir nier la moitié d'un fait de
sa nature indivisible.
lîiTelle est l'idée générale que j'ai pu me faire de
l'histoire de l'épopée provençale. S'il reste, dans cet
aperçu, quelques points obscurs, j'aurai naturelle-
ment plus d'une occasion d'y revenir, et j'y revien-
I II. 29
450 HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE.
drai dans les cas qui me paraîtront l'exiger. Pour
le moment, il ne me reste plus que peu de mots à
ajoutera cette discussion, plus longue et plus aride
que je n'aurais voulu.
A propos des anciens romans épiques en proven-
çal, aujourd'hui perdus, j'ai avancé qu'il en existe
encore quelques-uns. Je crois devoir en donner la
liste : ce sera, s'il en estbesoiu, une nouvelle preuve
qu'il en a existé. Si peu nombreux qu'ils soient, ils
sont susceptibles d'être divisés en trois classes :
La première, de ceux qui subsistent dans leur
texte provençal.
La deuxième, de ceux qui n'existent plus que
dans des traductions ou des imitations en un idiome
étranger, et dont l'origine provençale est attestée
par des témoignages historiques.
La troisième, de ceux qui n'existent de mAme que
dans des imitations étrangères, et dont l'origine pro-
vençale est attestée, non par des témoignages histo-
riques, mais par des preuves et des raisons intrin-
sèques.
Celte dernière classe deviendrait aisément la plus
nombreuse des trois; mais, comme elle exigerait des
recherches longues, compliquées et subtiles, je n'y
comprendrai que deux ou trois des plus anciennes
branches de Guillaume au Court-nez ; le petit roman
d'Âucassin et Nicolette, et le Tristan, compositions
incontestablement traduites ou imitées d'originaux
provençaux.
HISTOIRE DE LA POÉSIE PROVENÇALE. 451
Quant à la seconde classe, je n'y puis comprendre
que trois romans :
Le Titurel et le Perceval de Wolfram d'Eschen-
bach, el un Lanclot du Lac d'Arnaut Daniel, traduit
vers 1 1 84, en allemand, par un poëte nommé Ulrich
deZachichoven.
La première classe, la plus importante, comprend
les romans de Ferabras, de Gérard de Roussillon,
de Philomena, et une vie très-curieuse de saint Ho-
noré de Lerins, que l'auteur a rattachée à diverses
fables du cycle karlovingien provençal.
Quant aux romans de la Table-Ronde, les deux
seuls qui existent textuellement en provençal sont
Blandin de Cornouailles et Geoffroy et Brunissende,
auxquels on peut joindre une histoire romanesque
de la destruction de Jérusalem par Vespasien, his-
toire qui se rattache à celle du Graal.
Parmi tous ces ouvrages, il y en a quelques-uns
qui méritent à peine que j'en parle, ou dont il suf-
fira que je dise quelques mots. Quant aux plus in-
téressants etaux plus curieux, j'en donnerai des ana-
lyses et des extraits détaillés.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
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TABLE DES MATIERES.
CHAPITRE XVï.
Poésie lyrique des troubadours
I. — Poésie amoureuse.
CHAPITRE XVII.
Poésie lyrique des troubadours 40
H. — Poésie amoureuse.
CHAPITRE XVni.
Poésie lyrique des troubadours 77
III. — Genre populaire.
CHAPITRE XIX.
Poésie lyrique des troubadours 119
IV. — Pièces sur les croisades.
CHAPITRE XX,
Poésiel yrique des troubadours 149
V. — Pièces sur les croisades.
CHAPITRE XXI.
Poésie lyrique des troubadours 170
VI. — Satire.
CHAPITRE XXII.
Poésie lyrique des troubadours IfiS
VU. - Satire.
454 TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE XXm.
Romans chevaleresqnes 223
Considérations générales.
CHAPITRE XXIV.
Romans karlovingiens 250
ï. — Matière. Argument. ^
CHAPITRE XXV.
Romans karlovingims. 2T9
II. — Composition. Forme.
CHAPITRE XXVI.
Romans de la Table-Ronde • • • 312
I. — Argument. Matière. M ! < l Mf
CHAPITRE XXVII.
Romans de la Table-Ronde 344
II. — Forme. Exécution.
CHAPITRE XXVm.
Origine de l'épopée chevaleresque 368
I. — Premières poésies épiques des Provençaux.
CHAPITRE XXIX.
Origine de l'épopée chevaleresque 393
II. — Romans karlovingiens.
CHAPITRE XXX.
Origine de l'épopée chevaleresque 421
III. — Romans de la Table-Ronde.
^** • • . - FIN DE LA TABLB.
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Imprimerie de V« Dondet-Dupbé, rue Saint-Louis, 46, au Marais.
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